Le Rendez-Vous des Plumes – Sélection pour le Prix de La Petite Boutique des Auteurs 2021

Bonjour à tous,

Le jury 2021 va se concerter une dernière fois pour élire la production qui, selon lui, est en droit de remporter le Prix de La Petite Boutique des Auteurs pour l’année qui vient de s’écouler. Les membres vont devoir classer les textes lauréats de leurs premières sélections afin de désigner la plume qui remportera les dotations réunies pour l’occasion.

Voici les textes qui concourent pour le prix :

Janvier

(photos, thème : barreaux)

Noémie Leroy Trifilieff

La maison

Il faut être un enfant pour voir la beauté partout où elle se cache aux yeux des adultes. Il faut être un enfant pour s’inventer un monde là où les pas vous portent et rester des heures à imaginer ce que serait la vie ici, là, au milieu de nulle part.
Emme aime rester des heures devant cette maison à la fenêtre à barreaux. Emme se perd des heures dans la contemplation des briques abîmées et des irrégularités de la façade. Elle reste là, les yeux dans le vague à imaginer ce qu’il y a derrières. Elle est accompagnée dans ses explorations par Luc, son meilleur ami et les enfants inventent tout un monde, leur monde autour d’elle.
La maison entre dans leurs jeux, elle vie avec eux, leur prête ses aspérités, ses murs et cette fenêtre à barreaux pour qu’ils vivent et imaginent ce que seraient leur monde ailleurs. Les enfants la voient sourire et scintiller de bonheur lorsque le givre ou la pluie la recouvre, ils nettoient patiemment ses abords et ne laissent jamais les mauvaises herbes l’envahir.
— Je voudrais qu’elle soit à nous la maison.
Emme arrache pensivement quelques brins d’herbe assise au milieu des fleurs de prairie qui poussent autour de « leur » maison. C’est le printemps et Luc la regarde en souriant légèrement. Il aime être ici avec elle. Depuis toujours il aime sa compagnie discrète, légère et drôle. Emme est son rayon de soleil et il ferait n’importe quoi pour la faire sourire.
— Elle pourrait être à nous un jour, c’est possible !
— Tu crois ? Le visage de la fillette s’illumine d’un seul coup : ça serait tellement bien !
Pour Emme, Luc est son tout, son indispensable. C’est comme ça, ça l’a toujours été. Emme sans Luc et Luc sans Emme, ça n’existe pas, pour personne. Les deux enfants se sourient et reportent leurs regards sur la façade baignée de lumière.
Les années passent sans que jamais la maison ne s’éloigne d’eux. Avoir huit ans et s’inventer des jeux ou seize et avoir besoin d’un endroit calme rien qu’à soi, tout est possible avec la maison. Elle reste là, solide, inchangée et la fenêtre à barreaux ce jour-là, est ce qui a toute l’attention de l’adolescente.
— Emme ? Luc avance en la cherchant du regard : Emme ? Tu es là ?
— Ici !
— Ici où ?
— Devant la fenêtre à barreaux !
Luc la retrouve, une éponge et une brosse métallique à la main. Elle a entrepris de nettoyer la fenêtre cassée et de redonner vie au fer rouillé. Il se poste à côté d’elle en déposant un léger baiser sur sa joue. Elle sourit et le regarde :
—Tu en as mis du temps ! J’ai commencé sans toi.
— Désolé ! Il sourit malicieusement et sors de derrière son dos deux cafés : une petite pose ?
Emme prends le gobelet qu’il lui tend et part s’asseoir au milieu des fleurs de prairies comme des années auparavant. Luc s’installe à ses côtés, ses bras autour de ses genoux relevés. Elle pose sa tête sur son épaule.
— Je voudrais entrer dans la maison… voir ce qu’il y a dedans. Jamais personne n’a essayé. Tu ne trouves pas ça étrange ? Normalement une maison abandonnée est toujours ouverte, cassée… mais pas elle. J’aimerais entrer pour voir. On s’est imaginé tellement de chose depuis qu’on est tout petit. J’ai envie de voir.
— Peut-être qu’elle ne se laisse ouvrir par personne, peut-être qu’elle n’est visible que pour nous et pour personne d’autre, peut-être qu’elle ne veut être qu’à nous.
— Quoi ?! Emme éclate de rire : mais qu’est-ce que tu racontes !!
— Tout est possible Emme, tout. Cette maison sera à nous et à personne d’autre. Toi, moi et elle.
Emme regarde Luc :
— Je ne veux rien d’autre. Toi, moi et elle.
Luc tourne son visage vers elle. Ici et maintenant l’avenir s’écrit. Lui, elle et la maison.
Cet après-midi là ils nettoient consciencieusement la fenêtre et arrive à apercevoir une grande et vaste pièce. Il n’y a rien à l’intérieur, même pas de vieux meuble ou d’objets cassés. Aucunes détériorations, non, personnes n’est jamais entrés ici, depuis toujours.
La maison a cette fenêtre à barreaux, un étage avec sur la même façade trois grandes fenêtres aux volets fermés. Le bois a travaillé, les intempéries les ont mis à rude épreuve mais ils tiennent le coup. Sur les côtés les murs sont pleins à l’exception d’une lucarne de chaque côté tout en haut. Sur la façade opposée il y a la porte d’entrée en bois brut, épaisse, massive. Elle est intacte, abîmée elle aussi par le temps mais aucun mal ne lui a jamais été fait. De chaque côté de la porte une fenêtre aux volets fermés eux aussi.
— Comment ça se fait qu’on n’ait jamais fait attention à tout ça ?
— Tout ça quoi ? Luc passe ses mains sur la porte. Il ferme les yeux et le bois semble vibrer sous ses doigts.
— Tout ça ! Les détails ! Le bois des volets, la porte qui est énorme, le fait que personne ne l’ait jamais abîmée ! Jamais ! Regarde Luc, elle est vieille mais c’est juste à cause du temps. Je voudrais pouvoir entrer… je voudrais prendre soin d’elle comme elle prend soin de nous depuis toutes ces années.
— Elle le sera le moment venu… je te le promets.
Emme regarde l’adolescent de seize ans qui l’accompagne depuis son plus jeune âge. Il est grand, mature, déterminé. Son regard parcourt la façade et sa main passe légèrement sur les briques cassées. Elle se place à côté de lui et lui prend sa main libre dans la sienne. Elle ne pourra jamais se passer de lui. Jamais.
Cette maison n’est à personne, les recherches menées n’ont rien donnés. Cette maison est là, juste là. Au milieu de ce petit terrain d’herbe et de fleurs de prairie, entouré d’une clôture de bois. Elle est là, dans un endroit reculé et pourtant proche de tout et de tout le monde. Elle n’a jamais eu comme autre compagnons au fils des années que Luc et Emme.
Enfants de huit ans qui jouent, adolescents de seize ans au besoin de calme, adultes de vingt-cinq ans déterminés, cette maison ne peut-être que la leur.
Ils cherchent, s’informent. Personne n’est au courant de rien. Personne.
— Elle est à vous si vous en trouvez les clés alors. Puisque malgré tout ce que l’on a mis en place personne ne la réclame. Luc et Emme se regardent des étoiles plein les yeux : à vous… il vous faut juste trouver les clés.
Le maire s’éloigne à petit pas, le sourire aux lèvres, les mains dans le dos. Il porte bien ses longues années de vie, il aime ses enfants qu’il a toujours connu. Avant de disparaître au coin de la rue il lève un doigt en l’air en s’adressant aux jeunes gens qui le regardent toujours :
— Les clés mes enfants, les clés ! La terre est votre alliée.
Ils cherchent alors autour de la maison, dans les trous des murs, les fentes des volets, sous les pierres. Des heures durant ils recherchent ces clés tel l’inaccessible Graal.
Cet après-midi d’été apporte avec lui des odeurs, des couleurs, des sensations qui les ravissent. Emme et Luc ne cherchent plus mais marchent lentement autour de la clôture de bois en effleurant du bout de leurs doigts le bois sec. Il fait tellement bon et beau, ils offrent leurs visages et leurs corps tout entier au soleil qui baigne le terrain.
Parti chacun d’un côté, à l’instant de se rejoindre un rayon éclair plus intensément un cercle de fleurs un peu différent des autres. Ils se regardent et comprennent : « La terre est votre alliée ».
La porte cède facilement. Ils restent un instant sur le perron n’osant pas entrer. Luc prend la main de Emme et, ensemble, franchissent le seuil.
Dos à dos dans la vaste pièce à peine éclairée, ils sourient et ferment les yeux. Ils sont bien, chez eux, en paix.
Les quelques rayons de soleil qui parviennent à entrer les entourent et la maison leur rend leur passé. Elle avait gardé comme un précieux trésor leurs voix et leurs rires d’enfants, le grattement des brosses et le frottement des éponges, le touché léger sur ses briques, leurs histoires et leurs secrets.
En reprenant place dans l’instant, ils trouvent à leurs pieds un morceau de papier plié :
« A Emme et Luc, comme une leçon de vie, toujours garder ses rêves d’enfants et ne voir de ses yeux que la beauté du monde. »

Régine Bertrand

Entre les barreaux
Nous tendrement enlacés
Oui, je t’ai aimé

Février

(musique, thème : envolées)

