Participations au Rendez-Vous des Plumes – Juin 2022

Bonjour ! 😊

Je rĂ©cupĂšre tout juste l’accĂšs Ă  la partie blog du site, petit souci technique de mise Ă  jour qui a traĂźnĂ© en longueur, veuillez m’en excuser !

Nous dĂ©couvrons donc aujourd’hui les textes participant au thĂšme guide non obligatoire “Puzzle” avec les listes de mots imposĂ©s, qui a rĂ©veillĂ© une certaine crĂ©ativitĂ© chez les plumes qui ont tentĂ© l’aventure ! Jugez plutĂŽt…

Les textes ne sont relus qu’au moment de leur publication, et ce uniquement dans le but de vĂ©rifier qu’ils ne contreviennent pas au rĂšglement de l’atelier d’Ă©criture. Si le cas devait se produire, le texte ne serait tout simplement pas publiĂ©, sans autre recours possible de son auteur. La Petite Boutique des Auteurs n’est pas responsable des coquilles, fautes d’orthographe, syntaxiques ou grammaticales Ă©ventuellement prĂ©sentes dans les textes qui participent au Rendez-Vous des Plumes.
Merci d’en prendre note avant lecture.

Amelia

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· Texte dAntoine Bouvier ·

Le Dahu

Lorsque le CrĂ©ateur eut rĂ©glĂ© le dĂ©sĂ©quilibre gravitationnel existant entre les corps cĂ©lestes orbitant autour du soleil, il se prĂ©occupa de les pourvoir d’ĂȘtres vivants, vĂ©gĂ©taux et animaux en fonction de la nature de leur environnement gazeux, tellurique ou aqueux. 
L’homo sapiens, bipĂšde ingĂ©nieux, Ă©mergea Ă  l’issue d’une longue Ă©volution telle que dĂ©crite par le naturaliste Charles Darwin et, depuis sa grotte calcaire, assista au dĂ©clin progressif d’espĂšces condamnĂ©es par leur impuissance Ă  s’adapter Ă  de rapides variations climatiques et alimentaires.
Ainsi la Licorne, le Griffon, la Vouivre, bĂȘtes encore dĂ©crites communĂ©ment par les moines au Moyen-Age disparurent rapidement pendant le Petit Age Glaciaire, au quinziĂšme siĂšcle.
Un animal eĂ»t la chance d’échapper Ă  cette triste fin car, habituĂ© Ă  la froidure des montagnes comme l’est le chamois Ă  qui il ressemble Ă©trangement, il sut s’adapter grĂące Ă  un modus vivendi discret en se cantonnant essentiellement dans les hautes forĂȘts de conifĂšres du massif pyrĂ©nĂ©en, entre l’AriĂšge et les Hautes PyrĂ©nĂ©es. Ce caprin dĂ©nommĂ©  dahu (ascentus lateralis), n’est visible que lorsque la neige a libĂ©rĂ© les pentes rocheuses, au dĂ©but de l’étĂ©. On peut alors l’apercevoir en train de jouer au milieu des premiĂšres pousses d’asphodĂšle ou d’astragale.
Aujourd’hui, les bergers ou chasseurs d’isard de la vallĂ©e d’Ossau ou du massif de l’Arbizon qui ont eu la chance de voir surgir un dahu, en dehors des secteurs boisĂ©s, isolĂ© sur les sommets ou au-dessus des rimayes, se comptent sur les doigts d’une main mais leurs descriptions convergent pour en faire un portrait fidĂšle.
De robe fauve, sans tache claire frontale comme l’isard mais muni, comme ce dernier, d’une criniĂšre sur le dos, d’une petite queue en forme d’arc dirigĂ© vers le ciel et de deux cornes verticales Ă  pointes recourbĂ©es en crochet vers l’arriĂšre, ce mammifĂšre jouit d’une excellente agilitĂ©, cependant monodirectionnelle en raison d’une particularitĂ© anatomique qui lui est propre : deux pattes latĂ©rales nettement plus courtes, adaptation au dĂ©placement sur terrain pentu, sans fatigue aucune. Naturellement, les pattes courtes sont en amont et les longues, en aval, ce qui lui permet de conserver une parfaite horizontalitĂ© abdominale lorsqu’il se dĂ©place Ă  flanc de montagne.
Incapable de progresser selon la ligne de plus grande pente, sa course est cependant trĂšs vĂ©loce pour Ă©chapper aux avalanches ou disparaĂźtre derriĂšre le chaos d’un Ă©boulis. Le dahu vit en solitaire, pas en harde comme son cousin, l’isard, qu’il ne peut suivre dans les zones de parois, escarpĂ©es.
Est-il le produit d’une mutation ou d’une adaptation Ă  un environnement spĂ©cifique? Rien n’est sĂ»r et en l’occurrence, il est admis que cette singularitĂ© est sans doute aussi ancienne que l’animal lui-mĂȘme, puisqu’on la retrouve, croquis fidĂšle, sur une peinture rupestre de la grotte du Mas d’Azil, en AriĂšge. Cette morphologie particuliĂšre a permis de distinguer deux sous-espĂšces qui se rencontrent rarement, sur la mĂȘme montagne, sauf en tĂȘte Ă  tĂȘte.
— le dahu dextrogyre qui possĂšde des pattes plus courtes du cĂŽtĂ© droit, et ne peut donc se dĂ©placer Ă  flanc de montagne que dans le sens des aiguilles d’une montre ; le dahu lĂ©vogyre dont les pattes plus courtes du cĂŽtĂ© gauche, l’obligent Ă  se dĂ©placer dans le sens contraire des aiguilles d’une montre.
