Participations au Rendez-Vous des Plumes – Février 2022

Bonjour à vous, plumes et lecteurs !

Une nouvelle saison du Rendez-Vous des Plumes est lancée, et avec elle, une nouvelle sélection de textes avec de la poésie, de la sensibilité et beaucoup d’imagination !

Je vous ai proposé pour démarrer l’année avec ce premier appel à textes un thème tout en dualité, puisqu’il le guide s’articulait autour de “Duo/Duel“. Trois inspirations visuelles sous forme de photos mettant en scène des binômes vous permettaient de laisser libre court à votre créativité… ce qui a donné de bien jolies choses que je vous laisse découvrir ci-dessous.

Les textes ne sont relus qu’au moment de leur publication, et ce uniquement dans le but de vérifier qu’ils ne contreviennent pas au règlement de l’atelier d’écriture. Si le cas devait se produire, le texte ne serait tout simplement pas publié, sans autre recours possible de son auteur. La Petite Boutique des Auteurs n’est pas responsable des coquilles, fautes d’orthographe, syntaxiques ou grammaticales éventuellement présentes dans les textes qui participent au Rendez-Vous des Plumes.
Merci d’en prendre note avant lecture.

Amelia

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· Texte de Marina Leridon ·

— Eh ! Tu l’as vu là-bas ?
— Qui ça ?
— Tu sais bien. L’humain. Tu ne le vois pas qui nous regarde avec ses jumelles ?
— Non. Qu’est-ce que tu racontes ? Encore ta paranoïa. Comme s’il n’avait pas autre chose à faire…
— Mais je t’assure que c’est vrai cette fois. J’ai aperçu le reflet du soleil sur une des lentilles.
— Arrête ! Tu me grattes l’oreille avec ton bec. Je vais encore être toute ébouriffée. Pour une fois qu’il n’y a pas de vent. J’aimerais garder mes plumes lissées.
— Tiens : le rideau a bougé. Ne le regarde pas ! Ne bouge pas. Il ne doit pas s’apercevoir qu’on l’a vu.
— Mais tu deviens complètement fou. Pourquoi veux-tu qu’un humain passe son temps à nous espionner ?
— Simplement parce que nous sommes magnifiques, surtout toi. Regarde nos plumes colorées. Tu en vois beaucoup des oiseaux parés d’un rouge aussi vif qui s’accorde merveilleusement avec le bleu ?
— N’exagère pas. Et arrête de me titiller avec ton bec !
— C’est plus fort que moi. Je t’aime tant.
— C’est donc ça. Toute une histoire pour me garder tout près de toi. Ce n’est pas la peine de te donner tout ce mal : moi aussi je t’aime !


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· Texte de Sandrine Drappier · 1ère place

En arrivant au palais omnisports de Pékin, Adriana ne regarde même pas l’imposant bâtiment aux lourdes plaques d’aluminium et se dirige d’un pas énergique vers la porte d’entrée. Le palais est totalement vide encore. Elle s’installe autour de la piste sur l’un des quinze mille sièges. La patinoire brille, sa glace encore vierge de toute trace de carres. De grands panneaux publicitaires bleus vantent une marque de piles électriques, sponsor de l’épreuve. Aux quatre coins de la salle, des écrans de télévision permettent aux spectateurs de voir les plus petites erreurs des patineurs. Une partie des sièges est réservée aux juges qui devront noter le programme libre de danse qui permettra au meilleur couple de remporter la médaille d’or.
Ce soir n’est pas un jour normal. Ce sera l’hallali du couple Adriana-Hugo. Les deux partenaires patinent ensemble depuis l’âge de huit ans. Ils sont devenus comme ces inséparables, ces oiseaux qui ne peuvent vivre qu’ensemble mais qui ne rêvent que de quitter leur cage. Fut-elle dorée. Les deux patineurs sont premiers du classement après l’épreuve de danse et leur programme long allie difficulté et grâce. Adriana l’a entièrement conçu. Elle en a créé la chorégraphie, imposé la musique. Un dernier programme puis ils raccrocheront leurs patins définitivement. Et une nouvelle vie s’ouvrira à eux. Loin l’un de l’autre.
Après un long moment, Adriana se lève et va se préparer. Dans quelques minutes, la patinoire va se remplir : patineurs venus s’échauffer, entraîneurs, journalistes, juges et puis le public. Toujours être scrutés, comme si tous ces gens n’attendaient que la chute pour vous conspuer. Chacun à l’attente de la moindre faille. Adriana n’en peut plus de toute cette pression.
Elle commence à tourner autour de la poste lorsqu’ Hugo fait son entrée.
— Eh, salut copine…
Adriana ne prend même pas la peine de répondre à ses provocations. Tout à l’heure, pour la compétition, ils joueront le couple amoureux mais en dehors, ils ne se supportent plus. Toute cette promiscuité entre elle et lui est une épreuve, lorsque leurs corps pèsent l’un sur l’autre, que leurs mains se joignent, que ses bras à lui passent entre ses jambes à elle pour la hisser dans les airs. Mais l’un sans l’autre, ils ne sont rien. Indispensables l’un à l’autre pour enchaîner triple sauts, vrilles et pirouettes.
— Concentre-toi Hugo, on n’aura pas le droit à l’erreur ce soir, et tu sais que la compétition se déroule aussi pendant les entraînements. Le juge russe compte bien favoriser Anatalia et Igor et je ne suis pas sûre non plus de l’impartialité du juge américain. Il faut que notre programme soit parfait.
— T’inquiète, on est les meilleurs et demain….Bon vent, copine !
Alors, pendant plus de deux heures, le couple, oubliant son aversion l’un pour l’autre, joue l’accord parfait, enchaînant les portés à bout de bras, les sauts lancés et autres séries de pas.
Il est plus de vingt-deux heures lorsque la compétition débute. Adriana et Hugo seront le dernier couple à patiner. Ils sont donc tous les deux isolés dans une petite pièce.
— Tu te rends compte, attaque Hugo, après dix-sept ans à patiner ensemble, ce soir c’est notre divorce. Notre chant du cygne.
— Je suis comme toi, j’attends le clap de fin avec impatience.
— Combien de fois j’ai eu envie de ne pas te réceptionner quand tu sautais
— Combien de fois j’ai rêvé de te tuer
— T’es la pire des patineuses, toujours à vouloir améliorer chaque élément, une vraie maniaque. Il fallait bien que cela tombe sur moi.
— Tu aurais pu choisir d’arrêter, oser dire que tu voulais une autre partenaire au lieu d’être lâche
— Tu sais bien que ce n’était pas possible, ni pour toi, ni pour moi…On ne tue pas la poule aux œufs d’or, jamais nos entraîneurs n’auraient laissé faire…
— Il valait mieux se taire et se haïr
— Chut, chérie, pas les grands mots, c’est le 14 février aujourd’hui, la fête des amoureux et notre programme ce soir parle d’amour
— Je sais parfaitement faire semblant. Contente-toi de me réceptionner correctement et de calquer tes mouvements aux miens.
— Vitesse, technique et émotion, mon cœur.
C’est devenu un jeu entre eux. Singer l’amour pour s’hurler leur haine, cette dépendance qu’ils ne supportent plus.
C’est bientôt à eux. Alors Adriana et Hugo se placent chacun à un bout de la pièce. Les yeux fermés, ils visualisent chaque élément de leur programme, comme un film dix mille fois vu et revu. Ils font le vide dans leur tête pour évacuer la pression puis partent enfiler leurs tenues.
Elle est toute de doré vêtu, une longue robe largement échancrée sur la cuisse gauche. Ses cheveux relevés en un chignon sophistiqué. Ses yeux ourlés de khôl et de fard. Lui est vêtu d’une combinaison noire qui met son corps longiligne en valeur. Il se tient très droit, elle aussi. Elle pose son bras sur lui et ils avancent jusqu’au milieu de la patinoire. La salle est devenue silencieuse. Chacun est prêt à assister au plus beau programme du couple.
Trois minutes de programme. 180 secondes et ils seront les rois de la soirée. Les grands vainqueurs. Ce sera leur apothéose. Elle lui sourit.
— Mieux qu’à Séoul, mon cœur dit Hugo
Adriana se crispe. A Séoul, la bretelle de sa robe s’était détachée du tissu. Un accident incompréhensible. Les tenues sont à chaque fois contrôlées. Adriana a toujours pensé que c’était Hugo qui lui avait fait une mauvaise plaisanterie. Faute de pouvoir réaliser leurs portés, Adriana et Hugo avaient terminé sixième de la compétition. Adriana portait cet échec en elle au fer rouge.
Et la musique envahit la patinoire. Ameno du groupe Era pendant une minute. Le couple s’élance. Ils enchaînent un premier porté et une suite de pas. Tout passe à la perfection. Après quelques passages difficiles, les spectateurs applaudissent. Cela redonne du courage à Adriana qui allonge ses bras, enchaîne ses pirouettes avec grâce. A ses côtés, Hugo est magistral, parfaitement synchronisé à sa partenaire.
Une fois la première minute passée, ne pas se relâcher. Le couple poursuit avec un passage plus classique, piano et violoncelles, un adagio, qui leur permet de reprendre des forces avant le final. Des suites de pas, des pirouettes, de longs moments dansés sur la piste sans aucune erreur.
Enfin, il ne reste plus que la dernière partie du programme. De nouveau rapide, la musique, Earned It du groupe Weeknd, entraîne le couple dans de nouveaux sauts toujours plus audacieux tout en alternant de longs passages sensuels où Adriana joue avec son corps. A deux minutes cinquante, le couple n’a plus qu’une difficulté à passer, un porté particulièrement difficile où la jeune femme porte Hugo juste avant qu’il se soulève dans les airs en l’attrapant. Leur marque de fabrique. Ils ont répété, ils le réussissent à chaque fois, mais c’est la dernière difficulté. Adriana est tendue. Hugo très concentré.
Leur dernière étreinte. Vingt secondes à tenir. Le couple fléchit ses genoux, Adriana soutient Hugo qui est comme en apesanteur au-dessus de la glace. Elle ferme les yeux un instant et se retrouve à Séoul. Elle sent la main d’Hugo toucher le tissu.
— Tu te souviens de Séoul ? murmure Adriana.
Hugo la regarde avec de la peur dans les yeux. Il a compris. Il ouvre les yeux, tente de se redresser mais elle le tient solidement. Et lentement, desserre son étreinte. Hugo heurte la glace. Sa tête percute le sol gelé. Il gît inanimé. Alors Adriana se redresse et continue à danser, à pirouetter encore et encore, seule, enfin.
La musique s’arrête brusquement. Quelqu’un approche d’elle et la fait cesser. Elle sanglote. Toutes ces années de souffrance. Toutes ces années de privation. Toutes ces compétitions ratées. Tout cet amour mimé, feint. Tout ce cinéma. Elle voit, dans sa brume, une civière emporter Hugo. Mais elle n’éprouve aucune pitié. Aucun regret. Rien qu’un intense soulagement : c’est fini.
Demain, elle prendra un avion, elle nagera avec les dauphins. Demain, sa nouvelle vie commence. Au soleil, à juste prendre du bon temps. Enfin.