Sandrine Drappier

Elle sent qu’on parle d’elle quand elle marche dans les rues du village. Elle sait les corps qui se retournent après qu’elle soit passée à leur hauteur, la curiosité qui fait parler, elle sent la peur de l’inconnu. Mais pour l’instant, elle ne peut pas parler. Alors, elle reste ce mystère, cette femme d’apparence hautaine que l’on n’ose pas aborder.
Sa maison, comme toutes celles du village, est ceinte de hauts murs. Une fois le portail refermé, elle se sent à l’abri. Elle n’a plus à faire semblant, à se forcer à avoir un visage humain. Elle redevient cette bête de souffrance.
Elle ne sait pas pourquoi elle est revenue ici, après. Elle avait quitté cet endroit il y a vingt-cinq ans sans espérance de retour, cette vie-là était derrière elle, elle n’a même pas eu la curiosité d’y revenir après avoir su que la maison était désormais à elle. Il y a certains volets, certaines portes qu’il vaut mieux laisser fermées à tout jamais. Et pourtant, après, il n’y a qu’ici qu’elle a eu envie d’être. Elle est arrivée un soir d’automne. La maison était froide, il n’y avait pas de bois pour mettre dans la cheminée. Elle n’a pas osé allumer les radiateurs éteints depuis si longtemps. Elle a trouvé des draps, des couvertures. Elle s’est enroulée dedans. Elle a eu envie de fermer ses yeux à tout jamais. Elle s’est dit qu’il suffirait juste de prendre un tube de médicaments pour en finir. De s’allonger, nue, sur le lit et d’attendre la mort. Mais elle ne peut pas. Alors, elle continue, sans envie, sans désir, sans plaisir.
Un pas l’un après l’autre. Elle marche longtemps, pour éviter de penser, espérant que la douleur physique annihilera la douleur mentale, mais le temps n’est pas encore à cette nouvelle étape. Elle souffre. Elle n’entretient pas cette douleur pourtant. Elle sait qu’un jour, elle aura moins mal. Elle ne provoque rien. Elle accepte. Elle attend autre chose. Un nouveau souffle. Une nouvelle envolée.
C’est un matin comme tous les autres. Elle s’est levée, a pris un café, elle traîne de pièce en pièce dans son pyjama en satin. Elle ne lit plus. Comme si elle n’avait plus le droit. Sur la platine, un adagio, elle n’en écoutait jamais avant, la musique entre dans son corps, fait circuler son sang, lui redonne un souffle de vie. Elle s’autorise à respirer. Elle s’assoit dans un fauteuil. Elle reste là, yeux fermés. Elle se laisse transporter ailleurs. Ils apparaissent. Tous les deux. Ils sont dans un jardin public. Ils marchent, ils jouent, ils ont froids aussi. Ils ont mis leurs gants en laine et leurs bonnets à pompons. Elle les voit. Elle tend la main, elle voudrait les toucher. Ils s’éloignent. Elle ferme ses yeux un peu plus forts pour les faire revenir. Elle s’interrompt. La sonnette du portail. Encore et encore. Ça n’arrive jamais. Personne n’ose sonner chez elle. Elle ne bouge pas. Celui qui ose va repartir comme il est venu. Mais le doigt sur la sonnette appuie encore. Elle se lève, va à la fenêtre de l’arrière cuisine, la seule qui donne sur la rue.
Elle tente de voir sans être vue. C’est une petite fille. Elle ouvre la fenêtre.
— Je cherche quelqu’un pour jouer avec moi. Tu sais jouer ? lui demande-t-elle en lui montrant un puzzle.
— Attends je vais t’ouvrir.
Hélène traverse la maison, longe le jardin, ouvre le portail. La petite fille a peut-être sept ou huit ans.
— J’ai plus de maman et mon papa n’a pas le temps de jouer. Toi, tu peux ?
— Euh…oui, entre.
Elles se sont installées sur la table du salon. Hélène a enlevé la nappe.
— On trie les bouts droits, déjà, a dit la petite fille.
— D’accord a répondu Hélène.
Elles ne parlent pas. Elles se concentrent sur leur recherche.
— Tu n’as pas froid ?
— Si, un peu dit la petite.
Hélène remonte la température des radiateurs. Elle lui fait un chocolat chaud. Quand elle revient devant la table, la petite fille assemble les morceaux pour faire le cadre.
— Tu vois, comme ça c’est plus facile pour faire les puzzles, faut assembler tous les morceaux.
Elles construisent patiemment, sans parler. Chacune fait un petit bout, quelquefois l’une vient ajouter une pièce de l’autre. Le temps passe vite. Une autre sonnette.
— ça doit être papa dit la petite fille.
Elles vont ensemble ouvrir le portail. Il est grand, un homme encore jeune. Ses cheveux sont emmêlés. Il y a deux tâches sur son pull-over. Il n’est pas rasé.
— Emma, je t’ai déjà dit de ne pas partir sans me le dire.
— Je suis désolée, j’aurais dû vous le dire, moi, mais je n’y ai pas pensé.
Leurs yeux se croisent. Se sourient. Se regardent, graves.
— J’espère qu’elle ne vous a pas dérangée ?
— Non je n’avais rien à faire. On a fait son puzzle.
— Emma joue toujours avec son puzzle.
Un oiseau tape contre un arbre. Emma les abandonne, va voir l’oiseau.
— La maman d’Emma est morte l’année dernière. Et je ne suis pas un très bon compagnon pour continuer la route. Elle se sauve souvent. Et vous ? Vous êtes nouvelle ici ?
— Oui, enfin non, j’ai habité ici quand j’étais très petite. Pendant six ans, en fait. J’ai été en famille d’accueil ici.
— Chez les Bernard ?
— Oui.
— Ils sont dans le cimetière ici si vous voulez, je peux vous montrer la tombe.
Hélène dit « non merci, je ne peux plus rentrer dans les cimetières. Je fais des crises d’angoisse. En fait, je fais toujours des crises d’angoisse. Il me faut du calme et du repos. »
Emma appelle son père. Il hésite, il ne sait pas s’il a le droit d’entrer mais Hélène se pousse, le laisse passer, referme la porte du portail.
— Regarde, on dirait qu’il est blessé.
Le père d’Emma regarde avec application.
— Oui cet oiseau semble blessé dit-il.
— Que faut-il faire ? demande Hélène.
— Vous avez une boite en carton ? Du coton ?
Hélène rentre dans la maison. Cherche ce qui lui a été demandé. Passe devant une glace. Voit qu’elle n’est pas maquillée, pas coiffée, encore en pyjama. Sourit. Se dit que c’est son premier sourire depuis. Elle ressort, rejoint Emma et son papa.
— Tenez.
— Merci.
Leurs doigts se frôlent, leurs yeux aussi. Hélène et Emma regardent l’homme faire un nid pour l’oiseau. Il le prend, le pose délicatement dedans. L’oiseau piaille, il a peur.
— Il faudra lui donner un peu d’eau.
— mais, je ne veux pas le garder, je dois rester seule ici.
— vous n’êtes pas seule, nous sommes deux et un oiseau avec vous.
— mais vous allez partir et je resterai seule à nouveau.
— l’homme n’est pas fait pour vivre seul. Il faut se mêler aux autres. Ils vous aident dans les moments difficiles. Et puis, Emma a besoin de vous désormais, vous avez déjà terminé son puzzle ?
— non, mais….
— Mais, elle a trouvé une amie pour l’aider et vous, vous avez trouvé quelqu’un à qui parler, de qui vous occuper.
— Je ne veux pas m’occuper d’Emma.
Il fait comme s’il n’avait rien entendu, ou comme s’il ne fallait pas relever ce qu’elle vient de dire.
— Ce sera bientôt le printemps, les oiseaux reviennent, la vie va reprendre son cours. Quelquefois, on a l’impression que tout s’arrête, mais non, les vivants reviennent à la vie.
Il parle doucement. Presque comme s’il parlait pour lui-même. Hélène voudrait hurler que ce n’est pas possible. Mais elle ne peut pas. Quelque chose enfle dans sa gorge. Elle a du mal à respirer. Les larmes inondent ces yeux.
— Je vous vois, depuis des mois, arpenter les rues. Je reconnais votre regard. Il ressemble au mien. Vous n’avez pas besoin de dire, je sais.
Il plante ses yeux dans les siens, lui tend sa main.
— J’ai oublié, pardon, je m’appelle Samuel.
Elle renifle. Elle tente de sourire. Cela doit ressembler à une grimace, un truc pas très joli. Elle qui a tant aimé séduire et rire, tout à coup, elle se dit qu’elle devrait quand même prendre un peu sur elle.
Elle lui tend sa main.
— je m’appelle Hélène. J’ai perdu mon fils et mon mari dans un accident de voiture l’année dernière. – Bienvenue ici, Hélène. Nous allons nous occuper de vous. Vous faire un nid, aussi. Pour vous laisser vous envoler à nouveau.

Evelina Barré

Petits pas qui trottent sur les pavés d’une légèreté qu’on ne connaît pas. La fillette saute au-dessus des sacs-poubelles qui traînent. Elle virevolte comme une hirondelle souveraine. Le bas-monde semble l’ignorer quand le ciel paraît l’appeler. Tout n’est que sensation ou peut-être illusion.
La jeunesse la consume et de cette chaleur elle irradie, car la douceur est une plume dont la vie a l’air infinie.
Elle court maintenant sur les pavés, la volonté lui tend une main. La jeune fille l’attrape et s’échappe du réel. Elle s’envole, s’imagine une paire d’ailes.
Le sol devient piano, ressort qui l’emporte vers le haut. Tout devient harmonie ou est-ce l’absence de bruit ?
La jeunesse se termine et peu de gens le remarquent ici, car la douleur est une plume qui ne s’attrape pas en vie.

Mars

(incipit, thème : commencement)

Laetitia Aubert

A fleur de peau
« Il est arrivé avec un bouquet de fleurs violettes. »
Tout simplement.
Il a cogné à la porte, trois petits coups, il est entré, m’a dit bonjour avec sa voix chaleureuse comme un petit rayon de soleil qui se faufile dans la pièce à travers la fenêtre.
Des fleurs violettes.
Mises dans le vase sur la table.
C’est si désuet.
Des violettes.
Je n’ai rien dit. Je n’ai pas pu.
Alors il a arrangé les fleurs dans le vase.
Des violettes.
C’est un joli nom pour une fleur. Même si de ma place, on dirait des pensées dont les couleurs sont passées, cueillies à toute vitesse sur une place du centre-ville, sans se faire prendre.
Il a retiré le bouquet de la veille, le jetant dans la poubelle, sans égard pour les petites violettes, sans me demander mon avis.
Et je n’ai rien dit.
Il s’est assis, tout près de moi, entamant la conversation.
Je n’écoutais pas. Je m’interrogeais : pourquoi des violettes ?
C’est si désuet.
Il est resté un bon moment, racontant ce que je savais déjà.
Il m’a embrassée. Sur le front.
Je l’ai laissé faire.
Il reviendra bientôt.
Il est arrivé avec un bouquet de fleurs violettes.
Ponctuel. Trois petits coups à la porte. Un baiser sur le front.
Des violettes.
C’est un joli nom pour une fleur.
Mais c’est commun. Le nom. La fleur. La corolle délavée. Les pétales rares et trop grands. Le pistil blanchâtre.
Cette fleur ramassée dans les bois, une fleur sauvage arrachée à sa liberté qui ressemble à un cœur. C’est ce qu’il a dit la dernière fois.
A-t-il compris qu’il devait me convaincre ?
Il change l’eau du vase. Encore. Jette le bouquet qui n’a pas le temps de flétrir. Il place le nouveau. Sur la table.
Je ne dis rien.
Je regarde.
Combien de temps encore va-t-il venir avec ces fleurs violettes à qui il arrache le bonheur du grand air, de la fraîcheur des sous-bois ?
Combien de temps faudra-t-il que je reste les yeux ouverts, fixés sur lui, fixés sur le vase, sur ces violettes qu’il mutile ?
C’est comme une éternité.
Les mêmes gestes.
Les mêmes détails.
Le même bouquet.
Des violettes.
Rien ne distingue la veille du lendemain.
Je ne dis rien.
Je regarde.
L’éternité qui s’écoule.
Les trois petits coups.
Je crois que je n’aurai pas la force d’ouvrir les yeux aujourd’hui. Je ne veux pas voir.
Mais c’est impossible.
À cet instant, mon cœur tressaute : il est arrivé avec un bouquet. Comme à son habitude.
Mais ce ne sont pas des violettes, ces fleurs trop pâles ramassées dans les sous-bois.
Pourquoi ?
Que se passe-t-il pour qu’il change son rituel ?
Est-ce que cela est réel ? Suis-je entrain de rêver, tant mon désir de voir autre chose est immense ?
Mais c’est bien lui. Lui, avec les trois petits coups, le baiser sur le front, qui change l’eau du vase, jette les violettes de la veille.
Aujourd’hui, dont je ne sais ni le jour, ni la date, ni l’année, il est arrivé avec un bouquet de roses.
Rose.
C’est un bien joli nom.
Pour une fleur.
C’est le mien, également.
Celui que je pouvais annoncer dans une vie qui m’appartenait, dans une vie où je chantais, dans une vie où je pouvais avouer que je n’aime pas les violettes puisqu’il les a privées de sous-bois, de grand air, de chants d’oiseaux pour les enfermer ici avec moi.
Il les a arrachées à une vie où Rose n’était pas qu’un simple bouquet posé sur une table, où j’étais moi, debout, vivante, souriante, et franche. Celle qui aurait dit Tu exagères, tu le sais, je n’aime pas les violettes !
Aujourd’hui, je ne peux pas.
Je ne peux plus.
Même lui dire que je suis ravie pour ce bouquet de roses, ces roses qui amènent avec elles la voix de mes parents, les murmures d’amour, les éclats de rires, ma vie d’autrefois.
Il ne peut pas le deviner. Il ne peut pas le savoir.
Jamais.
À moins qu’il n’aperçoive la larme qui glisse au coin de mon œil ?
La seule émotion qui a pu s’échapper de ce corps où je suis prisonnière, cette coquille qui m’abrite, mais qui ne m’appartient plus ; c’est cette larme fragile, fugace comme une goutte de rosée dans la fraîcheur de l’aube qui pourrait lui dire merci.
Je suis à l’intérieur de ce corps avec toutes mes pensées, mes chagrins, mes questions, mes colères, mes espoirs, enveloppée dans un silence sans fond. Mes yeux sont ouverts. Mon esprit fuse.
Mais rien ne bouge.
Je suis une statue dont le regard est fixé sur un vase que mon amoureux remplit chaque jour d’un bouquet de violettes.
Pourvu que demain, il pense encore aux roses !
Ce serait un petit bout de mon âme que je pourrai contempler, là-bas, sur la table, loin de ce corps.
Comme si j’avais réussi à m’échapper. Faire quelques pas pour sentir le parfum du passé.
À demain mon amour !
N’oublie plus jamais les roses…
C’est un peu de l’âme de ta Rose qui survit.