Pour atteindre le sommet d’une montagne isolĂ©e, les deux types de dahu doivent donc se dĂ©placer en une longue spirale autour de la montagne.
A la saison des amours, les membres de chaque sous-espĂšce, dextrogyre ou lĂ©vogyre, se reproduisent durant les premiers mois de l’annĂ©e. L’accouplement avec une femelle consentante, dans une sapiniĂšre peu accessible, fait suite Ă  un combat dĂ©stabilisant entre mĂąles, le vaincu, l’arriĂšre-train en charpie, pouvant chuter dans une rimaye ou un ravin.  Il arrive aussi que le mĂąle vainqueur, aveuglĂ© par le dĂ©sir, dĂ©passe sa dulcinĂ©e et, Ă©vitant de rebrousser chemin, se voit contraint de faire un tour de montagne avant de la retrouver, sort injuste
 en compagnie d’un autre mĂąle.
Si les dahus dextrogyres, tout comme les lĂ©vogyres, se reproduisent entre eux, sans problĂšme majeur, s’appuyant latĂ©ralement du cĂŽtĂ© « longues pattes Â» contre une barre calcaire, il arrive que deux dahus morphologiquement diffĂ©rents parviennent Ă  se reproduire. Cela nĂ©cessite des conditions topographiques particuliĂšres, une doline ou un fossĂ© peu profond en Y ou bien une crĂȘte Ă©troite avec des degrĂ©s de pente favorables, autorisant une marche arriĂšre, parallĂšle, prudente et minutieuse. Le produit, stĂ©rile comme l’est le mulet, issu de l’amour d’un cheval pour une Ăąnesse, peut comporter deux pattes courtes devant et deux pattes longues Ă  l’arriĂšre ou la disposition inverse ou encore quatre pattes de mĂȘme longueur.
Dans le livre de chasse de Gaston Phoebus, il est fait mention de la chasse au dahu : « Comment on doit chasser et prendre le bouc ou dahu sauvage, un saisissable rochassier Â».
Au sein d’une forĂȘt d’altitude en hiver, on a le plus de chance de l’approcher, seul, « Ă  l’accroupie Â» ou en battue. Seul, tout consiste Ă  avancer en silence et Ă  reconnaĂźtre le bruit caractĂ©ristique et irrĂ©gulier de chevrotement ou chuintement produit lorsque le dahu libĂšre pĂ©riodiquement ses fosses nasales d’aiguilles de sapin accumulĂ©es ou lorsqu’il croque des baies Ă  noyau dur.  Parce que l’animal jouit d’un odorat trĂšs dĂ©veloppĂ© et est capable de sentir Ă  distance les odeurs de transpiration, il est fort recommandĂ© au chasseur de mettre prĂ©alablement ses pieds et ses mains dans l’eau et de les frotter avec de la menthe sauvage.
La chasse en battue ou « Ă  cor et Ă  cri Â» consiste Ă  effrayer le dahu et Ă  le pousser au pied des parois ou l’attendent des chasseurs embusquĂ©s. Leur apparition soudaine en face de lui, Ă  faible distance, accompagnĂ©e d’un cri strident, le pousse Ă  se retourner pour fuir, occasionnant une perte immĂ©diate d’équilibre et une longue chute le long de la pente. Il n’est alors pas toujours aisĂ© d’aller le chercher.
Avant 1789, Louis Ramond de CarbonniÚre, parti botaniser du cÎté de la BrÚche de Roland, a fait une description précise du chasseur local, type:
« Je vis un homme, armĂ© d’un fusil et qui descendait avec un air d’agilitĂ© et de fiertĂ© que j’admirais… Je remarquais ses crampons suspendus Ă  son sac et la petite hache qu’il portait Ă  sa ceinture pour tailler sa route dans la glace… Cet homme avait la figure hardie et fiĂšre ; une barbe Ă©paisse et frisĂ©e se confondait avec ses cheveux noirs et crĂ©pus ; sa large poitrine Ă©tait dĂ©couverte et ses jambes nerveuses, nues; pour vĂȘtement, il avait un lainage Ă©pais, et pour chaussures celles des Romains et des Goths ; un morceau de peau de vache, le poil en dehors, appliquĂ© en matiĂšre de semelles Ă  la plante du pied et serrĂ© au moyen de deux courroies pour se lier au-dessus des chevilles. Tel est l’uniforme et la mine du vrai montagnard, du chasseur de dahu de cette haute rĂ©gion.
Le dahu est-il une espĂšce en voie de disparition et donc protĂ©gĂ©e, aujourd’hui ? Sans doute, pour le prĂ©fet de l’AriĂšge qui a classĂ© la partie montagneuse du massif de l’Arize prĂšs de Saint-Girons, appartenant au Parc National PyrĂ©nĂ©en, comme zone de protection du dahu, (arrĂȘtĂ© de conservation de biotope, en date du 1er avril 1980, bĂątiment de la Halle). La chasse au dahu y est strictement interdite, sans autorisation prĂ©fectorale.
L’écrivain et grimpeur Sylvain Tesson va trĂšs prochainement se rendre dans les PyrĂ©nĂ©es Centrales pour y dĂ©busquer le dahu. On peut lui faire confiance aprĂšs avoir rĂ©ussi Ă  filmer de superbe façon la « PanthĂšre des Neiges Â», un autre animal particuliĂšrement rare et discret sur les plateaux tibĂ©tains.