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· Texte d’Arsène Eloga ·

J’aurais voulu avoir la sagesse requise à ce moment, ou ne serait-ce qu’avoir eu assez d’intelligence pour comprendre ce qu’elle voulait dire à ce moment. Il est clair que je n’étais pas grand ni en âge, encore moins en taille pour comprendre ces mots qui dépassaient mon entendement. Peut-être la faute à mon éducation qui ne m’avait pas préparé à ce genre de chose.
Nous étions en pleine période estivale, il faisait beau, ce qui est déjà surprenant car en zone tropicale cette saison est torrentielle chez nous à Douala au Cameroun. On l’appelle la grande saison de pluie, mais ce jour la pluie m’avait excusé pour me permettre de me rendre hors de notre maison pour pouvoir jouer avec mes amis Landry, jean et Franck. En se rappelant des journées précédentes, nous avions tellement l’embarras du choix entre des jeux sur du sable, des billes, taper dans un ballon ou tout simplement parler de nos rêves quand nous serions grands. Il ne fallait pas perdre une seule minute car on n’avait pas le droit de flâner dans la rue en soirée. Nous étions tenus de rester chez nous et les seuls jours où on y arrivait, chacun était devant sa barrière car nos maisons étaient alignées.
Pour un maximum de presque six heures de jeu, comprit entre l’après-midi et le soir, nous avions établi un programme qui prenait en compte toutes nos activités de distraction et de récréation. Tout le monde avait répondu à l’appel ce jour sauf jean, on était bien curieux de savoir ce qui pouvait le retenir chez lui malgré nos multiples tentatives d’essayer de l’inviter à venir participer, il ne répondait guère. On n’insistait pas car il ne fallait pas être impoli, nous étions des enfants respectueux et respectables, et nos parents se connaissaient. Le soleil se couchait déjà et pour nous c’était le signal pour que chacun retourne chez lui, c’était aussi le moment de mettre fin aux discussions qu’on entamait en parlant de nos rêves ou en se racontant des leçons de vie transmises par les aînés. Si on avait un peu de chance, on pouvait terminer cela après notre bain du soir devant nos différentes barrières, en regardant les gens passer avec la permission de nos parents mais cela juste pendant une heure pas plus.
Franck avait mis un sujet sur la table, il nous informait que pour lui être bachelier c’était être un grand menteur, mais Landry ne le pensait pas ainsi. Mais quand on me posa la question je ne dis mot car je ne savais pas, j’observais alors mes deux amis défendre leur opinion. Pendant que le débat battait son plein, voilà Jean qui nous rejoint avec une jeune demoiselle près de lui. Toutes les langues se nouèrent, nous étions à ces instants sourds, mal voyants et presque muets. Notre seule sens qui nous servait encore était notre touché en manifestation par nos mains qui se touchèrent de temps à temps. Chacun se touchait les mains comme pour applaudir, nous étions presque dépourvus de bon sens. Jean était notre ami, il savait ce qui se passait, il nous sauva la mise en présentant Morelle comme sa sœur. Nous étions stupéfaits de nous rendre compte qu’il avait une sœur dont on ignorait l’existence et qui était très belle. Juste pour cela, on l’aurait presque traité de criminel à cet instant car il voulait nous garder dans l’obscurité de la nuit, sans nous donner la bonne nouvelle de l’existence de sa sœur.
On n’avait pas souvent l’habitude de rencontrer les filles de notre âge. Comment allions nous les rencontrer ? Quand on se rendait à l’école on ne jouait qu’avec nos amis à des jeux tels que la lutte ou la course poursuite policier bandit, et quand on n’apprenait pas nos leçons, nous étions à la maison. Mais là nous avions en face de nous une fille. Elle était très belle, avec de beaux cheveux, et en plus elle était intelligente, elle savait plein de chose comme compter de un jusqu’à dix en espagnol. Une langue qu’on n’enseignait pas avant d’avoir eu son brevet.
Nous n’avions pas dormi de la nuit, pas moi en tout cas. Je me voyais déjà avec Morelle, dans un jardin en train de courir et de sauter sur des belles fleurs, que nous étions beaux vêtus de blanc ! Marc et morelle, pour un résultat de MAMO, j’étais déjà fière du nom qu’on nous donnerait.
Je n’avais qu’une seule idée, celle de retrouver mes amis pour leur dire comment j’avais passé la nuit. Mes amis eux aussi avait eu l’ambition de me parler de leur nuit, nous étions tous dans le même pétrin. Une seule personne pouvait trancher cette affaire : jean. Mais lui il ne semblait pas vouloir s’impliquer dans cette histoire, il jugeait que nous étions d’abords ses amis. C’était loin de ce qu’on attendant venant de lui.
Morelle n’avait pas d’amies dans note quartier, les filles étaient rares, surtout celle de notre âge, elle était donc obliger de se mêler à nos jeux ou de nous observer de temps à temps. Quand elle le faisait, c’était l’euphorie, chacun d’entre nous voulait se mettre en avant. Dans cette course nous n’étions pas les seuls car tous les jeunes garçons de notre quartier venaient se prêter au jeu, ce qui réduisait nos chances car il y avait plus de personnes pour peu de place.
Chacun faisait valoir ses atouts : Franck était le futur footballeur professionnel, il faisait de la magie quand il jouait au ballon, sa mère connaissait la mère de morelle, c’était sa meilleure amie. Landry quant à lui était le briseur de code, il ne respectait rien, il n’entrait pas dans les cases, il jouait bien aux billes et il était le seul d’entre nous qui pouvait se permettre des fois de se mouvoir comme il voulait, sa mère connaissait presque tout le quartier, elle discutait avec tout le monde. Et moi dans tout ça j’étais le garçon super carré, qui pensait aux autres avant lui, qui respectait les règles, super calme, pour garder mes amis, je voulais être l’ami de Morelle pour ne pas les perdre ou éviter de me battre avec eux.
Tous que nous étions, Morelle nous appréciait avec nos qualités et défauts, mais nous ne voudrions plus qu’elle nous apprécie sans nous le dire. Beaucoup de nouvelles allaient et venaient dans le quartier, disant qu’elle appréciait certains garçons plus que l’un d’entre nous et qu’elle allait retourner où elle résidait car la rentrée scolaire approchait. Nous n’étions pas prêts à attendre neuf mois de cours, en espérant la voir pendant les vacances à venir. Il fallait qu’elle se décide.
Nous étions tous les trois réunis, et le plus courageux d’entre nous la convoqua pour explication devant ma barrière. Elle savait à quoi s’y attendre et pour cela elle vint avec l’aîné de jean qui ne souhaitait pas assister à cela car il jugeait cela débile et dépourvut de bon sens. Nous étions tous les trois présents, Morelle ne prit pas la parole mais Christ oui. Il nous raconta la pluie et le beau temps mais il posa à chacun de nous une question : « et si c’était toi qu’elle avait choisi ? » Landry et Franck répondaient avec assurance, donnaient des réponses convaincantes, question de se présenter comme l’élu. Et quand on me posa la question je ne su pas quoi répondre, je tremblais presque, tout ce qui sortit de ma bouche était : « non ! Pas moi, choisis les ». Après avoir dit cela, j’entrai immédiatement chez nous en transpirant comme un athlète qui avait effectué un marathon. Et j’y restai toute la journée jusqu’à demain et je ne souhaitais plus parler de cela.
Morelle m’en a voulu pour longtemps car c’est moi qu’elle avait choisi, elle n’a pas pu me détester car elle m’aimait, ou du moins elle ressentait le même sentiment que j’avais pour elle. Avec du recul, oui je n’ai pas pu être courageux et affronter tout cela, mais j’ai pu grandir après. Je n’étais qu’un enfant qui avait un autre besoin que de manger et jouer. Je ne regrette pas d’avoir fui car j’ai pu prendre le temps de grandir.