Laureline Eliot

Il est arrivé avec un bouquet de fleurs violettes et un sourire survolté. J’ai répondu à son sourire et j’ai su immédiatement. Au plus profond de moi, là où se nichent les intuitions les plus douces, j’ai su que ce jour-là, nous venions de créer une coutume. Nous venions d’inventer un moment rien qu’à nous, une de ces pépites qui se multiplient, grandissent et illuminent les chemins de vie. Nos vies.
Des preuves d’amour, il y en a eu d’autres, évidemment. Des centaines, des milliers sans doute ; je ne les ai pas comptées, mais je les ai toutes savourées. Il n’a jamais été avare de cadeaux. Pas besoin de dévaliser les bijouteries pour m’offrir les plus beaux atours. Les restaurants gastronomiques étaient à la maison, parfois au fond du jardin, sur la table ronde métallique bancale qu’il recouvrait d’une jolie nappe colorée. Mes tiroirs débordent encore de toutes ses petites attentions qu’il a eues pour moi.
Il a aussi partagé d’inestimables bouts de son existence tels que son endroit préféré ou certaines de ses premières fois, et je les chéris comme autant de joyaux. J’ai été le témoin privilégié de tellement d’incroyables moments. Je l’ai vu successivement courageux, vulnérable, exalté, secret, amoureux ou fier. Le temps passant, les choses ont changé et pourtant, grâce à notre tradition, elles sont restées identiques, au moins une fois dans l’année.
À la même date, donc, il m’offre des fleurs violettes de variétés et de tailles différentes. Tant et si bien que son fleuriste et lui sont devenus de proches amis. Parfois, je n’ai même pas le bon contenant. L’an dernier, je me souviens qu’il a surgi à ma porte avec des iris d’un mètre de haut ; je me suis esclaffé et son rire a fait écho au mien, ricochant sur mon cœur qui fatiguait déjà.
Paupières closes, adossée à mon oreiller, je repense à tout ça et je souris, comblée. Quelques coups frappés à la porte m’incitent à me redresser sur le lit d’hôpital et je sais que c’est lui avant même qu’il n’apparaisse sur le seuil.
Il entre avec un bouquet de fleurs confectionnées en crépon violet qu’il me tend aussitôt, ému. Ses cheveux ont commencé à grisonner et dans son sourire, il ne manque plus aucune dent, mais il est toujours aussi beau. Mon fils.
L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est mars-3.jpg.

Avril

(mots imposées, thème : patchwork)

Marina Leridon

Inspiration n°2 : Vite · Pouls · Fameux · Charlotte · Bécasse · Pépite · Louer · Dériver · Brun · Moucheté

Un patchwork de mots

Un atelier d’écriture sur le thème du patchwork avec dix mots à parsemer tout au long du texte. Quelle bonne idée ! Comme il se doit, les mots sont aussi difficiles à assembler les uns avec les autres que les morceaux d’un patchwork en tissu. Voyez donc : vite – pouls – fameux – charlotte – bécasse – pépite – louer – dériver – brun – moucheté.
Qu’importe, je me saisis du sujet. Après tout, n’est-ce pas un passage obligé pour prétendre devenir écrivain(e) de répondre à toute sorte de proposition d’écriture ?
Mon pouls se met à battre plus vite. Le fameux syndrome de la page blanche me guette. Je me remémore mon premier patchwork. Je me trouvais dans la même situation : des morceaux de tissus partout et aucune idée pour les assembler afin d’avoir un beau rendu. Une vraie bécasse ! À force de réflexion et de tentatives toutes plus horribles les unes que les autres, je finis par obtenir un magnifique paysage dans les tons brun moucheté.
Ici c’est plus compliqué : non seulement, il faut que ça sonne « beau » à l’oreille mais en plus ce doit être intelligible.
Les idées fusent, malheureusement elles ne sont pas compatibles avec ma liste de mots.
Mon esprit s’égare et une histoire que me racontait ma tante Charlotte avant de me coucher me revient.
« Quand j’étais petite, nous étions très pauvres. Je devais rapiécer les vêtements de toute la famille. Je flânais sur les chemins pour ramasser les morceaux de tissus qui se laissaient dériver au gré des vents. Je les assemblais du mieux que je pouvais pour combler les trous.
Un jour, je tombai sur une véritable pépite : un petit morceau de tissu lamé or. Je le cachai sous mon oreiller pour une occasion spéciale. Quand j’eus à rapiécer la plus belle robe de maman, j’utilisai enfin mon trésor. Son tissu était tellement usé que cette robe finissait par ressembler à un patchwork. Pour terminer, j’intercalai le morceau lamé or à hauteur de son cœur pour la remercier de tout ce qu’elle faisait pour nous au quotidien. Je l’entendis louer le ciel d’avoir une fille si gentille. »
Cette histoire me rappelle que quelque chose de beau peut apparaître à tout moment et qu’il faut savoir apprécier ce que l’on possède.
Mais je me suis dispersée. Et mon texte ? Je relis ce que je viens d’écrire sans même y prendre garde. Je biffe les mots sur ma feuille. Tout y est !

Evelina Barré

Inspiration n°3 : Maladroit · Désagrément · Chant · Armoire · Imprimer · Prodige · Solitude · Grisaille · Damnation · Chronologie

一 Papi ! Eh. Papi… ponctue Lalo qui coure à travers le manoir. Papichou !
一 Oui, mon grand ? Qu’y a-t-il ? demande Gilles quand son petit-fils arrive près de son fauteuil.
一 Je… s’arrête l’enfant. Je sais plus, papi. J’ai oublié, chuchote-t-il les yeux baissés.
一 Ahahah, s’amuse le grand-père. C’est la grisaille qui s’est faufilée dans ta tête, il n’y a pas de mal, mon garçon.
Le petit lève les yeux vers son aîné. Il fronce d’abord les sourcils et ses narines se plissent quand il commence à faire la moue face aux expressions qu’il ne comprend pas toujours. Puis, touché par le rire communicatif de son grand-père, un sourire se dessine sur son visage.
一 Bon, reprend le plus ancien, qu’est-ce que tu souhaites faire au lieu de me soumettre ta requête ?
一 Pas d’idée, répond le plus jeune en haussant ses épaules.
一 Que dirais-tu d’une histoire ?
Il émet cette proposition avec une voix grave et un regard malicieux. Cela a pour effet d’attiser immédiatement la curiosité de l’autre.
一 Oui ! J’adore ! Mais ça sera une des tiennes, hein ?
一 Bien sûr, mon petiot…
一 Non ! hurle Lalo. M’appelle pas comme ça. Je suis un géant maintenant !
一 Tu as raison. Pardon pour ce désagrément, votre grandeur.
一 Et arrête avec tes mots compliqués… râle-t-il.
一 Ah non, tu connais mon opinion sur le fait de bouder. C’est inutile et infondé. De plus, comment veux-tu devenir un prodige si tu n’apprends jamais de termes ?
Le gamin lâche un long soupir, puis se met au garde-à-vous pour montrer sa bonne volonté selon leur tradition. Son aïeul hoche la tête et le premier se dépêche ainsi de s’asseoir sur le coussin habituel. Ils se retrouvent face à face. L’un en train de chercher le parfait récit dans sa mémoire. L’autre occupé à rassembler sa concentration et ses connaissances en vocabulaire. Puis, le plus âgé ouvre la bouche et le paysage se métamorphose.
一 C’était un féroce matin de novembre. Le vent soufflait sur notre demeure et les flocons s’accumulaient aux fenêtres. J’étais assis là, dans ma solitude, à contempler cette blanche infinité. Les rues me paraissaient désertes, mais peut-être était-ce dû au fait que nous habitions en campagne.
Lalo laisse échapper un petit rire, mais il met vite les mains devant sa bouche. Il pense avoir interrompu son grand-père, mais heureusement, cette boutade était calculée. Ce dernier esquisse donc un sourire pour l’apaiser, puis il continue sa narration.
一 Alors, pendant ce temps où j’étais assis devant cette ouverture, je me mis à entonner “Vive le vent”. Tu connais sûrement ce chant, s’adresse-t-il à son fidèle auditeur.
Celui-ci confirme cette supposition d’un vigoureux hochement de tête. Il hésite à fredonner les premières notes pour le prouver, mais le doyen de sa famille est déjà reparti dans sa chronologie.
一 La comptine, bien que de saison, me fut interdite quelques jours plus tard.
一 Quoi ? Pourquoi ? s’indigna le maigre public.
一 Patience, petit fourbe. Si tu veux juste savoir les éléments principaux, je peux demander à Marie-Jo de te les imprimer. Ou plutôt de m’apporter du papier pour que j’en fasse une liste… La technologie n’est pas ma plus précieuse alliée.
Suite à cette très juste remarque, l’enfant se fait le plus discret possible en s’enveloppant de la couverture, jusque-là posée à côté de son coussin. Il espère que cet amas de tissu canalisera ses réactions, car il ne souhaite vraiment pas ennuyer son papi. Ce qu’il ignore, c’est qu’à l’inverse, l’autre se réjouit de passionner autant par ses anecdotes et inventions.
一 Reprenons. On m’avait formellement défendu de prononcer, ne serait-ce qu’une parole de la dite chanson. Alors, pour ne cesser d’alimenter cette flamme qui animait mon cœur, je me rendis chaque jour dans l’armoire du rez-de-chaussée. Tu sais, c’est celle qu’on a toujours aujourd’hui. On y range nos grands manteaux et nos bottes fourrées.
En retour, le petit n’ose que cligner des yeux à répétition. Il ne veut surtout pas embêter son papichou, il aime trop le temps passé en sa compagnie pour cela. Gilles s’en régale encore une fois. Il se dit que la jeunesse, surtout vers six ans, est le plus bel âge de la vie.
一 Eh bien, je me logeais dès qu’un moment s’offrait à moi pour élever ma voix. Je chérissais ses précieuses minutes de gagnées par rapport aux autres qui ne profitaient de cette mélodie que lors des chorales de Noël. Je me sentais chanceux, même si l’on m’avait puni. Sur le coup, je dois bien avouer que j’avais eu envie de crier que l’enfer et la damnation s’abattaient sur moi, mais je m’étais retenu juste à temps et je sus faire les choses correctement.
一 En mentant et en faisant les choses en cachette ? s’enquiert Lalo pour être sûr de bien comprendre.
一 Euh… Possible, hésite l’ancêtre. Je crois que j’ai vraiment été maladroit sur ma morale cette fois-ci…
Cette phrase, le plus jeune l’a bel et bien comprise. Il se met donc à rigoler, mais d’un des rires les plus sincères qu’il existe. C’est celui d’une relation saine et pleine de surprises tout sauf néfastes, car le plus vieux l’a rapidement rejoint dans cette hilarité.

Mai

(photos de personnages artificiels, thème : tranches de vie)