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· Texte d’AthĂ©naĂŻs Grave ·

Voyage introspectif

Aujourd’hui, je vous invite dans un voyage pas comme les autres. OĂč allons-nous ? Dans un endroit trĂšs secret que trĂšs peu ont l’occasion de voir. Nous allons visiter ma tĂȘte ! Quelle drĂŽle d’idĂ©e me direz-vous ? A cette Ă©poque de l’annĂ©e, on prĂ©fĂšre farnienter sur une plage ou jouer les aventuriers Ă  l’autre bout du monde. Oui, il est clair que ma tĂȘte n’apparaĂźt pas Ă  premiĂšre vue comme la destination de vacances de rĂȘves et je n’en voudrai pas Ă  ceux qui prĂ©fĂ©reront des destinations plus classiques. Mais pour ceux qui sont curieux, ou qui n’ont rien de mieux Ă  faire, c’est parti ! Je vous demanderai simplement de ne rien toucher et de laisser chaque chose Ă  se place. C’est dĂ©jĂ  assez difficile pour moi de m’y retrouver, n’allez pas perturber encore plus mon esprit, je vous en serai reconnaissante.
Comme vous pouvez le voir, c’est un peu le fouillis. Du moins en apparence, c’est dans ce petit bazar que je me sens bien. Mon systĂšme de classement n’est pas des plus ingĂ©nieux et le tri n’est fait qu’à un rythme trĂšs irrĂ©gulier, je le reconnais. Je vous l’avoue, je m’y perds moi-mĂȘme parfois mais c’est dans cet univers entropique que naĂźt ma crĂ©ativitĂ©. A ce propos, par souci de sĂ©curitĂ©, je dois vous avertir : vous verrez peut-ĂȘtre des Ă©clairs surgir de temps Ă  autres de façon totalement alĂ©atoire. Ne prenez pas peur, ce sont simplement des idĂ©es. Elles viennent comme ça, sans prĂ©venir, en espĂ©rant que je les couche sur le papier. Elles restent rarement trĂšs longtemps. Si elles ne sont pas utilisĂ©es dans les plus brefs dĂ©lais, elles s’en vont aussi vite qu’elles sont arrivĂ©es. Elles sont un peu susceptibles, et guĂšre patientes. Je trouve ceci un peu injuste Ă  mon Ă©gard, je ne peux pas ĂȘtre en permanence Ă  leur disposition. Ce n’est pas pour autant que je ne leur apporte pas ma plus attentive considĂ©ration.
Je vois que vous commencez Ă  esquisser un premier croquis de ma personnalitĂ©. Bon par oĂč commencer notre visite
 ? Je sais ! Nous avons tous notre jardin secret, n’est-ce pas ? Un espace parallĂšle oĂč nous aimons nous rĂ©fugier. Je vais vous prĂ©senter le mien. Je ne l’ai encore jamais montrĂ© Ă  personne. Allez-y, ne soyez pas timide, entrez ! On se croirait dans la bibliothĂšque du Trinity College de Dublin ? C’est exactement ça, Ă  peu de chose prĂšs. Je ne l’ai jamais vu en vrai, seulement en photo, mais ce lieu m’a toujours fait rĂȘver. Les bibliothĂšques ont toujours quelques choses de magique, vous ne trouvez pas ? Elles sont les portes vers d’autres mondes. Fantastiques, surrĂ©alistes, beaux, Ă©tranges, inconnus, parfois effrayants, d’autres fois paradisiaques
 Mais toujours une nouvelle voie d’évasion. Si la machine Ă  voyager dans le temps existe, Ă  coup sĂ»r c’est une bibliothĂšque. C’est mon endroit prĂ©fĂ©rĂ©. Si je pouvais, j’y resterais cachĂ©e toutes mes journĂ©es

Bon, passons Ă  la suite maintenant. Je vous conseille d’enfiler un lainage. Nous allons nous rendre dans la zone la plus glaciale de ma tĂȘte. J’y ai passĂ© beaucoup de temps par le passĂ©, maintenant je fais de mon mieux pour l’éviter mais malheureusement, cette partie de moi me rappelle encore Ă  elle de temps Ă  autre, malgrĂ© mes efforts. J’aurai voulu vous Ă©pargner cette partie, mais sans elle, vous n’aurez qu’une esquisse de qui je suis. Nous voici sur la Banquise des Mauvais Souvenirs et de la DĂ©pression. C’est grand, beaucoup trop grand, 
 Chacun de nous a sa banquise, sa part de froid dans le cƓur. Elle n’est pas toujours aussi Ă©tendue mais, il arrive qu’elle soit plus vaste encore. MĂȘme l’homme le plus heureux du monde a un jour pleurĂ©. MĂȘme la personne la plus comblĂ©e de la Terre a ses fissures et ses icebergs Ă  la dĂ©rive. Parfois, la chaleur d’un ĂȘtre cher parvient Ă  les faire fondre, mais la banquise ne disparaĂźt jamais complĂ©tement. Elle fait partie de notre histoire Ă  chacun. Et sans elle, nous ne connaĂźtrions pas la valeur des moments heureux.
Pour finir sur une note plus joyeuse, je vais dĂ©sormais vous montrer mon petit grain de folie. Bienvenue dans la Halle aux Jeux de Mots ! La dĂ©coration est quelque peu criarde, je vous l’accorde. On se croirait Ă  l’intĂ©rieur d’un tableau de Picasso. Pour entrer, il faut sonner aux clochettes de muguets. La lumiĂšre Ă©clot en appuyant sur les boutons de roses et se referme en pressant les oranges. Le cyan coule du plafond. La tĂąche fauve dans le fond attaque les yeux. Les murs de moutarde piquent un peu le regard. Le tout est acidulĂ© d’une touche de framboise. Ce mĂ©lange de couleur donne du peps et le sourire pour toute la journĂ©e.
Et voilĂ , chers visiteurs, la visite s’achĂšve pour aujourd’hui. Si vous le souhaitez, vous pourrez revenir demain. Il nous reste encore plusieurs piĂšces Ă  dĂ©couvrir. Avec ces derniĂšres vous aurez une vision d’ensemble de la personne complexe que je suis et le puzzle sera enfin complet. Alors je vous dis Ă  demain, si le cƓur vous en dit.