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· Texte d’Axelle Scholtes ·

L’hiver, mon salon, le soir. Je suis rentrée du boulot éreintée, j’ai balancé mon manteau et mes chaussures dans l’entrée, je me suis versée un verre et allumée une cigarette pour finalement m’affaler dans mon canapé devant la télé.
L’hiver, mon salon, le soir. Les pires mots de mon existence. La dépression me guette, tapie dans un coin de ma tête, mais je remplis mon verre, regarde des séries et fait semblant de ne pas la voir. J’engloutis des litres et des litres de vodka et j’aspire des dizaines et des dizaines de cigarettes pour me remplir. Pour peser davantage dans mon canapé, pour tenter de laisser une empreinte quelque part, prouver que j’étais là, vivante.
A vingt-trois heures, je sens qu’il faut que je mange. Je me redresse et écrase mon mégot dans le cendrier. Enfin, à une bonne dizaine de centimètres du cendrier, sur le programme télé laissé ouvert sur la table basse. Merde. Je saisis le magazine et essaye de remettre tout ça dans le cendrier sans en foutre partout, mais c’est évidemment un échec cuisant. Je souffle sur la page noircie et c’est là que je remarque ces caractères étranges.
« 12.03,45.21,78.12,54.08,68.25,05.24,36.12 »
C’est à la dernière page, au recto de la quatrième de couverture, et ces caractères me sautent aux yeux au beau milieu des noms des personnes ayant participé à la rédaction du magazine. Plus pour me détourner de la télé que par réel intérêt, je décide de m’intéresser à cette ligne incongrue.
Je commence par aller déterrer le programme télé de la semaine dernière, pour comparer les deux pages. Peut-être que c’est un code en interne, peut-être que c’est seulement une erreur d’impression ? Je place les deux magazines côte à côte et constate que la suite de chiffres est bien là, avec la même structure mais des nombres différents.
Heureusement, je suis plutôt douée avec les chiffres et les lettres (enfin, quand je ne suis pas ivre comme maintenant). Je vais prendre un crayon et une feuille et commence mon enquête. Il y a donc sept couples de nombres séparés par des points virgule, chaque nombre étant séparé de son « partenaire » par un point. Les nombres sont différents d’une édition à une autre, c’est donc qu’ils dépendent du contenu du magazine. Je table sur une phrase de sept mots, et les couples de nombre correspondent aux « coordonnées » de ces mots dans le magazine. Allez, c’est parti, je compte. Alors, page trois, le douzième mot. Un, deux, trois, quatre…

L’hiver, mon salon, le matin. Putain, je me suis endormie sur ma table à manger ! Je suis en retard !

L’hiver, mon salon, le soir. Cette histoire de nombres m’a obsédée toute la journée (à la place de l’alcool, ce qui est plutôt une bonne chose). J’ai fait valser mon manteau et mes chaussures, comme d’habitude. Verre et cigarette sur la table, je dégaine de nouveau mon stylo et ma feuille, le programme télé sur les genoux. Et je compte… Je note les mots au fur et à mesure, l’excitation me fait battre agréablement le cœur. J’avais raison, ça forme une phrase ! Je pose mon crayon et la lis.
« Je lance une bouteille à la mer. »
Super. Et j’en fais quoi, maintenant ?
C’est reparti pour une nuit d’insomnie à m’interroger. Qui a bien pu mettre cette phrase à cet endroit ? Et pourquoi ? Pour qui ? Je rêvasse sur mon canapé, regarde le plafond et m’imagine des trucs. Peut-être que c’est un des types qui bossent au magazine qui a mis ça pour appeler à l’aide ? (Je ne peux pas imaginer une femme faire ce genre de truc.) Peut-être qu’il est comme moi, ivre dans son salon à trois heures du matin, à espérer que quelqu’un fasse attention à lui ? Peut-être qu’il a trouvé un moyen de laisser son empreinte ?

L’hiver, mon salon, le soir. Manteau, chaussures, vous connaissez. Machinalement, je me verse un verre et allume une cigarette, et je me rends compte que je n’ai pas fumé de la journée. Toutes mes pauses cigarette ont été remplacées par des recherches infructueuses sur internet pour tenter de dégotter la liste des personnes travaillant pour le magazine.
J’ai bien pensé à regarder la dernière page du magazine, mais n’y figurent que les noms des directeurs, et je ne pense pas que celui que je cherche en fasse partie. Je pencherais davantage pour un correcteur ou un truc du genre. Comment le trouver ? J’allume mon PC et fais des recherches sur les réseaux professionnels les plus connus. Rien.
Ma pendule affiche minuit. Je fume en regardant le plafond, obsédée par mon problème. Soudain, je me redresse et écris sur une feuille blanche, le programme télé de nouveau sur les genoux.
« n°231. 36.18,57.16,41.12,48.26 »
« J’ai trouvé votre bouteille. »
Je glisse la feuille dans une enveloppe que j’adresse au correcteur du magazine XXX. Je la timbre et me faufile dehors pour la poster. Devant la boîte aux lettres, dans le froid glacial, j’hésite à glisser l’enveloppe dans la fente. Et puis après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre ? Je n’ai pas noté mes coordonnées sur l’enveloppe. Le clapet fait un petit clac en se refermant.

L’hiver, mon salon, le soir. Je suis allée acheter le nouveau programme télé tout à l’heure. Je ne l’ai toujours pas ouvert, j’ai préféré attendre d’être chez moi. Tout mon corps est tendu. Depuis combien de temps n’avais-je pas ressenti ce genre d’émotion ? Je m’asseois sur le canapé sans même ôter ni mon manteau, ni mes chaussures, et ouvre le magazine presque en arrachant les pages. Mon cœur s’arrête.
« 10.25,39.27,18.05 »
Le nombre de mots a changé. Il m’a répondu.
Je me dépêche de déchiffrer la phrase.
« Qui êtes-vous ? »
J’explose de rire, et la détonation m’effraie un peu. Quel bonheur de rire, j’avais presque oublié !
Mais je déchante vite. Une conversation avec une phrase par semaine, ça va vite me saouler. Je ne sais pas pour lui, mais je n’ai plus le temps d’attendre. Cette fois, je décide d’inscrire mon adresse et mon numéro de téléphone sur l’enveloppe que je poste le soir même :
« 14.08,56.27,08.17,19.26 »
« Je souhaite vous rencontrer. »
Je passe le reste de la nuit le sourire aux lèvres. Et si c’était ma chance ?

L’hiver, mon salon, le soir. Je ne souris plus. Une semaine est passée et aucun signe du mystérieux correcteur. J’ai le nouveau programme télé. Il a intérêt à m’avoir répondu là-dedans. J’ouvre le magazine à la seule page qui m’intéresse désormais. La ligne de nombres a disparu.
Pourquoi ? Est-ce que quelqu’un s’en est rendu compte et l’a obligé à stopper son manège ? Est-ce qu’il a eu un empêchement ? Ou pire, est-ce qu’il n’a pas envie de me contacter ?
La nuit n’en finit plus.

L’hiver, les locaux du magazine, l’après-midi. Je suis complètement folle de débarquer ici. J’ai l’impression que tout le monde me regarde de travers pendant que je passe les portes et m’avance vers le comptoir. La réceptionniste lève les yeux vers moi et ma voix chancelle :
— Bonjour, j’aurais souhaité parler au correcteur de votre magazine. Je n’ai pas son nom mais il a mes coordonnées.
La réceptionniste me dévisage avec une expression étrange sur son visage trop maquillé. Je suis persuadée qu’elle va me virer d’ici sur le champ, mais non, je réalise que c’est un air de compassion.
— S’il s’agit de M. Laurent, il a mis fin à ses jours la semaine dernière. D’ailleurs… Est-ce que cette lettre vient de vous ? Elle a été trouvée sur son bureau le lendemain.
Elle me tend ma seconde lettre. Je la regarde et mes yeux se remplissent de larmes. Sous la suite de nombres demandant un rendez-vous, il avait simplement écrit ce mot : « Merci ».

Le printemps, mon salon, le soir. C’est bon, je pense avoir fait mon deuil de cette histoire avortée. Ça aurait pu être une belle romance, plus originale que de se rencontrer bêtement sur un banc dans un parc. Mais c’était déjà trop tard pour lui.
Alors, pour lui, j’ai décidé de continuer à vivre. J’ai arrêté de boire et de fumer.
Mais je continue à acheter le programme télé. On sait jamais ?