Unt’ Margaria

Mauvais sang

Le film semble fini depuis longtemps. Des femmes floutées parlent d’adultère d’une voix qui grésille, signe indiscutable qu’il est plus de minuit. Il devrait déjà être là. Heureusement qu’il ne m’a pas trouvée comme ça, affalée devant la télé, endormie alors que la vaisselle de mon repas dépare encore la table du salon. Une tâche sur le col de mon chemisier. Ses yeux tristes, “Pourquoi tu ne fais pas un peu attention à toi ?”… Et je refuse de le décevoir. Il faut que je me lève, que je me mette au travail.
Minuit vingt. En retard, bien sûr, il n’a pas prévenu, bien sûr. Pris dans le moment, dans la fête, il n’y pense jamais. Je le sais déjà : quand il rentrera il sentira la cigarette, la sueur, cette vague odeur étrangère que le cliché veut qu’on appelle “la femme”. Je ne peux pas passer à côté de ce relent d’altérité que j’ai flairé sur mon mari pendant des années. Moins flagrant que des notes d’hôtel, pas de preuve, mais vient le soupçon dans les nuits d’attente. Sans reproches, jamais.
Un bruit de voiture dans la rue, il y a quelques minutes. Si c’était lui, il aurait déjà atteint la porte. On s’habitue au cycle de l’attente. Au début on cherche à s’occuper, ça ne peut que s’arrêter très vite, il va arriver, on fait de l’utile, l’eau de la vaisselle brûlante sur les mains pour s’empêcher de penser. Et puis insidieusement on revient à l’horloge. Toutes les quinze, les dix, toutes les deux minutes. De plus en plus furieuse. Ce serait si simple de prévenir, lui qui est constamment sur son téléphone quand nous sommes tous les deux. Ce serait si simple de lui envoyer un message pour savoir où il est, mais je ne le ferai pas, j’ai déjà donné, je le faisais avec mon mari, j’ai déjà payé. Subir sa colère et ne pas avoir obtenu de réponse.
Le silence, c’est ce qui fait monter la peur. Quand on finit par s’imaginer qu’il ne rentrera tout simplement pas. La vague de culpabilité alors, d’avoir été furieuse contre celui qui à ce moment même est peut-être, probablement, non, c’est sûr, sur une civière quelque part. Du temps de mon mari, je finissais effondrée dans un coin, m’imaginant m’en sortir seule avec le petit bonhomme de cinq ans que je savais respirer doucement derrière sa porte. Souvent, je me précipitais vérifier ce que je pouvais vérifier, la preuve immédiate que mon fils au moins était en vie. Et puis, au lieu de m’attarder dans la contemplation de sa tête qui me faisait trop penser à celle de son père, je repartais attendre devant l’horloge. Et m’imaginer le pire. Comme si m’inquiéter le protégeait, le jeu avec la peur servant de talisman. Ces choses là n’arrivent que lorsque l’on ne s’y attend pas.
D’abord la colère, puis la peur. Des phases bien définies, un brin de marchandage au sommet de l’inquiétude : s’il rentre dans dix minutes, j’arrête de me plaindre qu’il n’est jamais là, s’il rentre tout court, la dispute de ce matin n’aura pas d’importance. On pense : “Demain, je fais son plat préféré”, comme si l’odeur avait le pouvoir de l’attirer, où qu’il soit, de le ramener au monde de ceux qu’on sait vivants.
Son plat préféré ce sont les spaghetti Bolognaise avec beaucoup d’oignons et du piment, comme les aimait mon mari, ma spécialité. Je me souviens que c’est cette question ridicule qui m’est venue lorsque le téléphone a sonné, la nuit où il n’est pas rentré : est-ce qu’elle fait la Bolognaise ? Les deux occupants de la voiture étaient blessés, pour les pronostics et pour la Bolognaise, on ne savait pas. Est-ce qu’elle y met du piment ? On me répétait de me calmer. Six heures dans un couloir froid avec la tête lourde de mon petit rendormi sur mes genoux pour comprendre que le téléphone qui sonne ne signifie pas toujours la fin de l’attente.
Le bruit de la clé, si. Tant que cette maison est la sienne. Bientôt, un campus, un studio ridiculement petit pour vivre à deux me l’enlèveront. En attendant, il passe en trombe, à peine un “Tiens, t’es debout ?”, et c’est à la porte de sa chambre qui se referme que je souffle : “Tu es en retard…”

Axelle Scholtès

Déjà cent bornes d’avalées sous des trombes d’eau. On les aura méritées, ces vacances. Et tout ça pour se rendre dans la famille de Florent qui s’est montrée tout juste cordiale à mon égard lors de notre première rencontre.
J’ai conduit la première partie du trajet, le temps de sortir de Paris. Les klaxons et les injures du périph’ sous une pluie battante, ça me connaît. Florent est plus timide au volant et préfère la monotonie de l’autoroute.
– Alors Stéph’, prête pour l’aventure ? s’exclame Florent en quittant le parking de l’aire de repos.
Je me détourne de la route pour lui jeter un rapide regard. Les mains sur le volant, il sourit de toutes ses dents et son regard pétille.
Je lui souris en retour.
– Oh, oui ! dis-je d’un ton faussement enjoué, trois cents kilomètres sous la pluie pour une réunion de famille où tout le monde me déteste, quelle belle aventure !
Il me file un coup de coude tout en s’insérant sur l’autoroute. La pluie s’abat de plus en plus fort sur le pare-brise à mesure que la voiture prend de la vitesse. Le raffut est tel qu’on n’entend plus l’autoradio.
– Mais non, ils ne te détestent pas ! Laisse-leur le temps de faire ta connaissance.
Je regarde sans les voir les éoliennes qui tournoient sous la pluie. Avec ce temps, on dirait qu’elles sont en pleine mer.
– Si, ils me détestent. Je suis la femme divorcée qui vient gâcher l’avenir de leur jeune fils prodige.
Et soudain, je vois ma vie défiler devant mes yeux. Un camion déboîte brusquement juste devant nous, on va s’exploser contre la remorque à cent trente kilomètres-heure. Florent tourne violemment le volant vers la gauche dans une tentative d’évitement qui paraît bien vaine. Pendant une seconde qui n’en finit pas, notre voiture menace de se retourner, le temps est suspendu. On entend le châssis pousser un affreux grincement. Les pneus crissent sur le goudron inondé.
Et puis le temps repart. La voiture s’est arrêtée brutalement en travers des voies. Pas de collision, nous sommes intacts. Je jette un regard paniqué dans le rétroviseur, mais tout va bien, les véhicules derrière nous se sont arrêtés à temps.
Florent et moi, on ne s’est jamais regardé avec autant d’intensité. On vient de frôler la mort et c’est gravé dans nos yeux.
On a repris la route, comme si de rien n’était. La pluie s’abat toujours sur les vitres avec fracas. La voiture semble s’être sortie indemne de ce « presque accident » comme on l’a déjà baptisé.
En revanche, j’ai plus de mal à m’en remettre ; mon cœur bat trop vite et mes mains sont moites.
Florent pousse un énorme soupir derrière son volant.
– Bon ! J’imagine que tu aimes déjà ma famille un peu plus, maintenant ?
J’éclate de rire.
– C’est sûr qu’une bonne frayeur remet tout de suite les choses en perspective !
Notre rire quasi hystérique remplit l’habitacle, couvre le vacarme de la pluie et ce pauvre autoradio inaudible. Mais soudain, j’entends autre chose.
– Ah, fais gaffe, j’entends une sirène, ça doit être le SAMU ou les pompiers.
Florent se tord dans tous les sens pour tenter d’apercevoir un véhicule d’urgence dans ses rétroviseurs.
– T’es sûre ? Moi, j’entends rien du tout.
Bizarre… Le bruit inimitable d’une sirène résonne encore faiblement dans ma tête, malgré le vacarme de la pluie.
– Ça devait être plus loin.
Florent me jette un regard avec son sourire en coin.
– Dis donc, t’es sûre que ta tête a pas heurté le tableau de bord ?
– Ah, ah, ah. Tu peux parler avec ta coupe à la Justin Bieber.
– Ouh, je crois que ton sens de la répartie est resté sur le goudron.
Bam ! Je lui file un coup de coude dans les côtes, ce qui ne fait que lui redonner de l’élan.
– Hé, t’es au courant que t’as deux boucles d’oreille différentes ? Ça va pas faire bonne impression chez mes parents…
– Quoi ?!
En une fraction de seconde, je fais apparaître le miroir de courtoisie du pare-soleil. Merde, mais il a raison !
– Je suis vraiment à la ramasse… Peut-être que je suis vraiment trop vieille pour toi.
– Mais non, moi je les aime bien, tes boucles d’oreille dépareillées. Tu es magnifique.
Il a posé sa main sur la mienne. Je la serre.
Un brusque frisson s’empare de moi.
– Monte le chauffage, on caille !
– Oui, Mémère. Faudrait pas que tu t’enrhumes.
Je lâche sa main. J’ai le sens de l’humour, mais faut pas pousser non plus. Et ces sirènes qui résonnent encore. Mais qu’est-ce qui se passe ?
– Florent…
Il détourne tout de suite la tête en entendant son prénom et le ton de ma voix.
– Je ne me sens pas bien. Je crois que c’est le contrecoup. J’ai super froid, j’ai les mains moites, et puis j’entends ces satanées sirènes dans ma tête depuis tout à l’heure ! Ça me rend dingue !
– D’accord, t’inquiète, on va s’arrêter cinq minutes.
On sort de l’autoroute pour s’engager sur une aire de repos toute sobre, sans restaurant ni magasin de souvenirs. Juste quelques tables de pique-nique entourées de grands pins.
La pluie a cessé de s’abattre sur le pare-brise. Le soleil parvient même à percer les nuages.
Une fois la voiture arrêtée, Florent se détache et se tourne vers moi. Il me saisit à nouveau la main.
– Tout va bien, Steph’, je suis là. Je t’aime.
Je me détache à mon tour et pose ma tête sur son épaule, le sourire aux lèvres.
– Oui, tout va bien. Moi aussi, je t’aime.
La machine laissa échapper un bip interminable.
— Merde !
L’homme se laissa tomber sur la banquette arrière, parmi les débris de verre. Il arracha les électrodes du torse de la passagère, retira ses gants et fit taire la machine, avant de sortir de la carcasse par l’ouverture pratiquée par les pompiers.
Se tenant près de l’amas de tôle pliée, il rabattit sa capuche sur ses cheveux grisonnants et retira ses lunettes couvertes de gouttes d’eau pour poser un regard vide sur la scène. La pluie tombait plus fort que jamais sur les restes de la voiture encore encastrée dans la remorque du camion. Les éoliennes tournaient sans bruit dans le champ jouxtant l’autoroute. La lumière bleue des gyrophares se reflétait sur la carrosserie en lambeaux. La litanie des sirènes couvrait le bruit des pompiers s’appliquant toujours à désincarcérer les deux victimes.
Deux morts, à présent.
Soudain, l’urgentiste remit ses lunettes sur son nez. Il avait cru voir un sourire sur le visage de la passagère…
Voilà que son cœur lui jouait des tours. Il regarda sa montre.
Heure du décès, etc.

Juin

(mots d’inspiration, thème: univers)

Elodye H. Fredwell

Air – Automne – Pétale – Cyan – Scarabée

Peut-on cesser d’aimer ?

Peut-on cesser d’aimer ?
C’est la question que je me pose alors que je traverse le carrefour, lancée à pleine vitesse sur mon vélo. Elle tourne encore un instant, telles mes jambes qui suivent l’élan des pédales. C’est peut-être une question bête, je me dis. Elle me turlupine pourtant. Elle me turlupine tellement qu’elle devient obsession avec ses relents sérieux et monotones. Quand j’essaye de la chasser, elle reste là, à attendre que je lui trouve une réponse. Mais je n’ai pas de réponse. Comment pourrais-je en avoir ?
Je prends une profonde inspiration et laisse l’air entrer dans mes poumons, puis en sortir, libérant mon esprit le temps de quelques secondes. Je profite du calme mental octroyé par ma respiration pour observer les alentours. J’ai beau passer rapidement devant la nature environnante, j’observe l’automne prendre ses marques, étaler ses palettes de couleurs chatoyantes et rassurantes. Quelques feuilles tombent et certaines rappellent les pétales des cerisiers du Japon. Je me laisse guider, cette image en tête, cheveux aux vents, mains agrippées au guidon, dans le but d’atteindre mon objectif : le lac, pour y découvrir ses teintes bleues avant le coucher du soleil.
Alors que je prends de l’élan avant une montée ardue, je me rends compte que la question est restée dans un coin de mon esprit. Et malgré mes efforts, je ne trouve toujours pas de réponse adéquate. Peut-être que la légèreté de l’eau me permettra de savoir ce que j’en pense, au fond de moi.
Autour, la luminosité s’affaiblit tandis que des dizaines d’arbres s’alignent au bord du chemin. La fraîcheur du début de soirée m’atteint et me fait frissonner. Et à ce moment, je ne pense qu’à toi. Ton visage s’impose comme une évidence alors que mes souvenirs me ramènent à notre balade, des années plus tôt, sur ce même sentier. Mon cœur s’emballe et ma respiration se saccade. Reprends le contrôle, je me dis. Ne te laisse pas perturber.
Alors que la luminosité particulière des anciennes carrières de marbre me parvient, la question me revient. Je ne la chasse pas, cette fois, alors que je descends de mon vélo et avance entre les rochers vers une eau pure. Je pose mon véhicule et m’assois à côté, une idée derrière la tête. En retirant mes chaussures, un mouvement attire mon attention. Un scarabée aux reflets bleus marche tranquillement. Ne sachant pas ce qu’il l’attend s’il continue ainsi son chemin, j’avance ma main vers lui et lui indique une nouvelle direction, un sourire aux lèvres. Je le regarde s’éloigner, libre et vivant, et pousse un soupir ; un peu de compagnies, quelle qu’elle soit, me feraient le plus grand bien. Mais la seule dont je profite est celle de cette interrogation qui ne veut pas me quitter.
Les pieds dans l’eau fraîche, je ferme les yeux et prends le temps de me concentrer sur ce qui me trotte depuis mon départ.
Peut-on arrêter d’aimer ?
Je veux dire, quand on a aimé incommensurablement une personne, peut-on vraiment dire « je ne t’aime plus » ? Peut-on passer à autre chose ? Si la vie sépare réellement les deux personnes, qu’aucun lien n’est conservé… Mais même dans ce cas-là, peut-on réellement cesser de ressentir ces émotions ?
Je ne trouve pas de réponse qui me plaît. En répondant non, c’est simple, précis, clair. Mais ce « non » sonne terriblement faux. En même temps, un oui ne me convient pas non plus. Il me crie une vérité à laquelle je ne suis pas prête à croire. Une vérité qui me ramène à toi.
Je pousse un soupir et laisse mes pieds patauger dans l’eau. Peut-être que ce que je recherche est juste là, sous mon nez, et que je ne suis juste simplement pas assez en phase avec moi-même pour le voir. Ou alors, peut-être ai-je encore besoin de grandir pour le comprendre ? L’amour est compliqué, je me dis. Et pourtant, c’est la plus belle et la plus pure des émotions.
Je ferme les yeux et écoute les bruits environnants. Le son du vent dans les arbres derrière moi s’allie aux chants des oiseaux qui traversent le ciel. Le soleil se couche, je perds la notion du temps, méditant avec douceur pendant cet instant volé à mon quotidien.
Quand le soleil touche l’horizon, je sais qu’il est temps de partir. La question s’impose de nouveau à moi et je l’esquive, refusant d’altérer ces dernières minutes de plénitude avec des interrogations existentielles. Je me lève, sèche rapidement mes pieds en les balançant au-dessus de l’eau et remets mes chaussures. Je récupère mon vélo et prends la direction du chemin qui me ramènera chez moi. Enfin, c’était ce que je m’apprêtai à faire avant de me figer. Je cligne des yeux, ne sachant si je suis dans un rêve ou une réalité. Tu n’as pas l’air de savoir non plus. Alors que mes yeux croisent les tiens, clairs et brillants, mon cœur rate un battement. Tu souris. Il s’emballe. Mes mains sont moites. Mon corps tremble. Je sens les papillons dans mon ventre. Et je souris, à mon tour.
Finalement, je l’ai, la réponse à ma question.