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· Texte de Kiznaisen ·

Il regardait le ciel. Elle admirait la Terre. Une seule pensĂ©e les animait : savoir ce que faisait leur moitiĂ© Ă  cet instant prĂ©cis. Une interrogation mĂȘlĂ©e d’apprĂ©hension, que le cƓur compensait par des battements plus lents. Tous les deux luttaient contre l’appel de l’ennui, une souffrance dont ils resteraient prisonniers si par malheur ils faiblissaient de trop.
L’infinitĂ© de l’espace se reflĂ©tait dans ses yeux aux reflets d’argent, mais le sourire qu’elle arborait Ă  chaque dĂ©couverte ne durait jamais longtemps. Elle ne s’interdisait rien. Jamais. La croyance d’une autre beautĂ© inĂ©dite qui l’attendrait Ă  quelques pas d’elle lui donnait des frissons dans le dos, jusqu’au point de la tourmenter. Dans une autre vie, elle aurait Ă©tĂ© un fauve Ă  l’appĂ©tit insatiable, sans aucun doute.
Une sensation de dĂ©jĂ -vu s’accrochait Ă  sa peau. Il avait dĂ©jĂ  entendu ce son transportant Ă  la limite de l’irrĂ©el, celui dont on ne saisissait la portĂ©e que lorsqu’il avait quittĂ© notre monde pour rejoindre un univers parallĂšle. La pression qu’il pouvait ressentir Ă  son Ă©coute lui Ă©tait autant insupportable qu’agrĂ©able. Un breuvage de paroles incomprĂ©hensibles pour un humain comme lui. MĂ©lange de cris sauvages et de sifflements presque inaudibles, la cacophonie le libĂ©rait d’un poids : celui de l’absurde.
La vie le dĂ©vorait de toutes parts, tant il avait Ă©tĂ© irrĂ©gulier dans ses engagements. Son temps Ă©tait quasiment Ă©coulĂ©, il en avait conscience. GrĂące Ă  ses doigts de fĂ©e, il empĂȘchait la mort d’approcher. Jouer du piano, encore et encore, pour envouter ses dĂ©mons.
Elle n’arrĂȘtait pas de rĂȘver d’une poupĂ©e aussi rigide que le papier. Au milieu d’autres distractions, l’objet semblait jouer une partition diffĂ©rente, selon une logique qui lui Ă©tait propre. AttirĂ©e par cette anomalie, elle suivait ses Ă©garements sur une autoroute en forme de huit. AprĂšs quelques tours, elle finissait toujours par rattraper le mannequin qu’elle prenait dans ses bras.
Personne ne pouvait la satisfaire autant que son mari en train de s’amuser en pleine halle sans qu’il ne se prĂ©occupĂąt du public ou de ses amis de l’orchestre. Ce temps pendant lequel elle devenait une proie pour l’étrange lui manquait profondĂ©ment. Le sort avait Ă©tĂ© injuste avec elle en lui arrachant sa source de fiertĂ©.
Son imagination lui faisait croire de terribles choses, de futurs moments Ă  partager avec sa chĂšre et tendre. Alors il avançait Ă  reculons, sans se douter que ce chemin ne le mĂšnerait nulle part. C’était Ă  la fin du bal qu’on payait les musiciens et il croyait trĂšs fort Ă  sa performance. Il prĂ©fĂ©rait faire du temps son alliĂ© plutĂŽt que son ennemi, la peine Ă©tait ainsi moins compliquĂ©e Ă  supporter.
Elle mettait tout en Ɠuvre pour conserver la flamme de la passion, enchaĂźnant les visites de planĂštes Ă  une vitesse folle. Chaque atterrissage Ă©tait prĂ©cĂ©dĂ© d’un croquis de l’astre vu de haut, afin de dĂ©terminer ses axes d’étude. Lorsque la population animale Ă©tait inexistante, elle accĂ©lĂ©rait inconsciemment son dĂ©part. D’aucuns jugeraient ingĂ©nieux la capacitĂ© qu’elle avait d’aller Ă  l’essentiel, pourtant il n’était question que de survie. Son Ă©quipage en Ă©tait conscient, mais malheureusement impuissant.
Du lainage sur ses Ă©paules le berçait dans un cocon qu’il ne pensait peut-ĂȘtre jamais retrouver. Il n’avait pas encore fait le deuil de celle qu’il considĂ©rait comme son Ăąme sƓur. Parce qu’il pouvait encore la rejoindre. Il suffisait d’une action, d’un coup bien placĂ©. D’un autre cĂŽtĂ©, il craignait de ne pas pouvoir l’atteindre. Il hĂ©sitait. Peser le pour et le contre de sa vie n’avait rien d’évident, car il ne savait pas ce qui l’attendait au-delĂ  du ciel.
Chaque planĂšte lui amenait son lot d’espoir. TantĂŽt elle voyait une forme humanoĂŻde surgir aux abords des habitations, tantĂŽt elle montrait son sourire Ă  ses collĂšgues, avant de vite dĂ©chanter. Ce n’était pas lui. Ce ne serait jamais lui. Comment pouvait-il en ĂȘtre autrement ? Il Ă©tait impossible que l’accident nuclĂ©aire mondial eĂ»t laissĂ© le moindre rescapĂ©. La Terre n’accordait aucune misĂ©ricorde pour les ĂȘtres humains.