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· Texte de Bernard Mollet · 2ème place

In Memoriam

La première fois, c’était un dimanche…
Il était allé acheter le journal, puis était revenu s’asseoir au soleil, sur la terrasse, avec un cahier, un crayon, et en même temps qu’il épluchait la page du tiercé il écoutait les pronostics sur Radio-Machin.
Au bout d’un moment, Colette entendait sortir du haut-parleur de la radio une musique qui était habituellement insupportable à son mari.
Elle était venue aux nouvelles, et l’avait trouvé dessinant, ou plutôt gribouillant, sur les pages du cahier.
Elle l’avait alors appelé : « Eh bien, Maurice, qu’est-ce que tu fais ? »
Il avait levé la tête et l’espace d’une seconde elle avait vu son regard, qui était celui d’un autre, un autre qui aurait regardé à travers elle, ailleurs…
Puis il s’était ressaisi, lui avait souri et il avait repris comme si de rien n’était ses études du tiercé dominical.
La seconde fois, c’était peu de temps après, un jeudi, le jour qu’ils avaient choisi depuis toujours pour faire leurs courses au supermarché de la ville voisine.
Comme d’habitude, il se plaignait. Comme d’habitude, elle l’avait envoyé à l’autre bout du magasin, au rayon des vins, pour y opérer le réassortiment de leur petite cave.
Puis le temps avait passé, et Colette s’était avancée vers la caisse sans plus l’avoir revu. Un peu inquiète, car elle comptait le voir revenir comme d’habitude avec ses dernières trouvailles en matière de cépages au meilleur rapport qualité prix, comme il disait.
Elle avait alors abandonné son chariot au détour d’un rayon et était allée effectuer le tour du magasin en commençant logiquement par le rayon des vins.
Elle y avait trouvé un caddie qui aurait pu être le sien, qui contenait à peu près ce qu’il aurait dû acheter, en quantité et en qualité. Mais de Maurice, aucune trace…
Elle refit le tour des gondoles une fois, allant même jusqu’aux rayons où il ne lui serait jamais venu, en principe, l’idée d’aller traîner, comme la lingerie féminine, le sport, le tout-pour-bébé, les chaussures. Introuvable, le Maurice !
Manifestement, sauf s’il était allé dans les réserves, il avait quitté le magasin.
Colette sortit dans l’entrée du centre commercial le ventre noué d’inquiétude afin d’en faire le tour, avant d’aller voir dans la voiture.
Elle le découvrit peu après plus loin dans le hall, assis sur un banc, le regard vide, fixant apparemment sans la voir la vitrine d’un opticien.
Il réagit comme la fois précédente et elle le ramena avec elle, essayant par des questions, auxquelles il ne pouvait apparemment pas répondre, de savoir ce qui avait bien pu se passer…
Alzheimer !
C’est le mot qu’elle apprit quelques jours après, lorsqu’elle parla à sa vieille amie Marie, qui avait été longtemps secrétaire dans un cabinet médical, des récents problèmes de son mari.
Alzheimer ! Elle n’en avait encore jamais entendu parler…
Marie lui expliqua complaisamment le cheminement lent et douloureux de cette terrible maladie, qui atteignait les gens plutôt âgés et c’était d’ailleurs assez étonnant, disait-elle, que Maurice, avec sa petite soixantaine, soit déjà si atteint !
Elle lui décrivit avec comme une certaine délectation les troubles de plus en plus fréquents et de plus en plus longs et la suite logique de cette atteinte, l’oubli absolu de tout ce qui était le plus élémentaire, s’habiller, manger, une vie de légume, c’est le mot exact qu’elle employa, Marie, une vie de légume !
Elle ne lui laissa pas plus d’espoir sur une possibilité quelconque de guérison, lui expliquant les balbutiements de prémices de tentatives de débuts d’essais qui ne seraient certainement efficaces que dans plus de dix années, au bas mot.
Elle ne lui fit pas plus miroiter la possibilité de le placer en maison spécialisée, la région n’en comptant que très peu et les places s’arrachant de plus en plus à prix d’or, d’une importance telle que la médiocre pension du couple ne pourrait pas assumer, vu la maigre retraite de petit fonctionnaire de Maurice dont elle disposait.
Les quelques semaines qui s’ensuivirent furent terribles pour Colette.
Elle avait mis Maurice sous surveillance constante, quasiment, elle était partout, veillait sans arrêt à ses actes, épiant le moindre geste, était là quand il se douchait, toujours là quand il manifestait le désir de tondre le carré de gazon devant la maison, encore là quand il lui prenait brutalement et sans raison l’envie de sortir sa caisse à outils pour une réparation quelconque.
Colette ne vivait plus, on peut le dire, elle dépérissait à vue d’œil, dormait peu et mal, et les quelques alertes subies depuis quelque temps ne pouvaient la rassurer en rien !
Car d’autres problèmes dont beaucoup sans gravité avaient eu lieu, Marie avait vu juste !
Tout cela désespérait Colette qui était d’un naturel pessimiste, une inquiète en alarme constante, surtout depuis la découverte de ce qui arrivait à ce pauvre Maurice, et qu’elle pensait ne pas pouvoir assumer…
Pauvre Colette, Colette envahie par ce constant défaitisme qu’avait si souvent stigmatisé Maurice…
Cela n’améliora bien entendu en rien sa déprime chronique qui se transforma bien vite pour le coup en dépression extrêmement sévère.
Elle commença à forcer un tantinet sur la dose des antidépresseurs et vécut une période très dure de son existence, errant un peu comme un zombie, accomplissant les tâches habituelles en état de somnolence perpétuelle, tout en poursuivant du mieux qu’elle le pouvait la surveillance rapprochée de Maurice.
Il paraissait, lui, au fil du temps, commettre de plus en plus de bévues incontrôlées, jusqu’à oublier où se trouvait la chambre, ne plus savoir comment allumer la lumière du salon, se raser une seule partie du visage…
L’inéluctable advint un samedi vers minuit, lorsqu’elle fut tirée de son sommeil quasi hypnotique par un bruit très violent en provenance de la cuisine.
Elle se leva comme elle le put et se dirigea toute titubante vers la cuisine.
Atterrée, elle y trouva Maurice, nu comme un ver, qui essayait vainement de faire chauffer sur la plaque électrique une cuvette en plastique remplie d’eau, avec le résultat qu’on imagine !
Comme de plus il avait pour ce faire vidé quasiment les deux placards de casseroles, marmites et autres plats, elle eut une réaction violente et se mit à hurler comme une folle avant de repartir en courant vers la chambre.
Le lendemain matin, vers sept heures, Maurice appela les pompiers qui arrivèrent peu de temps après et lui annoncèrent avec beaucoup de ménagement le décès de Colette. D’après le médecin qui les accompagnait, cela était dû à l’absorption massive de médicaments somnifères et d’antidépresseurs divers et variés dont on retrouva un peu partout autour du lit et sur la table de nuit les nombreux emballages vides.
Le tout avait apparemment été accompagné d’une bonne partie de la bouteille d’un alcool dit « pour femme », encore que très fort, qui avait certainement été utilisé sciemment pour faire passer les pilules et accélérer leur effet.
Lorsque le commissariat dépêcha sur place un de ses inspecteurs pour une rapide enquête de routine, Maurice lui expliqua que Colette était depuis quelque temps très dépressive et qu’il passait ses journées à la surveiller, que la nuit il comptait sur les tranquillisants que prenait son épouse pour dormir lui-même d’un sommeil réparateur, et qu’à cet effet il se mettait des boules dans les oreilles.
C’est sans aucun doute pour cette raison qu’il n’avait rien entendu cette nuit qui puisse lui laisser soupçonner qu’elle en vienne à attenter à ses jours.
L’enterrement terminé, Maurice ferma la maison et alla d’abord avec Marie, la vieille copine de Colette, encaisser enfin le fabuleux montant du quinté record du PMU qu’il avait gagné voilà quelques mois.
Ils partaient vivre ailleurs, non sans être passés chez le marbrier pour y commander une magnifique plaque à déposer sur la tombe de Colette.
Dernier pied de nez du destin ou oubli tragique du graveur ?
Toujours est-il qu’on pouvait lire, sur le marbre, cette épitaphe inachevée :
A LA MÉMOIRE DE …


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· Texte de Laetitia Aubert ·