Dorothée Fourez

Feu – Hiver – Feuille – Carmin – Libellule

Voyages incertains
À l’hivernage des arbres
Quand les troncs sont à nus
Et les feuilles en humus
À leurs pieds glabres.
Au bout de leurs branches
Se balancent au gré du vent
Les chants plein d’espoir des enfants
Qui appellent le printemps.
Quand le blanc des nuages
Disparaît dans le scintillement
De la molletonneuse neige
Et qu’au-dessus de ta tête
La brillante étoile polaire
Fait s’éteindre les asters
Et fait renaître chez tes pairs
les souvenirs des jeux d’autres temps.
Quand l’univers tout entier
Met du carmin à tes lèvres
Et rosit tes jolies pommettes.
Quand le plaisir des feux de joies
Ravivent les âtres
Dans la douceur des foyers
Et subliment les astres
Dans la grande noire.
Tu viens à en oublier
La transparence des libellules
et leur envol tout en légèreté
Sous le soleil de l’été.
Tu rappelles à tes envies
Qu’en tout grouille vie
Même dans l’aridité
D’une planète sans conquête.
De la terre à la plus petite des comètes,
Le vide est par essence
Ce que l’on ne connaît pas
Avec de la patience
Dans son apprentissage
Il se remplira d’éventuelles vérités
qui seront tiennes
et deviendront ton essentiel.
Création et imagination
Se mêlent pour faire de tes rêves
Des cosmos flamboyants
Qui s’éteignent au gré des millénaires
Devant tes yeux incrédules
Se dévoilent alors des cieux libertins
Et s’envisagent de multiples voyages
Aux retours incertains.

Juillet-août

(inspirations multiformats, thème : vacances)

Maxime Herbaut

Incipit : « L’écume de la mer formait comme une dentelle. »

AU CIMETIÈRE D’AMFRAQUES

L’écume de la mer formait comme une dentelle. Une fois par an, à la Toussaint, nous chaussions nos noires bottes de pêcheurs et enfilions nos jaunes cirés de vieux loups de mer pour aller rendre visite à nos vénérés ancêtres au cimetière d’Amfraques. Nous n’emportions ni potées de fleurs, ni vases, ni bibelots funéraires d’aucune sorte : le lieu ne s’y prêtait pas. Dans la voiture, nous n’avions avec nous que notre courage, notre sens des valeurs familiales, et aussi, pour les plus jeunes du moins, un certain mélange d’appréhension et de curiosité morbide des plus galvanisants.
Amfraques n’était qu’un maigre bourg plus ou moins maritime – guère plus qu’un hameau, en vérité – une sorte de finistère sans attrait particulier, dépourvu de port, de commerces, et même de plage : une longue rue insipide et solitaire, qui prenait vaguement naissance quelque part au milieu des polders, et s’achevait comme une phrase vide de sens sur les points de suspension d’un petit archipel rocailleux battu par les flots. Le rocher d’Amfraques, qui était le plus imposant de ces récifs, émergeait des eaux sablonneuses tel un gigantesque madrépore, sorte d’énorme éponge calcifiée qui pointait au creux de la baie étroite et semblait scruter le ciel à la manière d’un œil cyclopéen surgi des profondeurs. C’est sur cet îlot hirsute – plutôt une presqu’île, d’ailleurs – que s’accrochait le cimetière d’Amfraques.
Les horaires de visite étaient généralement (dé)fixés par les marées : selon le jour, l’heure et le coefficient, le sentier qui donnait accès au cimetière était praticable ou immergé, et tout dépendait alors des caprices de l’éphéméride. Pour un bref aller-retour, pas de problème ; en revanche, pour une visite prolongée, comme un enterrement (si l’on peut considérer le rocher d’Amfraques comme une « terre »), il n’était pas rare de voir un cortège arrivé à pied repartir en chaloupe. Quand la Toussaint était clémente, l’excursion et ses risques modérés avaient un caractère assez ludique, voire même un certain charme, ne laissant en rien soupçonner les terreurs abyssales des Toussaints difficiles, dont les violents coups de tabac et les lames redoutables rendaient le casque et le gilet de sauvetage indispensables.
Constamment soumis aux intempéries et à la pression des courants, le cimetière avait de longue date perdu toute ressemblance avec ce que l’on entend habituellement sous cette appellation : l’érosion avait graduellement réduit l’écart entre les reliefs naturels du récif et les rebords taillés des pierres tombales, si bien qu’il était devenu quasiment impossible de les distinguer. On n’y voyait ni croix, ni statuaire, ni autre forme de symbole : tous les monuments censés rappeler nos chers disparus, émoussés par le ressac, rongés par le sel, polis par les vagues, avaient fini par adopter le profil et la texture géologiques du promontoire sur lequel ils avaient été greffés. Les noms mêmes de nos bien-aimés défunts, ainsi que les éventuels portraits ovales fixés sur telle ou telle tombe, avaient été presque entièrement effacés. Ne subsistaient que de rares signes larvaires, embryons de hiéroglyphes, bâtons et courbes gravés çà et là, à même le roc, et quelques cadres ovales ébréchés ou jaunis par l’écume, à demi recouverts d’algues ou de varech, sur lesquels on devinait encore, en plissant les yeux, des taches un peu plus sombres qui avaient autrefois été des visages.
Tels étaient les vestiges de nos aïeux que l’on pouvait trouver à la surface accidentée du rocher, si ténus et clairsemés que la traditionnelle visite de Toussaint n’allait pas sans un certain nombre de problèmes très concrets : tout d’abord, impossible de repérer avec exactitude la tombe d’un ancêtre spécifique. N’ayant plus les noms pour nous guider, nous nous orientions simplement vers les tombes que nous nous souvenions (ou croyions nous souvenir) d’avoir visitées les années précédentes, et que nous avions quelquefois marquées d’un petit signe de reconnaissance, en espérant ne pas nous tromper. Cette méthode quelque peu hasardeuse avait parfois pour effet de nous entraîner vers une sépulture où se recueillait déjà une famille rivale, et où il fallait alors déterminer, à coups de botte si nécessaire, à quel clan la portion de rocher disputée revenait. L’absence d’indications nominatives nous conduisait aussi, par moments, à jeter un peu au hasard, sur tel ou tel piton évoquant la tombe recherchée, quelques poignées de pétales honorifères que les goélands s’empressaient de venir engloutir.
De surcroît, la cadence effrénée des marées contraignait le plus souvent les familles à chronométrer leurs visites de la manière la plus expéditive, se transportant avec célérité d’un monticule à un autre, se percutant les unes les autres à la faveur d’un renfoncement imprévu et s’empêtrant ainsi dans des querelles interminables, malgré l’impérieuse nécessité pour tout le monde d’en finir aussi vite que possible. En effet, si la montée des eaux vous surprenait, inutile de songer à quitter le récif : il fallait se résoudre à camper sur ses positions, aussi inconfortables fussent-elles, et endurer stoïquement la fureur des éléments jusqu’à marée basse. Alors, le petit sentier rocheux refaisait surface, et vous permettait enfin de regagner le monde un peu moins poisseux des vivants.
Mais les complications étaient parfois plus cruelles. Au sommet du récif s’érigeait une ancienne chapelle votive que les intempéries avaient émoussée en caverne, et qui semblait, de même que les nombreuses crevasses déchirant le sol, former une ouverture ou un passage vers l’intérieur du rocher. Nous nous prenions parfois à rêvasser, saisis d’une alléchante inquiétude, face à ces gueules béantes par où le rocher exhalait les vapeurs salines de ses macabres digestions, et si nos parents ne nous en avaient pas empêchés, nous serions sans doute descendus dans ces longs tunnels gorgés d’eau, noirs et glissants comme des anguilles, qui nous auraient menés à travers leurs méandres et leurs miasmes au ténébreux séjour de nos trépassés, ou à l’un de ses vestibules.
Il arrive qu’un enfant imprudent ou un vieillard fatigué dérape sur un rebord et se fasse emporter par une lame. Certains tombent du rocher dans la mer, d’autres basculent vers l’une de ces crevasses et s’abîment dans les profondeurs du rocher lui-même. À ceux-là on ne peut élever de tombe digne de ce nom (c’est que les places sont comptées au cimetière d’Amfraques), alors on plante un fanal ou un drapeau à l’endroit où l’on croit les avoir vu tomber – l’ennui étant qu’il faut dans ces cas regrettables s’en remettre entièrement aux indications des témoins, dont l’exactitude, quand il s’agit d’autochtones, n’a d’égale que la fantaisie. Toutefois, ces éphémères cénotaphes ne résistent guère aux rugueuses conditions climatiques du lieu, et bien malin qui saurait dire combien de ces drapeaux ont été arrachés par le vent et les vagues au fil des années, pour être emportés dans les fonds marins où ils ont rejoint les malheureux à la mémoire desquels on les avait élevés.
Avec ses fausses allures d’îlot volcanique, le rocher d’Amfraques attire aujourd’hui encore sans discontinuer les badauds et les curieux de tout poil. Bien entendu, la plupart d’entre eux restent à quai, et préfèrent l’observer de loin, depuis la terre ferme, munis de longues-vues et de jumelles. Ne s’aventurent à son bord que ceux qui ont des aïeux à y honorer. À une certaine distance, il est vrai que le spectacle vaut le coup d’œil : les geysers d’eau salée que le ressac fait jaillir par les ouvertures, comme une grappe de bouches édentées par lesquelles la mer vomirait son trop-plein (de quoi ?), les ombres furtives des visiteurs pris au piège qui se pressent d’un flanc à l’autre du récif en lançant des signaux de détresse fort divertissants, et les mouettes planant en cercles au-dessus de la scène avec des cris de vautours, humiliant à l’occasion un touriste sans méfiance d’une salve blanchâtre bien placée.
Sous le rocher ? Mystère et boule de plancton. Nous savons seulement qu’il est creux, criblé d’alvéoles inondées où flottent peut-être encore quelques os ayant appartenu à l’un ou l’autre de nos trisaïeux. C’est-à-dire, pour ceux qui restent, la majorité d’entre eux ayant probablement été balayés et emportés par les courants qui s’insinuent et refluent dans ses obscurs ventricules. Pour la plupart, ceux à qui nous venions annuellement présenter nos respects ne résidaient même plus sur les lieux à l’époque, et sont vraisemblablement éparpillés aux tréfonds des sept mers, un tibia ici, un cubitus là-bas, un crâne un peu plus loin. Peut-être était-ce déjà le cas avant notre naissance.
Autour du cimetière, les légendes vont bon train. Les vieux pêcheurs à la retraite, qui vivent dans la région d’Amfraques depuis des générations, prétendent que les boyaux du rocher s’enfoncent bien en-dessous des hauts fonds de la baie, et qu’un spéléologue un tantinet aventureux, s’il est bien équipé, pourrait en se faufilant par l’une des failles descendre jusqu’aux entrailles de la Terre. Curieusement, à ce jour, personne ne s’y est encore essayé. Ne remontent ponctuellement de ces siphons voraces, outre les rescapés de justesse, que de rares et intrépides gourmets rapportant dans leurs paniers une maigre provision de fruits de mer et de crustacés, avec en prime deux ou trois crabes entre les orteils.
C’est le lieu où les familles se resserrent, mais aussi celui où elles se dispersent irrévocablement. Ce sont nos colonnes d’Hercule, la limite trouble et houleuse où nos petites mers familiales s’ouvrent et se perdent dans un océan vaste et anonyme. On ne sait plus très bien d’où l’on vient, ni pourquoi, lorsqu’on se promène en trébuchant sur le rocher d’Amfraques, et l’on s’y invente des ancêtres, à défaut de pouvoir vraiment les retrouver. Souvent, les enfants s’ingénient à graver des noms fantaisistes sur les pierres tombales délavées, et c’est ce que nous faisons tous un peu, en cachette, du bout des yeux, quand nous nous y rendons. Plus qu’un lieu de repos pour les morts, c’est un port, une gare de l’après-vie, un pédiluve des grands fonds, et ceux que l’on inhume en cet endroit n’y séjournent guère : ils sont en partance, comme dans l’effervescence d’une salle d’attente, et savent qu’à la première tempête une vague les emportera vers d’autres horizons.
Oui, le rocher par ses innombrables bouches nous parle à sa façon, nous parle de mille et une choses que nous rêvons de savoir mais avons peur d’entendre : qui étaient ceux qui nous ont précédés, d’où nous venons, et plus encore, où nous irons ensuite. Nous n’osons pas toujours prêter l’oreille à ses incessants murmures.
Enfants, nous adorions lancer à pleins poumons nos appels en quête d’échos dans ses cavités ténébreuses, mais il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui, nous ne serions plus si francs.