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· Texte de Pierre Gilles Boutillier ·

ParallĂšle Ă  la grande halle se trouvait le casino clandestin. Des joueurs voulant outrepasser une taxation injuste venaient souvent y dĂ©penser plusieurs pesos afin d’affiner leur montage financier. L’homme de Guadalajara, bien que moins ingĂ©nieux, avait une comparable logique. Ainsi, il s’adonnait nĂ©cessairement au gahalgazap pour ne pas ĂȘtre spoliĂ© de son gain irrĂ©gulier.
Il y avait Ă  sa table deux suĂ©dois qui dĂ©siraient jouer. Il leur expliqua les trente-et-une rĂšgles mythologiques de ce jeu importĂ© des Indes. À la fois jeu d’adresse et de hasard, il comportait des dĂ©s et des figurines Ă  lainage Ă©trange. Les piĂšces obscurĂ©ment disposĂ©es sur un plateau de basalte ressemblaient, Ă  s’y mĂ©prendre, Ă  un puzzle. Gunnar fĂ»t Ă©merveillĂ© car, lui qui en connaissait l’existence par les livres, n’en avait jusqu’alors vu que des croquis.
Lorsqu’harassĂ© par des heures de jeu l’un des touristes voulu prendre l’air, l’homme de Guadalajara le mit en garde. Il prĂ©conisa de ne pas surgir Ă  toute berzingue devant le fauve gĂ©nĂ©ralement imprĂ©visible qui gardait l’entrĂ©e. Ce tigre Ă  pelage industriel avait la manie de manger les passants.


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· Texte de Verena Xen ·

Je suis une Évidence depuis le commencement. En cet instant, tout est clair, jusqu’Ă  la fragmentation de mon ĂȘtre. L’incomprĂ©hension et l’ignorance qui ployaient mes genoux Ă  terre se sont envolĂ©s, mes jambes frĂ©missent d’une lĂ©gĂšretĂ© inconnue. Mes chaĂźnes, jusqu’alors invisibles, surgissent du nĂ©ant et se brisent dans un Ă©clat sourd, mon lainage gardien se dĂ©tricote fil par fil et s’entortille dans mes cheveux virevoltant. Toutes mes barriĂšres retournent Ă  leur origine, comme je retourne aux miennes dans un sourire. Je me souviens.
Moi, l’Ă©vidence, une unique entitĂ© pleine et entiĂšre, faite d’ombre et de lumiĂšre, de fĂ©minin et de masculin, de crĂ©ation et de destruction, tout Ă  coup, dĂ©chirĂ©e en morceaux, sĂ©parĂ©e de son unicitĂ© paisible et harmonieuse. Encore plus douloureux que cela le semble. Au fil du temps, les fragments se perdent dans l’immensitĂ© du Multivers, condamnĂ©s Ă  ressentir ce dĂ©chirement injuste pour l’Ă©ternitĂ©, condamnĂ©s Ă  chercher comment combler le vide en eux.
VoilĂ  la quĂȘte de plusieurs vies, de tout un cycle, de plusieurs milliers d’annĂ©es. Retrouver toutes ses piĂšces. Etre l’Ă©vidence Ă  nouveau dans un monde parallĂšle Ă©gotique et artificiel, oĂč tout empĂȘche les puzzles de se reconstituer. Mais lorsqu’une piĂšce isolĂ©e se souvient de sa Source et de sa provenance, le processus de rĂ©unification ne peut ĂȘtre arrĂȘtĂ©. Je suis un Puzzle. En phase de reconstitution. Je le sens dans toute ma structure. Mon corps physique, ma conscience, mon Ă©nergie, mon karma, mon essence. Tout vibre. Tout tente de s’ajuster et de fonctionner avec ces rĂ©vĂ©lations internes et universelles.
Un feu implose en moi. Une coulĂ©e de lave parcours mon corps avec panache et autoritĂ©. Mon ancien lainage m’aurait poussĂ© au repliement face Ă  tous ces changements, Ă  craindre. Mais cela ne fonctionne plus. J’accueille. Un fauve s’Ă©chappe d’une cage brisĂ©e et reprend sa libertĂ©. Enfin ! Il me piĂ©tine, me brĂ»le d’impatience et de colĂšre, indignĂ© du passĂ© mais passionnĂ© du prĂ©sent et de sa souverainetĂ© reprise. C’est intense mais familier. Le fĂ©lin embrassĂ© est un vieil ami, une vieille piĂšce du puzzle que je suis. Sois ! C’est ce qu’il me transmet sans parole ni mot. Sois ! J’accepte donc. Sans parole ni mot. J’accepte et j’accueille ce fragment de mes origines, perdu il y a encore quelques secondes dans une prison de fer et de laine. Je pense alors, pour la premiĂšre fois depuis le dĂ©but, je pense. Pourquoi me suis-je scindĂ©e en fragments ? Pourquoi m’ĂȘtre infligĂ©e pareille torture ? Pourquoi ce dĂ©chirement ? Moi, l’Ă©vidence unifiĂ©e, j’Ă©tais si parfaite. Les rĂ©ponses coulent en moi sans obstacle ni rĂ©sistance aucune. J’accueille. J’ai posĂ© les bonnes questions, alors je me souviens. Ma conscience s’ouvre et s’allume, comme une ampoule reçoit pour la premiĂšre fois l’information de s’Ă©clairer. Aucune Ă©vidence, aussi parfaite soit-elle, ne peut entrer dans le halle de la vie matĂ©rielle densifiĂ©e sans devoir se diviser avant. J’Ă©tais trop pour la matiĂšre. Une seule petite piĂšce de moi avait pu entrer dans cette structure humaine. Je ris soudain. Combien de fois avais-je tentĂ© de combler le vide avec l’extĂ©rieur ? Avec l’autre. Avec tout ce qui n’est pas moi. En vain, forcĂ©ment. Ce qui me manquait, ce n’Ă©tait que moi.
Le fauve se transforme en dragon de flammes, il semble jouer avec son apparence, joyeux et Ă©panoui, l’Ă©clat sacrĂ© dans ses yeux. Je le sens instable, irrĂ©gulier, brĂ»lant mon corps avec son enthousiasme et son Ă©nergie. La douleur est vive. Mon corps n’est pas habituĂ©. Le fauve non plus d’ailleurs. Apprivoise-moi ! Fusionnons ensemble ! Je transpire dĂšs que ces informations me parviennent. Ma structure devient une fournaise et je mets machinalement ma main sur mon front. Jusqu’Ă  prĂ©sent je n’Ă©tais qu’un croquis, un ĂȘtre divisĂ© et en guerre Ă  l’intĂ©rieur, comme Ă  l’extĂ©rieur. TrĂšs loin de l’Ă©vidence, loin de l’intĂ©gralitĂ© de la paix. Je fusionne alors. J’accepte de me reconstituer. J’accueille les consĂ©quences de ce choix sur mon corps, ma conscience, mon Ă©nergie, mon karma et mon essence. Les Ă©vĂ©nements de ma vie changeront, mes relations, mon travail, mes occupations, ma santĂ©… plus rien ne sera comme avant, car Ă  prĂ©sent, j’ai une nouvelle piĂšce de mon puzzle. Je suis un peu plus l’Ă©vidence et un peu moins la guerre. Je trouve alors cette dĂ©chirure plus ingĂ©nieuse que cruelle. Dure, certes, mais ingĂ©nieuse. Je suis un Puzzle.