Une habitude.
Une tradition.
Le même parc.
Le premier dimanche de chaque mois. De mai à octobre. Et ce, peu importe le temps. Vent frais. Pluie fine. Soleil de printemps. Chaleur d’été. Brume d’octobre. Une parenthèse s’égrenant comme les fines perles nacrées d’un chapelet. Fragile. Précieuse. Sacrée.
Un rituel.
Une femme. Une fille.
La mère. La fille ainée.
Peu importait la composition de la famille, suivant les générations. C’était toujours ainsi. Immuable.
A deux. A trois parfois. Si la vie se montrait généreuse, elles pouvaient être quatre.
L’aïeule. La grand-mère. La mère. L’adolescente.
La promenade commençait toujours vers 9h00. Chacune s’était organisée pour être ponctuelle pour se retrouver devant l’entrée principale, le portail noir, aux barreaux noir laqué, surmonté de fleurs de lys dorées. Leurs pas les menaient tranquillement, les unes à côtés des autres – parfois en ordre de taille, ou d’âge, parfois d’affinités – jusqu’aux bancs. Les seuls bancs, un duo, placés l’un à côté de l’autre, peu espacés, en bois et fer forgé, bravant les ans, les aléas du temps, les péripéties humaines. Ils étaient indispensables à ce rituel.
La plus âgées de la famille prenait place sur celui de gauche. Celle qui allait perpétuer la branche familiale et la tradition dominicale sur celui de droite. Elles prenaient place comme sur une frise chronologique.
Lorsque l’histoire était propice, toute la branche se présentait sur les bancs, en ligne, soigneusement apprêtées, échangeant les banalités du temps, se plaisant aussi au silence, juste pour le plaisir d’être en vie, d’être ensemble.
Elles saluaient les promeneurs, les connaissances, les promeneurs devenus également des connaissances, elles, que tous semblaient connaître puisqu’on suivait leur histoire, les naissances et les disparitions en se promenant dans le parc, le premier dimanche du mois. A partir des beaux jours de printemps lorsque la nature s’épanouit, souvent avec éclat et saveurs, parfois avec retenue et prudence. Jusqu’à octobre. Où le soleil peut encore s’émerveiller ou se draper de son fin linceul.
Je n’ai pas pu déroger à la tradition. J’étais la fille ainée.
Petite fille, ma grand-mère me tenant par la main gauche, ma mère me tenant par la main droite, je devenais le pont entre ces deux femmes à la force tranquille, aux mains puissantes, résistant aux tempêtes de leurs vies avec détermination, faites de bois et d’acier. J’espérai pouvoir y puiser une étincelle pour mon avenir. Elles venaient se fondre sur le banc et se parlaient à voix basse. Se régénérant. Puisant la résistance dont elles auraient besoin pour affronter l’Hiver.
Moi, sur le deuxième banc, j’imaginai ma fille qui, un jour, serait assise à ma place.
C’était ainsi.
Grand-mère partie. Maman et moi avons poursuivi le rituel.
Sans faille.
Jusqu’à la maladie qui grignote l’âme avec le corps, faisant disparaitre le feu qui l’anime. Un nouveau fauteuil est venu se placer à côté du premier banc ; son fauteuil roulant, celui qu’elle ne pouvait plus quitter.
J’ai pris place sur le banc de gauche pour être plus près d’elle, oubliant les conventions tacites de celles qui nous avaient précédées, jetant des coups d’œil, au deuxième banc, désespérément vide.
Aujourd’hui, je viens m’asseoir sur le banc.
Celui de droite.
Non, il n’y a pas d’erreur.
Je suis seule. Pas de fillette pour s’y asseoir.
Après moi, le banc de droite restera vide à jamais.
Je suis la dernière de la lignée.
Pourtant, elles m’accompagnent toutes, mes aïeules. Sur celui de gauche où elles ont leur place.
Cet immense parc aux grandes grilles, noir laqué, surmontées de fleurs de lys, ainsi que ces deux bancs, resteront.
Tandis que nous aurons toutes disparues.
Qui se rappellera nos rendez-vous ?
Qui gardera trace de nos présences, années après années, sur cette terre, dans ce parc, sur ces bancs ?
Personne.
Alors j’écris sur ces pages.
Pour qu’après moi, elles ne disparaissent pas complètement : Marie-France, Suzanne, Andrée, Réjane, Hélène, Nadège, Chloé… les femmes de ma famille.
Les piliers.


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· Texte de Laurence Fortin · Coup de ♥

À banc donné

Il n’a pas fermé l’œil de la nuit. Il attend que le jour soit bien clair, il ira se changer les idées au parc. Le temps est sec, étonnant en ce milieu d’automne. Il passe d’abord par le kiosque à journaux où il a ses habitudes, salue Dédé qui trafique il ne sait trop quoi à l’arrière. Il achète le journal local même s’il sait déjà qu’il n’y trouvera rien d’intéressant, prend un café qu’il boira avec une grimace de dégoût et un petit beignet, son péché mignon.
Il fait deux fois le tour du parc, dans un sens puis dans l’autre, se pose sur un banc pour finir son café et ouvre le journal. Il parcourt les pages rapidement, comme il s’y attendait, rien de passionnant. A la limite il regrette presque qu’il n’y ait plus vraiment de rubrique du type « chiens écrasés ». Les histoires de bimbos et de présentateurs à la télé le laissent froid.
Il n’a pas tout de suite fait attention, tout à son irritation accentuée par le manque de sommeil. Quelqu’un s’est installé sur le banc à côté du sien. Jusque-là, rien d’étonnant, même si le parc est peu fréquenté à cette heure matinale. Cette personne, une jeune femme, disons une petite vingtaine, le regarde. Elle a une allure soignée mais simple. Il lui sourit brièvement pour se donner une contenance et se replonge dans le journal.
Il sent un chatouillement sur sa joue droite, la petite chaleur lorsqu’on se sent observé. Il lève la tête, la jeune femme le regarde toujours. Il est difficile de savoir ce qu’elle pense tant son expression est neutre. Il prend sur lui pour entamer une conversation dont il n’a pas envie.
— On se connaît ?
— Non, je ne crois pas.
— Vous avez besoin de quelque chose ?
— Pas vraiment.
— Pourquoi vous me regardez comme ça ?
— Excusez-moi, vous me rappelez quelqu’un, ça doit être quelque chose dans le profil, je ne sais pas. Je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise.
— Ya pas de mal.
Il replie son journal, salue d’un mouvement de tête son interlocutrice et s’en va. Le lendemain, il aperçoit la jeune femme, assise sur le même banc, bien droite, le regard fixe. Il s’assoit sur le banc d’à côté, ose un bonjour.
— Bonjour monsieur.
— Il fait un peu frisquet ce matin, vous ne trouvez pas ?
— Désolée mais je ne suis pas très douée pour les conversations.
— Je ne voulais pas vous déranger.
— Vous ne me dérangez pas, simplement je ne sais pas quoi vous dire.
— Vous attendez quelqu’un peut-être.
— Oui, c’est bien ça. J’attends…-elle hésite un peu – celui qui ne viendra pas.
Une pause.
— Ça fait longtemps que vous l’attendez ?
Elle semble presque soulagée par la question.
— C’est drôle, d’habitude les gens me demandent pourquoi j’attends quelqu’un si je sais que cette personne ne viendra pas.
— Je ne voulais pas être indiscret.
— Vous avez raison. C’est un défaut particulièrement désagréable.
— Hé bien bonne attente alors !
— Je vous remercie, vous êtes bien aimable.
Au fil des jours, le rituel s’installe. Il achète son journal accompagné d’un café jus de chaussette et d’un beignet-trop-gras-mais-tant-pis-on-ne-vit-qu’une-fois, va au parc s’asseoir à côté de la jeune femme. Ils se saluent et la plupart du temps, en restent là. Au bout d’un moment, il replie son journal, s’en va avec juste un petit signe de la tête. Il a bien envie de lui lancer un clin d’œil parfois, il n’ose pas cependant. Quelque chose dans son attitude digne ne prête pas à une tentative de complicité.
Un matin, le banc à côté de lui est vide. Il reste un peu plus longtemps que d’habitude. Mais personne ne vient. Enfin si, une vieille dame vient se reposer là quelques instants. Cela l’exaspère au point qu’il est presque prêt à lui dire que ce banc est pris, contre l’évidence même. Il n’aura pas à le faire, elle repart d’un pas pénible. Les jours passent, toujours personne. Il a du mal à se l’avouer, il est un peu déçu. Il aurait dû lui parler davantage, elle aurait peut-être fini par se dégeler un peu. Il aurait pu raconter quelque nouvelle lue dans le journal par exemple, commencer sur un terrain neutre. Il est vrai qu’elle avait opposé un refus de conversation sur le temps qu’il fait, il n’y a rien de plus impersonnel comme introduction, pourtant, non ? Décidément, sa timidité et sa retenue lui jouent encore des tours.
En ce beau matin de printemps, il se dirige vers le parc, journal sous le bras, café et beignet dans un sac en papier kraft. Le banc où il a l’habitude de se poser est pris. Il s’assied sur l’autre, pose ses affaires, jette un coup d’œil à sa gauche.
C’est une jeune femme, elle regarde son téléphone. Il ne peut s’empêcher de la fixer, être bien sûr que ce n’est pas celle qui ne vient plus et qui pour une raison inconnue aurait décidé de changer de banc. Au bout d’un moment, la jeune femme lève son nez de son téléphone et lui lance d’un ton agacé :
— On se connaît ?
— Non, je ne crois pas.
— Vous avez besoin de quelque chose ?
— Pas vraiment.
— Pourquoi vous me regardez comme ça ? On ne peut jamais être tranquille !
— Excusez-moi, vous me rappelez quelqu’un, ça doit être quelque chose dans le profil, je ne sais pas. Je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise.
— Hé bien je vous conseille d’arrêter, vous n’avez rien de mieux à faire ?
— Non, pas vraiment. J’attends celle qui ne viendra pas.