Kévin Leduc

Une idée autour de laquelle broder une histoire : « Une forêt luxuriante et sonore. »

Vacances

Capucine était surexcitée. Elle allait vivre ses premières « vacances ». C’est en tout cas ce que ses parents lui avaient annoncé le week-end passé. Capucine savait qu’ils y pensaient depuis un moment déjà mais ces « vacances » coutaient chères.
Là, pour le jour J, ils lui avaient bandé les yeux le temps du trajet pour préserver la surprise. Après ce qu’il lui semblât être des heures interminables, elle put enfin retirer le bandeau qui obstruait sa vue.
Elle fut immédiatement saisie par la beauté de ce qui l’entourait : des grandes masses brunes aux mains multicolores, parfois rouges, jaunes ou orange, s’élevaient devant elle, des tapis verts se profilaient autour d’elle et de minuscules parapluies bruns jonchaient le sol. Elle apprit plus tard de ces parents qu’il s’agissait d’ « arbres », de « feuilles », de « mousse » et de « champignons ». Ces feuilles recouvraient également le sentier sur lequel ils se trouvaient.
Curieuse et enivrée par cette découverte, Capucine accéléra l’allure et se mit bientôt à courir. « Ne t’éloigne pas trop ! » lui cria sa maman. Trop tard, elle était déjà trop loin pour l’entendre. « Ne t’inquiète pas, chérie. Elle ne peut pas se perdre, il n’y a qu’un sentier de toute façon » la rassura Paul, son mari, qui avait été recherché, pour l’occasion, ses vieilles chaussures de randonneurs au fond de sa garde-robe. Paul et Catherine, sa femme, étaient très heureux de voir Capucine s’épanouir dans cet endroit qu’elle découvrait pour la première fois.
Essoufflée après avoir tant couru, Capucine fit une pause sur un petit rocher. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle prit réellement conscience du bruit qui l’entourait : des sortes de chants qui étaient différents de ceux qu’elle entendait parfois à la télévision ou à la radio avec ses parents. Elle se jura que ceux-ci n’étaient pas humains cependant. Peut-être provenaient-ils de ce qui était inscrit sur les pancartes tout le long du sentier : « cèdre », « bouleau », « fougère », « épicéa »,… Elle se dit qu’elle demanderait confirmation à ses parents plus tard.
— « Ça ne fait pas du bien de refaire une sortie comme au bon vieux temps ? De voir ces rais de lumière qui transpercent la canopée, d’entendre le chant des oiseaux, de sentir le vent sur notre visage ? » fit Catherine à l’attention de son mari.
— « Oui » répond-il de manière dubitative.
— « Je sais que ça ne remplacera jamais ce que l’on a connu dans le passé mais n’as-tu pas vu les yeux de Capucine brillés à la vue de ce décor ? »
— « D’avoir connu les forêts, les vrais, dans notre jeunesse m’attriste d’autant plus de me trouver dans cet endroit en fait. Je pensais que je serais content de retrouver cette verdure, ces odeurs, ces bruits mais tout ceci n’est au final qu’une piètre tentative de représenter ce qui était naturel. Ils n’ont même pas pris le soin de mieux cacher les haut-parleurs. » se lamenta Paul.
Lorsque ses parents la rattrapèrent, Capucine vit qu’ils n’étaient plus aussi enthousiastes qu’au début. On aurait presque dit qu’ils étaient tristes mais ça ne pouvait pas être possible. Pas en vacances.
— « Pourquoi n’y a-t-il pas d’endroit comme celui-ci près de chez nous ? » demanda Capucine.
— « Tu comprendras quand tu seras plus grande. » répondit laconiquement son père.
Cette réponse frustra Capucine. Après tout, peut-être était-elle déjà suffisamment grande pour comprendre mais son père ne lui en laissait pas la possibilité.
La fin du parcours se déroula dans le calme. Capucine tournait la tête sans cesse, toujours ébahie par ce qui l’entourait. Ses parents parlaient entre eux. Elle crut comprendre que son père se plaignait du prix des tickets et de la « privatisation de la nature » sans qu’elle ne comprenne exactement ce que cela signifiait. A l’approche de la sortie, elle profita d’autant plus de ces derniers instants. Son instinct lui disait qu’elle n’était pas près de revoir cet endroit avec ses parents.

Septembre

(Trois illustrations, thème : il était une fois)

Marino Zéli

Oiseau de nuit

Il était une fois, une femme au bord d’un pont.
Juchée sur la rambarde, l’air hagard, on devine un poids invisible sur ses épaules. Elle ne sourit pas. Ne pleure pas non plus. Le flot de ses pensées ne trouble pas ses traits figés.
La vie nocturne bouillonne pourtant autour d’elle. Le Paris-by-night recrache ses ouailles des derniers métros. Des éclats de rire alcoolisés résonnent. Quelques notes de musique s’échappent d’un balcon. On y aperçoit un vieux musicien en costume qui joue un air très lent de contrebasse. Le vent glacial emporte ses notes dans les rues voisines. Les couples d’un soir déambulent dans le froid en attendant qu’une voix salvatrice brise la glace : « On va chez moi ? ». L’hiver a cette vertu de rapprocher les êtres quand la nuit devient pesante.
Il serait toutefois naïf de ne voir qu’une parenthèse de douceur au milieu des volutes de brouillard. Ces dernières cachent des formes endormies sous d’épaisses couvertures. Accroupie sur le trottoir, une infirmière en route pour son service ausculte un jeune homme allongé sur le bitume humide. Les employés précaires se pressent d’un bout à l’autre de la capitale pour nettoyer les bureaux de gens qui les ignorent. Un chassé-croisé étonnant se déroule en ville : les fêtards peinent à regagner leurs domiciles tandis que les travailleurs peinent à s’en extraire. Les existences s’entrechoquent sans se regarder, cruel paradoxe d’un siècle si connecté.
Mais tout ça, le bon comme le mauvais, la bassesse ou le courage, la beauté et le sordide, Clara s’en fout. Plus que s’en foutre : elle ne le voit pas.
Alors qu’on devine les premières lueurs d’un ciel chargé, elle reste plantée au-dessus de l’eau, probablement bercée par les remous de la Seine. La soirée avait pourtant bien commencé. Son nouvel amant organisait une fête dans leur appartement. Des amis à lui sont venus, quelques copines à elles aussi. Une chose en entraînant une autre, les petits amuse-gueules disposés par Clara sur la table du salon ont été remplacés par des sachets d’herbe et de coke. Elle s’accommode de la présence des substituts de bonheur, même si elle n’y a jamais pris goût. Malheureusement pour elle, ce détonnant cocktail rehaussé de vodka pure a plongé son nouveau copain dans un état inédit. Il est rapidement devenu grossier en la dégradant devant ses amis hilares, allant jusqu’à dévoiler des détails qui ne devraient jamais sortir de l’intimité d’un couple. Elle s’est alors mise à l’insulter, à pleurer, puis à l’insulter encore. En une poignée de secondes, l’horreur s’est invitée sous les moulures de l’appartement. Un cendrier en verre éclata contre le mur. L’amant au sourire enjôleur devint un prédateur qui bondit sur sa proie pour lui asséner des coups au visage. Les quelques personnes présentes réussirent à l’écarter de force. La proie effrayée s’enfonça dans la nuit sans que personne ne puisse la rattraper.
Du haut de son perchoir, la face tuméfiée et impassible, l’oiseau autrefois si gai ne chante plus.
Pour la seconde fois de sa vie, elle a regardé le mal dans les yeux en sentant ses coups meurtrir sa chair. L’attente fut longue et douloureuse avant de réchauffer son cœur auprès d’un nouvel être aimé. Ce dernier a rouvert une blessure profonde, de celles qu’on ne refermera plus.
Le jour caresse enfin l’horizon bouché. L’ombre sur le pont a disparu.
La nuit prochaine sera différente de celle écoulée. Certes, le ballet des invisibles reprendra. Des petits drames ponctués de grandes joies animeront les rues glacés. Les soulards crieront leur désespoir aux avenues sourdes. Les clapotis de la Seine accompagneront encore les contrebassistes insomniaques. Mais une présence muette modifiera légèrement l’atmosphère des lieus. Elle alourdira l’esprit des humains qui traverseront ce pont. Rien de perceptible, à peine un courant d’air dans la nuque. Juste de quoi ressusciter une silhouette frêle perdue dans la nuit.
L’oiseau sans aile est tombé dans le fleuve.

Raphaël Ailleurs

L’homme nuit

Il était l’homme fait nuit, s’invitant dans mes songes et glissant au creux des ondes. Il était l’homme recouvert de pluie, flottant où l’on ne sait, quelque part dans la profondeur de mes cieux. Il était celui que je n’ai jamais vu mais qui pourtant à mes côtés se baignait dans le lit des rivières calmes et cristallines. Il était celui qui n’a pas de visage et qui pour moi en a un, le reflet de la lune dans le lagon, la blancheur des cierges, et le calme toujours dans la tempête, au long des étreintes solitaires et cotonneuses. Il était avec moi, me donnant la main lorsque plus rien ne devait me porter, m’enveloppant de son voile, et m’offrant ses baisers d’étoile dans la langueur estivale. Il suffisait de prêter attention à mes soupirs pour que l’homme nuit dise tout de ce qu’il était, il me confiait alors tout de ce qu’il devinait, et je laissais voler au delà de mes rêves le langage que me soufflait sa présence, râles, soupirs ou mots malles. Il était mon souffle, le plus profond, mes rêveries les plus douces, l’abandon qui m’efface, la jouissance qui m’emporte, le sommeil qui me dérobe, l’inconscience faite loi, donation à sa foi. Il était avec moi. L’homme nuit. Il était en moi. Où que je sois, il était là à chacune de mes respirations, soutenant ma poitrine, insufflant le désir, brise marine, mon assise et son vertige.
Il l’était.
L’homme nuit ne m’a jamais dit d’où il venait, qui il était, ce qu’il souhaitait. Et ce soir, je sais qu’il ne sera plus caché dans mes interstices, pas plus que dans l’échancrure de mes racines ou la naissance de mes baisers. J’ai sondé les méandres de mes lacs, ceux d’eau douce et de sel, j’ai plongé sous les torrents, dragué le limon, soulevé les galets, arraché les fausses fougères, fouillé les vallisneria et cherché au creux des nymphéas. Je ne l’ai pas trouvé et je n’ai pas osé crier son nom car il ne saurait, quoi qu’il en soit, répondre à ces voix-là. Je n’ai trouvé de mot, je n’ai trouvé de trace, je n’ai trouvé son parfum, aucun reflet, aucune vibration, pas plus que de raison, aucun chant sous les vents, aucune empreinte sur les chemins de traverse, aucune mélodie qui me disait qu’il était. Un jour il fut là, toujours désormais, je le sais, le voici retourné à sa nuit, me laissant seul affronter la lumière et le quotidien des vivants.