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· Texte de Stéphanie Ayache Espel ·

ROUGE

La tache rouge s’étend de plus en plus. Un carmin bordĂ© de vaguelettes noires. Elle masque presque tout. PrĂ©dominance absolue. Émile ne sait pas comment l’estomper, il aimerait bien l’effacer un peu. Il grimace, il s’énerve. Ils, ceux qui sont prompts Ă  juger avec leurs paroles blessantes, vont forcĂ©ment la remarquer
Son geste le hante, il est allĂ© trop loin. Il n’aurait pas dĂ», il le sait, mais il l’a quand mĂȘme fait. Il n’a pas pu se retenir. C’est toujours comme ça lorsque sa raison bascule. Il devient brusque et il ne contrĂŽle plus rien. Surtout ses pulsions. Si le rouge sang se voit trop, Émile devra tout recommencer. Leurs questions fusent, surgissent de nulle part et tournent en boucle : ” OĂč est Nadia ? On ne la voit plus. Son beau visage nous manque “. Il tente de trouver les bonnes rĂ©ponses : ” Non, on ne s’est pas disputĂ©s. J’ai Ă©tĂ© injuste avec elle, trois fois rien. Elle est partie, c’est tout, mais, c’est sĂ»r, elle va revenir.” Les phrases idĂ©ales qui peuvent faire cesser les questionnements. Émile Ă©touffe, il a besoin d’air. Son esprit vagabonde, s’échappe et ses mains tremblent. C’est mauvais signe. Il n’arrive plus Ă  reprendre pied dans la rĂ©alitĂ©. Il imagine leur dire qu’il l’a supprimĂ©e, voilĂ , comme ça, tout simplement. Pour oublier, ĂȘtre enfin apaisĂ©. Mais rien ne va plus, Émile s’affole, il prend un bout de tissu et frotte cette tache imposante. Il s’acharne Ă  masquer son erreur fatale avec des gestes irrĂ©guliers. En vain. Le rouge s’étale. Il y a tout Ă  refaire. Tout son travail, sa dĂ©votion, son abnĂ©gation n’ont servi Ă  rien, bon sang ! Tout est gĂąchĂ©. OĂč est le visage si lumineux de Nadia, ses traits fins, son sourire ? Il n’est dĂ©cidĂ©ment pas Ă  la hauteur ; l’a-t-il jamais Ă©tĂ© ? Ses pensĂ©es se mĂ©langent dans un brouhaha incessant.
Il n’a pas le choix, il faut qu’il reprenne ses esprits et termine son Ɠuvre. Qu’il l’achĂšve, enfin. Pour se libĂ©rer de tout, de l’arrogance, des regards, des jugements. Émile prend son couteau et Ă©tale une nouvelle fois les couleurs sur son croquis. Il s’applique, Ă  la recherche de la perfection. Il reprend tout Ă  zĂ©ro. Les courbes, le rose aux joues, l’éclat du regard. Le visage rĂ©apparaĂźt, celui de l’ĂȘtre aimĂ©. Émile joue avec la lumiĂšre de l’aube si particuliĂšre. Ses doigts se crispent, comme engourdis. Attention, pas trop de rouge ! Il laisse Ă©chapper un soupir. La lutte incessante entre la rĂ©alitĂ© et SA vision est rude, Ăąpre. 
Il lĂšve la tĂȘte. Nadia est lĂ , devant lui. Elle pose nonchalamment, lovĂ©e dans son petit lainage. Il ne fait pas si froid pourtant. Il la regarde comme si c’était la premiĂšre fois. Elle est si belle, frĂȘle et si forte Ă  la fois. Elle connaĂźt tous les tourments de la crĂ©ation. Elle ressent les palpitations fĂ©briles lorsque les lignes deviennent parfaites. Elle lui pardonne tout. Ses colĂšres, ses hĂ©sitations, son dĂ©sespoir parfois si palpable. Le temps est comme suspendu, leurs regards se croisent, ils se sourient. Émile revit leurs nuits fauves, leur passion exaltante, dĂ©vorante. Il secoue la tĂȘte pour ne pas sombrer dans son monde parallĂšle oĂč tout est si facile mais aussi si fragile. Il se conditionne : on s’applique, surtout ne pas jouer avec le feu, sinon
 