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· Texte de Marie Heinos ·

Evelyne – rue du faubourg Saint Honoré – 15 h
Ma main tremblante attrape pour la troisième fois de la journée une tasse de café brûlant. Avant, Jacques m’en apportait au lit chaque 14 février. Il avait gardé son esprit romantique jusqu’à cette année 2020 où, comme pour maintenir loin de chez nous cette tradition absurde, c’est moi qui avais porté jusqu’à son lit d’hôpital un gobelet plein de liquide noirâtre, insipide. Je me souviens de ses yeux ronds, je me souviens combien il avait regretté le ristretto dégusté à Venise quand on avait 30 ans, je me souviens qu’il m’avait fait rire, même le jour où il quittait ce monde. Ces quelques lampées me donnent une forme de courage. A mes pieds, Tybalt jappe, réclame sa promenade quotidienne. Même lui me rappelle Jacques, et combien il avait ri quand j’avais donné à notre cocker le nom que Shakespeare avait offert à son roi des chats. Je me lève dans un soupir, abandonne à côté de ma tasse vide le téléphone portable offert par mon fils au dernier noël. A quarante ans, il a d’autres soucis que d’appeler sa mère. A cette heure-ci, il doit trimer à la banque qui l’embauche pour terminer plus tôt et emmener ma gourde de belle-fille dans un quelconque restaurant servant mochi, moscow mule et autres tendances culinaires vantées dans les magazines que je feuillette à peine. Un foulard, mon cher Tybalt et un viel exemplaire usé de Bonjour Tristesse seront ma seule compagnie.

Arthur – rue du Colisée – 15h30
Page blanche. Aucune inspiration. Je souffle, ignore le troisième appel de mon éditeur. J’ai lu son dernier mail ce matin. Je n’ai aucune idée de quand sera prêt la prochaine aventure de Terrence Grant, le flegmatique détective britannique qui m’a permis de payer mon loyer jusqu’ici. Sa dernière péripétie l’avait laissé à Istanbul, au secours de miss Livertone. Il y était toujours six mois plus tard, abandonné là par les caprices de mon esprit. Les droits télé étaient signés. Une quelconque chaine diffuserait bientôt Grant et le mystère Hoffman, premier épisode d’une série déjà vantée comme le succès de l’année. Je secoue la tête, pose les mains sur mon cou douloureux avant de le faire craquer. Ma faible concentration s’évade, attirée par quelques notes de musique échappées du canapé d’angle acheté avec les droits de mon dernier roman, offrant une vue directe sur les toits haussmanniens de nos voisins. Exaspéré, je rabats violement l’écran de l’ordinateur.
— Giagio ! J’ai déjà un mal fou à réfléchir !
Une petite tête brune, frisée se redresse et me fixe d’un air étonné. Le sourire dans ses yeux verts chasse rapidement ma colère.
— C’est vrai que tu avais l’air tellement inspiré avant la chanson ! Et puis, tu dis que je dois améliorer mon français.
— Tu pourrais le faire en écoutant autre chose que du rap. Dis-moi, qu’est ce que ça t’apprend, cette merde ?
— Si écoute celle-là : mon cœur est une tirelire toujours en manque de billets. Ma c’est beau, non ?
— Sans doute …
J’ai beau essayé, je n’arrive jamais à lui en vouloir longtemps. Quand Giacomo est venu vers moi, dans l’une de ces soirées parisiennes où me trainent parfois mes rares amis, toutes les barrières de ma vie rangée ont volé en éclat. Tout juste débarqué de Rome, il cherchait un petit boulot comme comédien. Après notre rencontre, j’ai passé trois nuits seul avant de le supplier de me rejoindre. Depuis, il traverse ma vie avec indolence. Sa joie de vivre illumine la grisaille de mes journées parisienne. Sa main brune apaise mes soirs d’angoisse depuis près de six mois. Abandonnant le confortable sofa, il s’avance vers moi, enlace mon corps assis. Je lui promets, une fois encore, que quand ce maudit roman sera achevé, je l’emmènerai passer l’été en Toscane, comme dans ce film qu’il regarde en boucle.
— En attendant, murmure-t-il, sortons d’ici, s’il te plait ! Il y a du soleil, le printemps va arriver. Qui sait, tu trouveras peut-être dehors une idée pour le grand inspecteur Grante !
Sa manière toute italienne d’écorcher le patronyme britannique de mon héros finit de me convaincre. J’enfile mon blouson et abandonne une fois de plus ce pauvre Terrence au pied du palais de Topkapi.

Square Marigny – 16h
Arrivé au parc, Tybalt agite la queue. Le cocker renifle, enfonce les pattes dans la terre molle. Oreilles dressées, il renifle l’arrière train de chaque congénère que l’on croise. Les jambes qui me portent depuis bientôt soixante-dix ans peinent à suivre son rythme, m’abandonnent au premier banc. Résigné, le petit animal se couche et me laisse profiter des premiers mots du roman que je redécouvre pour la dixième fois. J’arrive à peine à la page 20 quand mon esprit est dérangé par une voix puissante. Mon regard rencontre le visage agréable d’un jeune homme. Je l’observe déambuler sans se soucier des passants, parlant dans un fort accent transalpin avec un camarade aux cheveux blonds. Regrettant un instant qu’ils s’installent sur le banc voisin du mien, j’enfonce mon bouquin au fond du Birkin que Jacques m’avait offert pour nos noces de perle.
Parmi toutes les assises du parc, il a fallu que Giacomo choisisse la plus près d’une vieille mondaine parisienne. Son roquet bat déjà la queue près de nous. Je m’efforce de l’oublier en observant le beau visage à ma droite se tourner vers le ciel, gorger son teint chaud des pâles rayons du soleil hivernal. Un frisson m’envahit quand ses doigts enlacent les miens. Je redoute toujours les manifestations publiques.
— La vieille nous regarde, dis-je en récupérant ma main.
— Qu’est ce que cela peut bien foutre ?
— Giagio, il faut vraiment que t’écoutes d’autres chansons … Tu sais très bien comment sont les gens ici, je préfère être discret, c’est tout. Je n’ai pas envie de me faire juger par toutes les grands-mères de Paris.
A mes mots, Giacomo se relève brusquement, me fixe d’un air désespéré.
— Le monde entier n’est pas noir, Arturo, et je vais te le prouver !
Figé, je l’observe marcher le long du chemin de terre jusqu’à ramasser une petite jonquille cassée. Le battement de mon cœur redouble dans ma poitrine en le voyant s’approcher de la veille femme et lui tendre la fleur dans un sourire. Mon angoisse sociale ne peut en supporter plus. Mes yeux se détournent de lui, ne se reportent sur le jeune italien que quand des éclats de rire me parviennent jusqu’aux oreilles. La parisienne au foulard hermès se tourne vers moi après lui avoir confié son cocker, ravi de repartir en ballade.
— Bonne Saint Valentin à vous deux, s’exclame-t-elle dans un sourire, alors, quel est le programme pour aujourd’hui ?
— Oh, euh… Vous savez, de nos jours plus personne ne fête le 14 février … J’ai un travail à terminer, c’est assez pressé alors je pense qu’on va rentrer et je vais me mettre au boulot.
— Balivernes ! Pardonne-moi, mais il faudrait être idiot pour gâcher cette journée ! Mon époux est mort il y a deux ans maintenant, mes enfants sont loin et ne pensent à moi qu’à mon anniversaire. La vie est courte, alors, écoute-moi : tu es en train de ruiner la chance de ta vie. Oublie donc ton stupide travail et emmène ce charmant jeune homme n’importe où sur cette planète où tu pourras l’aimer pendant des jours entiers !
Le jeune romain ramène bientôt le petit animal tirant la langue. L’élégante sexagénaire reprend son chemin après avoir emballé la petite fleur dans un mouchoir parfumé. Mon esprit réfléchit à toute vitesse. Mon cœur me hurle de l’écouter. Tandis qu’elle peut encore nous entendre, je m’approche de Giacomo, passe la main dans ses boucles brunes.
— Je refuse d’attendre cet été pour être pleinement avec toi. Partons. Tout de suite. Quittons Paris par le premier avion. Demain, je veux que tu te réveilles en Toscane, dans une villa entourée par les pins.
Pour la première fois depuis des jours, Giacomo me renvoie un sourire sincère.
— Mais … Et l’inspecteur Grante ?
— Au diable l’inspecteur Grant et miss Livertone. Au diable les pages blanches, les éditeurs et les séries télé. C’est toi que je veux.