Octobre

(musique, thème : au féminin)

Tuy Nga Brignol

Les Muses de l’Inspiration

L’inspiration est un élément intangible mais indissociable du processus de création. Toute création, qu’elle soit de nature artistique ou scientifique est liée aux Muses qui nous inspirent.
Les Grecs de l’Antiquité croyaient que toute création était motivée par des déesses qui étaient l’incarnation littérale de l’inspiration. Elles étaient les filles de Zeus et de Mnémosyne. Il existe deux croyances différentes concernant le nombre de Muses. La première dit qu’elles étaient au nombre de trois, intervenant dans les domaines du Soin, de la Mémoire et du Chant. La seconde croyance attribue, d’après le philosophe Platon, l’intervention de neuf Muses différentes dans les domaines de l’Histoire, de la Musique, de la Comédie, de la Tragédie et du Chant, de la Danse, de l’Élégie, de la Poésie Lyrique, de l’Astronomie et de l’Éloquence. Les Muses, donnent l’étincelle de la créativité. Elles jouent le rôle de médiatrice entre les Dieux et le poète, entre les Dieux et l’artiste ou tout autre créateur intellectuel. Il s’agit ici d’interaction concrète entre l’art et le sacré, entre l’art et la religion, entre la spiritualité et le mythe. C’est l’œuvre d’art dans laquelle interviennent concrètement l’émotion, la dévotion et l’inspiration.
Les femmes, les compagnes, les maîtresses des artistes jouent souvent le rôle de « Muses », de sources d’inspiration, de tremplins à imagination, de véritables sujets de création, d’énergie artistique. L’Histoire de l’Art est composée de créations directement liées à l’inspiration créatrice que telle femme suscitait chez l’artiste.
Les Muses peuvent aussi prendre des formes très diverses pour stimuler le processus créatif. Les personnes que nous rencontrons, les idées intrigantes, les films, les livres, la nature et les idéaux culturels ont tous le potentiel d’éveiller notre esprit imaginatif.
Nous pouvons avoir une Muse qui nous accompagne tout au long de notre vie, plusieurs Muses qui nous inspirent simultanément, plusieurs Muses qui vont et viennent selon les besoins ou une Muse unique qui nous touche brièvement à des moments spécifiques.
Lorsque nous sommes touchés par nos Muses, nous comprenons au plus profond de notre cœur que nous sommes capables de produire notre propre style. Nous savons que nous avons trouvé notre Muse lorsque nous rencontrons une force qui nous donne le courage d’élargir le champ de notre créativité. La présence de cette force va effacer nos doutes et nous motiver à donner forme à nos pensées et à nos sentiments.
De nombreuses personnes traversent la vie sans avoir conscience de la présence de leur Muse. Si notre Muse continue à nous échapper, nous pouvons néanmoins prendre certaines mesures pour augmenter nos chances de tomber sous son influence inspirée. S’entourer de personnes qui nous soutiennent, garder toujours un stylo et du papier à portée de main, s’engager dans un processus de développement personnel pour mieux se connaître pourrait contribuer à nous permettre de trouver notre Muse.
Une fois que nous l’aurons identifiée, abandonnons-nous à son inspiration créatrice. Peu importe ce que nous serons amenés à créer, nous constaterons que ni la peur ni la critique ne pourront pénétrer le merveilleux bonheur qui accompagne l’acte d’accueillir une idée pour la transformer en quelque chose à partager autour de nous.

Léanna Michel

Diane et Vénus

Il y a fort longtemps, ou pas tant que ça, qui sait ?
Vivait une jeune nymphette, suivante de Diane chasseresse
Et cette toute jeune nymphette aimait les jeux d’archers
Que la déesse lunaire organisait aux bois
Et comme la jeune nymphette, comme toutes les nymphes, grandit,
Un jour fut-elle appelée par Vénus l’Olympienne :
« Tu es assez âgée, si tu en as l’envie
Revêts une tunique longue, et deviens l’une des miennes »
En entendant ces mots, et cette proposition
La jeune nymphe eut grande peine à s’empêcher de rire
« Quitter Diane, ma déesse ? Tu as perdu raison
Ce que font tes prêtresses ne sont pas mes passions »
« Car Vénus », lui dit-elle, « Enfin, ne sais-tu point,
Que des nymphes qui te suivent, je suis très différente ?
Mes semblables et moi-même éclipsons tes suivantes
Nous ne sommes pas comme elles, nous sommes meilleures de loin »
Mais les saisons passèrent, et la nymphe découvrit
De manière progressive, et à son étonnement
Que les gestes et les arts de Vénus et ses filles
N’étaient pas si frivoles, et voire même amusants
Elle décida d’apprendre, se sentant à la traîne
Ce n’était point facile, mais elle persévérait
Et en y repensant, amèrement regrettait
Le dédain qu’à Vénus, elle avait adressé
Car après réflexion, de quel droit avait-elle
Moqué les vénutiennes durant ses jeunes années ?
Elle souhaitait, elle le sait, sans doute se démarquer
Et peut-être, secrètement, jalousait-elle ces belles ?
Peut-être aussi, à tord, s’était-elle apeurée
Vénus et ses suivantes n’étaient-elles pas féroces ?
C’est sûrement, à vrai dire, l’image qu’elle en avait
Et donc, par précaution, souhaitait s’en distancer
Peut-être enfin, c’est vrai, s’était-elle fourvoyée
Vénus et ses suivantes n’étaient donc pas futiles ?
C’est sûrement, tristement, l’image qu’on leur prêtait
Et elle, par précaution, souhaitait s’en détacher
Et elle persévéra, continua d’apprendre
Mais de nombreuses questions torturaient ses pensées
Comme : trahissait-elle Diane, sa déesse adorée ?
Ou : pouvait-elle toujours aimer les jeux d’archers ?
Perdue dans ses questions, au plus haut point confuse
Elle se demandait où, chez qui trouver réponse
Et pensa à Pallas, dont la tête de Méduse
Ornait le bouclier de cette déesse rusée
Et Pallas, bienveillante, accepta son désir
Elle permit à la nymphe d’exprimer ses questions
Et de toute sa splendeur, de ses yeux horizon
Fixés sur la jeune nymphe, lui adressa ces dires :
« Contrairement aux grands mythes, Vénus et Diane, tu sais
Ne sont pas constamment des déesses ennemies
Tu peux bien entendu, et sans honte, admirer
Les travaux de Vénus et de toute sa lignée
Et de même, oui, tu peux, sans avoir à rougir
Porter la tunique courte et chasser dans les bois
Nul besoin de renier tout ce que tu désires
Et fais ce qu’il te plaît, n’en sois plus aux abois
Il me semble également, même si tu n’en dis mot
Que tu crains le courroux des déesses et des leurs
Un peu trop comme ceci, pas assez comme cela
Au fond, pour qui changer : pour ces autres ou pour toi ?
Et cette question, jeune nymphe, je ne puis y répondre
Ce qui te conviendra, toi seule le trouvera
Mais essaie, sur ce point, de ne point te morfondre
Évolue sereinement, suis tes désirs et joies »
Et depuis cette rencontre, à compter de ce jour
La jeune nymphe persistait à apprendre et grandir
Et même sans détenir toutes les réponses, c’est dire
Respectait ses sœurs nymphes, ce quelque soit leurs choix
Ainsi, quand elle voulait, allait-elle découvrir
Les métiers des suivantes de Vénus, et leurs joies
Et avec les chasseresses, allait-elle parcourir
Dans des jeux endiablés, les forêts et les bois

Novembre

(explicits, thème : tout a une fin)

Emmanuel Brasseur

Explicit : « Pour le meilleur et pour le pire… n’est-ce pas ce que l’on dit ? »

Acrylique

Ce soir, elle est heureuse parce tout a une fin.
Elle a rempli la gamelle de Caporal, copieusement, assez pour plusieurs repas. Après ça, il devra se débrouiller seul. Mais avec tous les chats du quartier, il n’aura pas de mal à suivre le mouvement. C’est un peu idiot, mais à cet instant, elle se réjouit de lui avoir donné ce nom. S’il peut assumer son grade, ça l’aidera peut-être à se faire respecter.
Elle a payé toutes les factures aussi. Rien ne traine, gaz, électricité, internet, téléphone. Elle a hésité à fermer les compteurs, mais comme elle a envoyé son préavis, il lui semble que c’est automatique. Quand un nouveau locataire reprend un appartement, les transferts se font tout seuls. Un bel exemple de la simplicité des temps modernes.
Elle va profiter de cette soirée. Il y a certaines choses auxquelles elle veut réfléchir encore. Elle a passé sa vie à penser. Pas une minute de repos pour ses deux hémisphères. Elle croit même qu’elle peut se concentrer sur plusieurs sujets à la fois, même si forcément quelquefois, elle s’emmêle les pinceaux.
Elle se sert un verre, un cru bourgeois. Du rouge. Son père disait toujours, le vin c’est rouge, fin de la discussion. Aujourd’hui, elle partageait son point de vue. Depuis qu’il était mort, il lui manquait terriblement, bien sûr. Mais elle lui parlait tous les jours. Un rituel. Comme ça, il restait au courant de sa vie, elle n’avait pas de secret pour lui. Et puisqu’il ne pouvait pas répondre, elle ne se sentait pas jugée, c’était libérateur. Sa mère, elle l’avait si peu connue que son souvenir ne faisait que planer, sans jamais combler le vide que cette absence avait creusé en elle.
Elle se ressert. « À la vôtre ! » dit-elle à voix haute.
Elle est bien contente d’en finir. Depuis que David l’a laissée, elle a trop de mal à aller de l’avant. Tout ici lui rappelle les jours bénis où la passion flottait dans l’air, diffusant des volutes de désirs qui leur tournaient la tête. S’il entrait là, tout de suite, maintenant, elle se jetterait sur lui, le déshabillerait sauvagement et lui ferait l’amour jusqu’à l’épuisement. Mais il l’a quittée, et elle en est désespérée. Elle donnerait tout pour revenir en arrière. Et le pire dans tout ça, c’est qu’il s’évertue à être gentil. Il veut garder le contact et se montre constamment très agréable, trop. Il a cette étrange habitude de garder une bonne relation avec ses ex. Bien sûr, il voulait se faire pardonner, mais il ne réalisait pas le poids qu’il lui laissait sur les épaules. Il ne comprend pas que la rupture n’est pas acceptée. Elle s’était offerte entièrement, sans retenue, et pas juste physiquement. Son esprit l’avait épousé totalement. Il vivait en elle. Pour le meilleur et pour le pire… La tristesse la ronge en creusant des passages insidieux dans tout son corps. Le malheur est insatiable. Et David est parti sans faire attention aux éclats d’obus. Comme si sa franchise excusait tout. Comme si assumer ses sentiments pouvait le désengager de l’histoire dans laquelle elle dépérissait.
Jamais elle ne lui reprocherait ses choix, alors forcément, lui, il continue comme s’il maîtrisait tout, le vrai, le juste. Mais il ne prend en compte que ce qu’il voit, sans envisager ce qu’elle imagine. Et elle, elle ne peut s’empêcher de l’attendre.
Et aussi, il y a cette pseudo carrière qui ne la mène nulle part. Elle était entrée dans cette boite de communication sur la base de projets qui devaient lui offrir des opportunités. Mais rien n’avance, en tout cas pas assez vite et depuis trois ans, rien à signaler à l’horizon, le calme plat. Elle se sentait se ramollir et la rivière devenait profonde, elle perdait pied silencieusement.
Elle se souvient de tout. De l’étudiante, fonceuse, toujours sur mille projets en même temps, l’art et le sport, et les amies. Comment la vie peut-elle changer en si peu de temps ? Une savonnette parfumée lui avait glissé d’entre les mains. Tout ceci semblait sans importance quand David était à ses côtés, cela s’inscrivait dans son engagement envers le couple. Mais à présent, l’évidence de son échec lui sautait au visage comme un tigre enragé. Elle avait délaissé ses passions, la peinture et l’écriture. Elle se remémore quelques expositions réalisées, plus jeune, et aussi son premier roman qui était presque achevé. Mais elle avait empaqueté tout ça aux oubliettes pour maintenir alerte la flamme amoureuse… Tout ça pour ça. Quel gâchis !
Et si… Où avait-elle relégué son coffret d’acrylique ? Ça serait drôle d’essayer. Elle reprend un verre et part fouiller le placard du fond du couloir. Elle est certaine de l’avoir rangé quelque par ici… où là. Elle met enfin la main dessus. Elle regarde le coffret. Elle n’a pas oublié le jour où son père le lui avait offert. « Merci papa ». Elle l’ouvre et caresse les tubes. Certains pinceaux semblent secs, mais d’autres sont en parfait état.
Pas de toile. Pas grave, elle pousse le canapé et se prépare à peindre sur le mur. Ce soir, c’est comme ça, rien n’a d’importance. De toute façon, elle rend l’appartement. Le proprio pourra passer du blanc par-dessus. Alors elle répand les couleurs primaires dans le couvercle. Elle y prépare ses mélanges. Elle ajoute du noir et du blanc et travaille ses teintes. Ses yeux brillent. Elle commence par un grand cercle, comme une cible. À l’intérieur elle y trace ses frustrations et ses déceptions. Le thème de la soirée. Elle remplit son verre et vide la bouteille. Les couches se superposent, la nouvelle masquant en partie la précédente. Elle retrace sa vie, sa mère, son père, son amour, sans forme, sans figuration, juste en couleur. Du rouge pour papa, et pour la colère aussi.
Ce soir elle va mourir. Elle a tout prévu. Elle a pensé à tout. Le cercle sur le mur lui confirme que son existence appartient au passé. Rien devant.
Caporal gratte au carreau, elle le fait rentrer. Elle le serre dans ses bras, elle profite de sa douceur. Il ronronne. Elle l’embrasse. Elle pleure. Le vent s’engouffre par la fenêtre ouverte. Fraîcheur agréable. Elle s’approche pour jeter un dernier regard dehors. Dans le ciel, un avion passe. Qui sont ces gens ? D’où viennent-ils ? Il y a quelques étoiles. La lune se lève au-dessus des toits. Elle est heureuse. Tout à une fin.