Ça y est, il le sent, il le tient, le saint Graal ! Il est parvenu Ă  composer le tableau parfait grĂące Ă  des procĂ©dĂ©s ingĂ©nieux, mystĂ©rieux, qu’il est seul Ă  maĂźtriser. Le visage opalescent de Nadia irradie avec, au coin de ses lĂšvres charnues, la fleur de coquelicot, Ă©carlate. Émile a le cƓur qui s’emballe, il espĂšre le sacre, la reconnaissance ultime : le portrait de sa bien-aimĂ©e exposĂ© Ă  la fameuse halle des artistes. Il suffit parfois d’un rien, d’une petite touche
 Rouge !    


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· Texte d’Elodye H. Fredwell ·

Mamie m’a souvent racontĂ© la fois oĂč elle a rencontrĂ© une licorne.
Petite, j’étais Ă©bahie et survoltĂ©e quand elle prenait le temps de me dĂ©crire cet Ă©vĂ©nement. Plus grande, je commençais Ă  me dire qu’elle n’avait sĂ»rement plus toute sa tĂȘte. Tout ce que je savais, c’était qu’elle aimait retracer ce souvenir. Je ne l’en ai jamais empĂȘchĂ©, un sourire en coin au coin de mes lĂšvres, attentive, attendrie.
Aujourd’hui, je suis dans sa maison que nous sommes en train de vider, en famille. Je n’ai pas osĂ© mettre les pieds dans ce qui Ă©tait sa chambre, prĂ©fĂ©rant rester dans la salle, Ă  trier les jouer avec lesquels tous ses petits-enfants s’étaient occupĂ©s. En triant les tiroirs de son grand buffet, je suis tombĂ©e sur une rognure de cuir, une encyclopĂ©die des champignons, une tasse. Une bricole, puis deux, puis trois, souvenirs de toute une vie tout Ă  coup entre mes mains.
Je ne sais pas pourquoi je repense Ă  la licorne. Peut-ĂȘtre Ă  cause du puzzle 5000 piĂšces encadrĂ© au mur que nous avons fait ensemble, un Ă©tĂ©, et pendant lequel elle me dĂ©crivait les couleurs magiques de cet animal. Ou encore Ă  cause de la carafe en cristal qui scintillait lorsque les rayons de soleil la touchaient et qui rappelait sa corne enchantĂ©e. Ou probablement Ă  cause du glaĂŻeul plantĂ© devant la fenĂȘtre, seul survivant de la saison, dont les magnifiques nuances orangĂ©es ressemblaient Ă  sa criniĂšre tant imaginĂ©e.
J’aurais aimĂ© ĂȘtre comme mamie ; croire aux ĂȘtres surnaturels et fĂ©Ă©riques. Mais c’était une Ă©ducation bien plus terre Ă  terre Ă  laquelle je m’étais conformĂ©e. Je ne m’en suis jamais plaint jusqu’à ce jour, elle me convenait. Mais cette pointe de magie me manque, aujourd’hui. Et l’histoire de la licorne de mamie, encore plus.
Je crois que depuis qu’elle est partie, je n’ai jamais Ă©tĂ© autant dans sa maison. C’est triste, quand on y pense ; mais la vie sĂ©pare ceux qui s’aiment. Je me suis fait une raison, je ne suis pas de celles qui regrettent. Je suis de celles qui assument. Je n’ai pas Ă©tĂ© la petite-fille parfaite – qui l’est ? – et je ne cherche pas Ă  le devenir en triant, aujourd’hui, la maison qui a vu mes plus beaux Ă©tĂ©s d’enfance. À la fin de la semaine, j’ai accompagnĂ© mon pĂšre dans le grenier, prenant garde Ă  ce que les barreaux de l’échelle ne cĂšde pas sous notre poids. La poussiĂšre y avait Ă©lu domicile aux cĂŽtĂ©s de toiles d’araignĂ©es et de vieilleries. Quand je voyais le fils courber le dos devant la vieille tĂ©lĂ©vision poussiĂ©reuse, je me rappelais la mĂšre qui s’installait devant des heures durant, jusqu’à s’endormir.
En tournant le dos Ă  mon pĂšre, je remarque une commode que je n’avais jamais vu auparavant. Sous son manteau de saletĂ©, j’aperçois des boiseries qui ornent les diffĂ©rents tiroirs. Je souffle dessus, regrette mon geste ; les particules s’infiltrent dans mes narines et me font Ă©ternuer. En tournant une petite clĂ© en fonte, j’entends le cliquetis de la serrure et ouvre avec soin le premier compartiment. Ma dĂ©ception fait disparaĂźtre mon sourire : il n’y a lĂ  que des papiers administratifs : banque, assurance, prĂȘt, mĂȘme un vieux chĂ©quier.
Mon excursion dans le passĂ© ne s’arrĂȘte pas lĂ . DĂ©terminĂ©e Ă  savoir pourquoi ce meuble Ă©tait ici plutĂŽt que dans la maison, j’ouvre le second tiroir. Ma curiositĂ© est alors piquĂ©e quand j’y vois un coffre en bois trĂšs bien conservĂ© et serti de pierreries de qualitĂ©. Je m’en saisis et l’ouvre avec prĂ©caution. Au creux de mes mains, l’objet semble si petit que je crains le faire tomber. Mes yeux s’écarquillent quand je vois apparaĂźtre, devant moi, une lumiĂšre Ă©blouissante. Ma vision s’habitue et je peux distinguer ce qui la diffuse.