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· Texte d’Oanell ·

Deux bancs
Deux âmes
Perdues
Dans un hiver
Sans fin.
Soif de rêve
Pas d’amour
Imagination
Ephémère.
Vous commencez à parler
Sous les flocons d’hiver
En attendant
Si impatients
Que le temps passe.
Le printemps.
Enfin.
Tous les jours tu t’assieds
Sur ce banc en bois
Et vous êtes quelques mètres
L’un de l’autre
Permettant à vos sourires
Et vos rires
D’être au rythme
Des hirondelles.
Migration.
L’été.
Trop vite.
Chaleur accablante
Toujours deux bancs
Lire un livre
Au soleil
S’enraciner
Dans l’amitié
Ou plus
Qui sait.
L’automne.
C’est fini.
Les feuilles tombes
Il pleut
Dans ton cœur
Orage violent
Un des bancs
Disparaît.
Un banc
Une âme
Perdue
Dans la mélancolie
D’un temps
Passé
Peut-être même
Imaginé.


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· Texte de Calamus · 3ème place

Circonstances naturelles

— L’heure approche ! je suis tout excitée !
— Tu es sûre de toi ?
— Évidemment ! Pourquoi ? Tu doutes ?
— Ah non ! Cela m’amuse.
— Alors, mettons-nous au travail !
Le vent glisse délicatement entre les arbres, emportant quelques feuilles couleur de feu. Ces dernières dansent sur les bancs jumeaux.
— Ouh, ça chatouille !
— J’aime l’automne…
— Je préfère la chaleur de l’été.
— Pourtant cette saison est pleine de surprise. Regarde et ressens.
— Je suis un banc… Je ne peux pas sentir. D’ailleurs maintenant que tu en parles… Heureusement, avec tous les fessiers qui se posent sur nous…
— Bonjour la poésie… Non, mais tu ne vois pas la dualité entre les nuances de couleur chaude, et le ressenti des températures froides ?
— Je te l’ai dit… Je suis un banc…
— Quelquefois, je me demande ce qui me retient à tes côtés.
— Certainement les boulons qui te fixent sur place…
Les arbres ploient leurs branches sous la rafale. Cela donne l’impression qu’ils se plient de rire en écoutant cette hilarante discussion.
Deux adolescents font leur apparition et viennent, sans ménagement, s’installer sur le premier des bancs. Les pieds sur l’assise, les fesses sur le dossier.
— Non, mais… Vous n’avez pas honte !
— C’est toi qui parlais de popotin…
— Rigole ! Tu oublies que c’est bientôt l’heure.
— Oh ! Mais tu as raison ! Ils ne peuvent pas rester !
— Je sais bien, je m’y emploie…
Les jeunes sont absorbés par leurs écrans. Dans leur affrontement numérique, ils négligent l’environnement qui les entoure. L’imaginaire, la poésie et le droit d’existence qui demeure universelle. Le silence est rompu, la nature se fige, et l’honneur d’un banc s’effondre.
— Aïe !
— J’ai gagné !
— Arrête ! J’ai été piqué et ça m’a déconcentré !
— Ne cherche pas d’excuse, tu as perdu !
L’un se lève avec la frimousse du satisfait, tandis que l’autre le poursuit pour lui faire entendre la vérité. Les bancs, à nouveau libérés, se réjouissent de la réussite de l’opération « écharde ».
— Nous devons nous y mettre à présent. Tu as ce dont je t’ai parlé ?
— Ah ! Pas de félicitations, mais quand on a besoin…
— Allez ! Presse-toi !
— Voilà, j’y viens !
On peut relever une particularité sur le premier banc. Sur l’extrémité gauche de son assise, un nœud du bois a disparu. Une fissure qui ressemble étrangement à une poche en partie fermée.
Et justement, l’ouverture semble s’agrandir et une légère secousse projette quelques graines sur le fameux banc.
Immédiatement, les moineaux viennent profiter du festin. Ils sautillent, piquent et font vibrer leurs ailes de plaisir. La nourriture se fait de plus en plus rare, et certains passants les aident à subvenir à leurs besoins.
— Parfait ! J’espère que cela va marcher.
— Évidemment, c’est moi qui m’y colle.
— Désolé que mes magnifiques courbes naturelles aient déjà réalisé le travail.
Le deuxième banc possède également sa particularité. En y regardant de plus près, on peut apercevoir une légère torsion du bois sur son extrémité droite. Ce qui a créé une cuvette, qui en temps de pluie, se remplit.
— Ça y est ! La fête est finie !
— Alors ?
— C’est parfait… Je suis comblé de bonheur.
Les volatiles quittant les lieux laissent quelques traces de leur passage. Les fientes recouvrent une bonne moitié du premier banc.
— Génial ! Nous sommes prêts !
— J’espère que je n’aurais pas fait tout ceci pour rien…
— Regarde ! La voilà !
Les talons hauts font crisser les cailloux sur le chemin. Une jeune femme, tout emmitouflée, s’arrête devant le banc humide.
— Elle hésite…
— Non, regarde mieux. Elle ne voit rien avec la buée sur ses lunettes.
Le chocolat chaud en main, elle s’installe avec douceur sur la partie sèche. Elle se recroqueville tout naturellement pour capter le maximum de chaleur du gobelet.
— Elle a froid… Elle ne va pas rester longtemps.
— Ne raconte pas de bêtises ! Tu vas nous apporter la poisse ! Elle va lire comme chaque jour et tout se passera bien.
Elle pose son sac à côté d’elle, fouille à l’intérieur, pour en sortir un livre.
De l’autre côté apparaît un jeune homme. Le regard fixé à ses pieds, les mains dans les poches de sa doudoune, il semble déjà ailleurs.
— Ah ! Quand même !
— Eh ! Je suis là ! Ne te trompe pas de banc !
Il ralentit sa marche en découvrant l’état de son lieu de paix avec la nature. Celui qu’il rejoint chaque jour, dans le but de se plonger dans son imaginaire.
— Il hésite…
— Ce n’est pas toi qui me houspillais de ne pas dire ça ?
— Fais quelque chose !
— Mais je ne sais pas quoi faire !
La jeune femme, un peu gênée, le regarde avec interrogation.
Il rougit légèrement et ses yeux passent du banc à sa voisine.
— Oh ! Vous pouvez vous asseoir. Cela ne me dérange pas.
— Je… Je vous remercie. C’est idiot… les habitudes.
— Non, je comprends très bien.
Il vient se placer sur la partie propre du premier banc… et se retrouve donc à l’extrémité, tout comme sa voisine. Cette forte proximité fait naître une ambiance particulière.
— Ouiiii !
— Calme-toi, rien n’est fait encore.
Les feuilles s’envolent sous une nouvelle bourrasque. Elles dansent et animent l’instant de silence qui s’est installé. Elle frissonne légèrement. Il a un réflexe de protection et s’arrête. Elle fait semblant de n’avoir rien vu et après une gorgée chaude, attrape son livre. Les yeux du voisin sont happés par ce geste.
— Que lisez-vous ?
— Les Hauts de Hurle-Vent d’Emily Brontë.
— Oh… « J’aime le sol qu’il foule, l’air qu’il respire, et tout ce qu’il touche, et tout ce qu’il dit. J’aime tous ses regards, et tous ses gestes, je l’aime entièrement et complètement. Voilà ! ».
La buée réapparaît sur les lunettes de la demoiselle. Les joues du jeune homme deviennent cramoisies. Les pupilles s’illuminent de milliers d’étoiles et les sourires s’allongent timidement.
— On a réussi !
— Ce qu’il ne faut pas faire pour les rapprocher…
— J’adore l’automne !
— Ne te secoue pas trop, tu risquerais de la refroidir.
Les arbres ploient leurs branches, les oiseaux chantent, le vent glisse… L’amour naît.


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· Texte d’Amour Graidia ·

Doublement condamnés

Il est d’une grande difficulté de se mesurer à une chose opposée. Les similitudes demeurent seules clés de comparaisons. Les humains se comparent les uns aux autres depuis des générations. Chacun marche dans la rue divulguant ses critères qu’il compare aux passants. Chaque individu représente un critère, une similitude, une opposition et donc un rival.
Et si vous n’aviez qu’un seul adversaire, le seul que vous affronterez tout au long de votre vie…

Depuis ma naissance, les comparaisons entre mon frère et moi sont omniprésentes. Aux yeux du monde, nous ne sommes qu’un jeu de sept différences, constamment mis l’un à côté de l’autre pour satisfaire ces visages inconnus s’exaltant aux devinettes :
Quels yeux sont les plus bleus ?
Quel frère est le plus grand ?
Quel nez est le plus droit ?
Constamment comparés, aucunement dissociés. Couple éternel à jamais enchainé. Dans notre société, le physique prime sur la personnalité. Dès lors que notre enveloppe se trouve affectée, nous ne devenons tous deux qu’une copie de l’autre, dépourvue de caractère.
Les années passèrent sans changement. Douloureux deviennent les événements.
« L’un et l’autre », voilà l’appellation adoptée par tous ces passants…

Seule remède à tout cela, nous séparer. Je ne vis plus selon mes envies, mais en suivant cette quête d’opposition. Plus nous seront différents, plus nous serons indépendants. C’est de là que naquit notre adversité. Notre finalité demeurera la volonté d’être dissociés.