Elle embarque dans le charter sans être certaine de la destination. Elle a pris son billet au hasard, en fonction de la distance et de l’horaire. Il fallait qu’elle aille loin et qu’elle décolle rapidement. Partir, c’est mourir un peu. Alors elle n’était pas tombée si loin de sa première intention. Mais plutôt que d’abandonner, elle se donnait droit à une prochaine vie. Dans le couloir étroit, elle vérifie son ticket, Los Reyes la Paz, Mexique. Un aller simple. Bon choix. Son père avait raison, le vin c’est rouge, comme la colère, comme le changement, comme l’impulsivité. L’ivresse avait été porteuse de sagesse. En s’éloignant de la fenêtre, elle avait repris les pinceaux et sans y penser, a représenté un avion au centre du cercle. La couche finale. L’idée. « Merci papa. »
Installée dans son siège, elle allume son ordinateur. Elle cherche un moment, mais retrouve finalement son tapuscrit dans un dossier enfoui sous une tonne de poussière émotionnelle. Elle allait le finir maintenant. Elle avait trouvé son titre dans le taxi : « Pour le meilleur et pour le pire… n’est-ce pas ce que l’on dit ? »

Fabien Bouvet

Explicit : « Mais tout cela n’était que pure folie. »

Je m’appelle Bakary et le monde m’a abandonné.
Avant de partir, mon cousin Issa m’a avoué qu’ils s’étaient tous fait tuer au village. Mais je n’aime pas cette version, alors lorsqu’on me demande, je réponds juste que mes parents m’ont abandonné, et ça me donne l’espoir qu’un jour je pourrai les retrouver.
En plus, ceux qui ont fait le coup sont des terroristes: des hommes méchants qui tuent car ils sont tristes. Il y en a plein au Mali, et c’est pour ça qu’on s’est retrouvé à quarante dans un bateau étriqué, avec Issa et les autres habitants du village. Je lui ai demandé pourquoi les gens tristes s’acharnent autant à faire du mal aux autres; il est resté silencieux et m’a montré la nageoire d’un dauphin qui flottait à la surface de l’eau verte.
A part discuter, il n’y avait pas grand chose à faire sur le bateau. On pouvait à peine allonger ses jambes, même lorsqu’elles étaient petites comme les miennes, alors ce n’était pas facile pour s’endormir. Certains pleuraient mais je n’en avais pas la force, nous avions fait un long chemin avant de prendre la mer.
Un jour, alors que le soleil venait de surgir de l’horizon, ils ont jeté une vieille femme par dessus bord. J’ignorais que le visage d’une femme noire pouvait à ce point devenir blanc de fatigue. Un monsieur large qui avait aidé les autres à la basculer dans l’eau a caressé mes cheveux et m’a dit qu’elle avait changé d’avis, qu’elle préférait rentrer à la maison. Suite à quoi il a échangé un regard discret avec sa femme avant de lui dire dans l’oreille: « Il est jeune ».
J’ai six ans. Enfin je crois. Je ne suis plus sûr de rien ces derniers jours. Juste après que mes parents m’aient abandonné, le soir même, Issa est venu me déloger de la petite cachette des toilettes en toute hâte, le front luisant, les mains tremblantes, et m’a dit qu’on devait partir pour la France. Je lui ai demandé pourquoi et, après un étrange silence angoissé, il m’a répondu que la France était le plus beau pays au monde, qu’on serait plus heureux là-bas. Et la vie, sans bonheur, ça ne marche pas.
J’ai hésité un peu mais il m’a dit que la France, c’était vraiment quelque chose d’incroyable, de grandiose, et de pleins d’adjectifs qui donnent envie. Il a plissé le front pour mieux m’impressionner mais les mots suffisaient.
De toute évidence, je n’avais pas vraiment le choix: les terroristes pouvaient revenir car la tristesse met du temps à s’en aller. Mes parents n’ont pas été les seuls de ma famille à m’abandonner. Mes grands parents, mes cinq frères et sœurs et même tous mes cousins. Je me serais ennuyé ici, tout seul, à la mercie de la tristesse et de la solitude, deux choses qui ne font pas bon ménage.
Issa m’a parlé de la France comme s’il y avait vécu toute sa vie, ce qui est faux car la distance ça coûte cher et il faut beaucoup d’argent pour vivre là-bas. Quand il m’en parlait, ses mains dessinaient de grands gestes et ses yeux brillaient comme les étoiles.
On croisait parfois d’énormes bateaux qui fumaient. Tout le monde faisait de grands gestes pour leur faire coucou. Je pense que c’était un jeu car juste après, le bateau nous envoyait de grosses vagues qui nous faisaient tanguer et qui nous éclaboussaient la figure. C’était rigolo. Mais après ça, certains se rasseyaient et pleuraient, la tête dans les mains. Ils avaient dû perdre à ce jeu.
La nuit, des milliers d’étoiles brillaient comme des petites pièces d’argent et il était impossible de toutes les compter car on s’endort avant même d’avoir terminé. Bientôt, les réserves de nourriture se sont épuisées, alors les gens se sont mis à pêcher.
Un jour, l’appareil d’Issa pour cuire le poisson n’était plus que le seul à fonctionner, alors les gens sont devenus très agressifs avec lui. Énervé, il a fini par envoyer une gifle à un monsieur moche et très maigre qui parlait fort pour faire peur. Le lendemain, l’appareil d’Issa ne marchait plus à son tour alors tout le monde s’est calmé.
Les gens parlaient de moins en moins, leurs visages se creusant de plus en plus. J’évitais même de croiser certains regards car leurs visages ressemblaient à des squelettes que j’avais vu dans un dessin animé.
Dans un cauchemar, le bateau a chaviré mais les dauphins souriants m’ont récupéré. Dommage qu’on ne les croisait plus depuis plusieurs jours.
Je commençais à en avoir sérieusement marre. Issa m’avait promis que le voyage ne serait pas trop long mais selon lui nous avions fait un détour pour profiter de la vue. Je pense qu’il mentait, mais je ne lui en voulait pas car lorsqu’on ment à un enfant c’est souvent pour son bien.
— On est plus très loin de la côte Bakary.
Pourtant, Issa avait du mal à sourire en disant ça, et ses joues s’étaient creusées elles aussi. Bientôt, ma tête tanguait comme le bateau, et des crampes d’estomac revenaient sans cesse perturber mon sommeil agité.
Ce soir-là, je n’ai jamais eu autant peur de toute ma vie. Les vagues ne voulaient pas se calmer, même après avoir fermé les yeux très fort. Le bateau bougeait tellement que tout le monde s’agrippait à ce qu’il pouvait tout en hurlant des gros mots pour se détendre. Les vagues nous étouffaient, nous enveloppaient littéralement, pour se refermer sur nous en claquant comme un coup de fouet humide. La pluie me fouettait le visage par bourrasques incessantes. Tout le monde était trempé et la nuit plus noire que jamais.
Alors que la peur s’emparait maintenant du bateau tout entier, un homme s’est mis à hurler plus fort que les autres:
— Nous allons tous mourir !
Il avait l’air sincère. De gros orages déchiraient le ciel et les vagues devenaient de plus en plus imposantes. Une personne est passée par-dessus bord sans faire semblant et Issa m’a dit de ne pas faire attention. Il me regardait en essayant de trouver quelque chose de rassurant à me dire — et ce n’était pas facile vu la situation — , lorsqu’ un bruit sourd et déchiré a dominé le vacarme.
J’ai posé mon regard sur Issa dont les yeux restaient écarquillés comme ceux des poissons qu’on attrapait. Son visage luisant d’un mélange d’eau et de sueur brillait magistralement comme un phare alimenté par la lumière de la lune. Une nouvelle fois, quelqu’un d’autre a crié, et il a dû le faire fort car j’ai réussi à l’entendre malgré le raffut humide et les cris désespérés.
— La coque, elle est percée !
Aussitôt après, notre bateau s’enfonçait dans la mer glaciale. Muet comme une carpe, Issa semblait toujours réfléchir sans trouver de solution à son problème.
Une femme pleurait de peur à côté de moi et je lui ai dit que les dauphins, s’ils étaient dans les parages, pouvaient nous sauver, mais ça n’a pas semblé la rassurer.
C’est alors qu’un bruit rauque et sourd a retenti d’on ne sait où, comme le klaxon d’un monstre marin, suivi par une lumière agressive qui nous a tous percé les yeux. Cette fois-ci, personne ne pouvait se lever pour jouer avec le bateau qui fonçait droit dans notre direction, c’était trop dangereux et personne n’avait la tête à ça.
Trop tard.
Un terrible choc nous a tous éjecté du bateau comme de vulgaires moustiques. Un chaos bien plus rapide qu’un éclair…
Le silence humide… Des bras, la pluie à nouveau, le silence …
Des vêtements secs, des draps propres, de la place pour allonger les jambes. Un silence lourd, mes oreilles encore sifflantes. C’est tellement apaisant ici.
Je me suis réveillé dans un lit étroit mais confortable. Une moustache grise qui lui remontait jusqu’aux narines, le monsieur au dessus de ma tête était blanc.
— Tu as beaucoup de chance, petit.
J’ai pensé que c’était déplacé de sa part de me dire ça.
Après lui avoir demandé où étaient les autres, il m’a fait “non” de la tête en se pinçant les lèvres.
— Le… La collision n’a pas laissé de chance aux autres: tu es le seul survivant.
J’ai quand même demandé où j’étais, pour être sûr qu’on ne s’était pas perdu en route.
— En France, petit. A Marseille.
Puis je me suis effondré en larmes: Issa n’allait jamais connaître la France.
Et moi j’étais là, j’avais réussi; mais tout cela n’était que pure folie.

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