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· Texte de Jean-Charles Paillet ·

Ta voix avec mes doigts
guitare et violon accordés
visages emportés
nous égrenions la nuit
ses premières étoiles

Tes lèvres en sursis
d’un autre chant
je les rêvais attirantes
en pulpeuses groseilles

Cette nuit là en moi
fût buissonnière


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· Texte de Léanna Michel ·

Duo pour quatre mains

Du bout des doigts
Accorde-moi
Ce duetto
Cet allegro

Si tu le veux
Rien que nous deux
Pourrons jouer
Cet air secret

Concert privé
Tendresse et joie
Que nous touchons
Du bout des doigts


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· Texte de Tuy Nga Brignol ·

En musique, les duos pour deux violons sont les plus fréquemment rencontrés parmi les duos pour instruments à cordes frottées. L’œuvre est composée pour être jouée par deux interprètes.
Au sens figuré, duo peut être utilisé pour parler de deux partenaires considérés comme une unité dans une relation de couple.
En début de la relation, chaque duo est plein d’espoirs et de rêves pour le futur. Mais la route vers une vie commune heureuse et durable est loin d’être facile, et bon nombre de duos choisissent de ne pas terminer le voyage ensemble.

Notre besoin émotionnel le plus profond est d’être authentiquement aimé, de connaître un amour sincère qui procède de la pleine conscience, et non d’un instinct.
Nous avons tous, depuis l’enfance un « réservoir émotionnel » qui ne demande qu’à être rempli d’amour. Si nous avons manqué d’amour pendant notre enfance, nous aurons encore plus besoin d’affection dans notre vie d’adulte. Pour alimenter ce « réservoir émotionnel », divers langages d’amour spécifiques à chaque individu sont à connaître.
Nous avons tous chacun un ou plusieurs langages d’amour auxquels nous sommes sensibles. Ces différences de langage sont issues de notre enfance ou de notre adolescence, en lien avec notre modèle parental, notre personnalité, notre perception de l’amour, nos émotions, nos besoins et nos désirs. Il est important pour chaque partenaire de maîtriser ce langage propre à soi et à l’autre.
Nous avons tous assimilé/retenu plein de croyances dès l’enfance, en provenance de nos parents, de la religion et de l’éducation. Elles sont inscrites de façon consciente et inconsciente dans nos mémoires sous forme d’émotions, de paroles, de pensées, de peurs et de manques. Cela nous demande du temps pour explorer, découvrir, libérer et faire jaillir notre vraie essence originelle. Le processus va durer autant de temps qu’il en faudrait pour éliminer des inscriptions d’énergie stagnante, disqualifiée, déviée ou figée.

Pour que l’Être humain puisse parvenir à la libération de tout ce qui a été enfoui, dissimulé en lui, il se doit de se regarder autrement. Il pourrait alors atteindre des possibilités illimitées au-delà de l’entendement humain. Cela demande d’apprendre et de comprendre le fonctionnement du corps physique à travers la parole, les pensées et les gestes. Par ailleurs, cela demande aussi d’être très présent à ce qui se passe autour de soi et d’être très vigilant à ce qui est alimenté émotionnellement tout au long de la vie.

L’art d’aimer est la combinaison d’un langage, de gestes, d’attitudes, de mots et de mouvements dans lequel le désir parle, les regards se cherchent. Le moindre geste ou commentaire déplacé peut tout gâcher. C’est comparable à une danse dans laquelle l’intelligence et la psychologie sont plus importantes que la beauté physique. Si nous voulons vraiment être un « bon » partenaire non frustré, nous devons trouver ce point d’équilibre parfait où nous saurons exprimer le meilleur de nous-mêmes, sans pour autant nous éloigner de notre propre identité. Aimer l’autre, ce n’est pas surjouer, et encore moins incarner ce que nous ne sommes pas. L’observation, l’empathie et l’anticipation sont essentielles à prendre en compte.

En effet, on ne peut pas prétendre être un bon partenaire si on n’est pas capable de lire les signaux, les gestes et le langage non verbal de l’autre. Pour cela, il y a toujours de petits indices qui indiquent si la connexion est en marche ou non. Dans le cas contraire, il est essentiel de savoir détecter l’absence d’atomes crochus pour éviter de tomber dans un comportement contraint qui ne mènera nulle part, si ce n’est à l’agacement et à la frustration.

Certains duos choisissent de ne pas garder les lignes de communication ouvertes pour pouvoir continuer à blâmer l’autre, laissant l’amertume et le ressentiment s’accumuler dans leurs cœurs. Une incompréhension absolue avec absence totale d’effort des deux côtés va s’installer. Le cercle vicieux va générer des réservoirs émotionnels vides et un vrai duel à la clé. La définition historique du duel est un combat entre deux personnes dont l’une exige de l’autre la réparation d’une offense par les armes. Dans notre contexte, il désigne un conflit d’idées, des forces antagonistes au sein du duo, ou en d’autres termes un combat acharné entre deux adversaires.

Toutefois dans certains cas, il est encore possible de sauver la relation du duo en ré-apprenant à s’écouter, à se parler dans le langage d’amour qui parle le plus à l’autre.
L’art d’aimer sainement et de façon durable requiert de l’authenticité et du sens de l’humour. Le naturel, la proximité et le fait de se montrer tel que l’on est, sans théâtralité, constituent des facteurs de réussite. De plus, si l’on y ajoute un zeste d’humour pratiqué de manière intelligente, on obtient un ingrédient supplémentaire pour se captiver mutuellement. Nous avons tous les moyens pour y parvenir afin de profiter de ces expériences pleines d’émotions et de sensations pouvant conduire à des moments inoubliables.

Casanova est connu comme le séducteur le plus célèbre de l’histoire, dans la société vénitienne de l’époque. C’était un homme intuitif et intelligent qui savait tirer parti de chaque opportunité. Il a connu un grand succès, et notamment auprès des femmes. Il était également historien, écrivain, musicien, mathématicien, diplomate, juriste, philosophe, bibliothécaire, agent secret italien… Et, par-dessus tout, il connaissait bien les besoins des gens. Il les connaissait et il leur donnait satisfaction, que ce soit dans le domaine de l’art, de la musique, de l’amitié, du divertissement, du soutien…

En conclusion, l’art d’aimer sainement c’est aussi l’art d’être conscient de qui l’on est, de ce que l’on attend de la vie, et de savoir qui nous avons en face de nous. Il s’agit de découvrir ce que l’autre apprécie ou ce dont il a besoin et le lui fournir de manière appropriée. N’hésitons donc pas à nous donner la chance que nous méritons.
Le duo pourra alors affronter n’importe quelle tempête, et aura également beaucoup de plaisir ensemble en cours de route !


Et pour terminer cette sélection, je vous présente le mien, hors concours :

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· Texte d’Amelia Pacifico ·

Inséparables, tu m’avais dit. Inséparables ! Tu me l’avais promis…
Alors quand s’est abattu le tsunami, j’ai été réellement surpris.
Comment ne plus être amants, ou même amis ? Comment anticiper les aléas de la vie ?
Et ces bruyantes bestioles, que tu chéris, nous allons les partager, elles aussi ?
Inséparables, c’est ce que le vendeur a dit. S’ils n’en meurent pas, ça serait de la pure magie.
Tu les veux, mais dans le fond, moi aussi. Ils symbolisent notre amour, en somme toute ma vie.
Quelle solution trouver, quel compromis ? Quand on sait pour quelle raison on les a pris ?
Nous nous aimions alors à la folie. Nous restions à demeure, faisant l’amour, oubliant les sorties.
Tu redécouvrais mon corps chaque nuit, pendant que je savourais le tien, délice exquis.
Et puis le temps a passé, les ardeurs aussi. Et tu ne m’as plus regardé… pire, tu m’as banni.
Tu ne cherchais plus mon aval, ni mon avis. D’autres que moi ont fouillé tes plis.
Quand est venu l’heure de parler ont fusé les cris. Reproches, rancœurs, aigreur et mépris.
Pourtant, comme je t’ai aimée, tant chérie ! Tu étais tout à mes yeux, peut-être un peu trop, voire à la folie.
T’ai-je étouffée, empêché d’être épanouie ? N’as-tu jamais ressenti comme mon amour est infini ?
J’en parle au présent, car ce n’est pas fini. Notre histoire peut encore porter ses fruits.
Pour preuve, je supporte encore le pépiement de ces oiseaux maudits, ceux que tu as tant voulu posséder qu’il m’a fallu faire un crédit.
Pourtant, dieu sait que c’est le genre de viande à brochette que je honnis. Des petits sacs à parasites qui coûtent au quotidien un fric inouï.
Mais peut-être sont-ils la clé de ton esprit ? Peut-être qu’avec eux, je pourrai réussir à soigner mon cœur meurtri ?
Peut-être m’écouteras-tu, non pas pour des geigneries, mais pour une magnifique et merveilleuse plaidoirie ?
Celle qui saura te toucher en mettant en lumière mes ressentis, qui saura te parler pour te faire changer d’avis.
Sinon, il me restera toujours la vengeance à bas prix. En deux coups de main secs et rapides, les deux inséparables seront vite partis…


Merci à tous pour vos participations et lectures !

A bientôt 💋

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