Des crins de cheval.
Non, mieux. Des crins de licorne.
Je fronce les sourcils et cherche une explication rationnelle. Et s’il n’y en avait pas ? Et si, depuis tout ce temps, mamie disait la vĂ©ritĂ© Ă  propos de cette licorne qu’elle avait rencontrĂ© ? Je m’attarde sur les dĂ©tails : des longs fils brillent de nuances orangĂ©es, enchevĂȘtrĂ©s les uns avec les autres en une longue tresse. En son extrĂ©mitĂ©, afin de la maintenir, une perle pulse doucement d’une lĂ©gĂšre lueur. Je n’ose pas la toucher et pourtant, mes doigts sont inexorablement attirĂ©s. Le contact ressemble Ă  une caresse et mes sens s’éveillent tout Ă  coup. Mes yeux se ferment immĂ©diatement et derriĂšre mes paupiĂšres court une belle jument blanche aux crins oranges et Ă  la corne scintillante. J’entends ses sabots comme s’ils Ă©taient auprĂšs de moi et sent son souffle sur ma peau. Je frissonne, je souris. L’odeur de poussiĂšre est soudain remplacĂ©e par une senteur plus gourmande, mĂ©lange de vanille, de pommes caramĂ©lisĂ©es et de teurgoule. Les souvenirs viennent Ă  moi, dĂ©clenchent de nouveaux frissons, caressent mon esprit et mon corps. Je me revois, petite, courant dans un grand champ de fleur, cette licorne Ă  mes cĂŽtĂ©s, ma grand-mĂšre souriant en nous regardant.
Est-ce un rĂȘve ou un souvenir ? Je ne le saurais le dire. Si j’avais rencontrĂ© une licorne, je m’en serais souvenu, non ?
Alors, le souvenir change, les rĂ©ponses Ă  mes questions me parviennent. Le champ de fleurs devient une salle de consultation, pendant laquelle ma mĂšre me pointe du doigt devant une femme en blouse blanche. Je me retrouve propulsĂ©e dans la cour de l’école, puis dans le bureau du directeur, puis chez mamie. Les battements de mon cƓur s’affolent. Les frissons ne sont plus synonymes de plĂ©nitude et de joie, mais plutĂŽt d’angoisses et de craintes. Et quand je vois la perle au creux des mains dĂ©jĂ  fripĂ©es de mamie, je comprends.
Tout ceci sont bien des souvenirs. Mes souvenirs. Moi aussi, je l’ai rencontrĂ©, cette licorne. Moi aussi, j’ai couru Ă  ses cĂŽtĂ©s. Moi aussi, j’ai caressĂ© sa criniĂšre orangĂ©e.
Mais je ne m’en souvenais pas. Pas avant aujourd’hui.
Quand je rouvre les paupiĂšres, le grenier m’entoure de nouveau et mes yeux se posent instinctivement sur la perle. Je me souviens. Je me souviens de la licorne. Je me souviens de l’aprĂšs, des regards des autres enfants sur cette histoire, des brimades des professeurs, des inquiĂ©tudes de mes parents.
On m’a traitĂ© de folle. On m’a interdit de lire des livres fantastiques. On m’a demandĂ© d’arrĂȘter de voir ma grand-mĂšre.
Une larme coule sur ma joue, suivie par d’autres. Un chagrin prend place au creux de mon cƓur quand je dĂ©couvre que mes souvenirs les plus beaux m’ont Ă©tĂ© volĂ©s. Je serre la tresse et sa perle plus fort entre mes doigts et prends une grande inspiration.
Le mal est fait. Je sais la vĂ©ritĂ© aujourd’hui. Et aprĂšs des annĂ©es Ă  ne pas croire ma grand-mĂšre, je pense qu’il est temps de rĂ©parer cette erreur.
Aujourd’hui, je suis ses enseignements.
Aujourd’hui, je choisis la magie.


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· Texte de Marie Boutsoque ·

— Ryu ! Combien de fois t’ai-je dĂ©jĂ  dit de ranger tes affaires dans le placard !
— DĂ©solĂ©, Astra ! s’écria l’adolescent en balançant sa veste et son sac dans leur espace de rangement.
Le jeune garçon Ă  la tignasse claire disparut Ă  l’étage presque aussitĂŽt l’armoire refermĂ©e, faisant craquer et grincer le vieil escalier de bois. La maison grimaça jusque dans ses fondations ; elle n’était pas faite pour accueillir les pas enthousiastes d’enfants. MalgrĂ© cela, ils ne se voyaient pas vivre autre part que dans cette vieille bĂątisse brinquebalante, avec tous ceux qui Ă©taient devenus ce qui ressemblait beaucoup Ă  une famille. Un peu brinquebalante aussi, il fallait le dire.
Heureusement, Astra Ă©tait lĂ  pour que cette maison comme cette famille gardent leur Ă©quilibre fragile. Sans elle, tout s’écroulerait certainement

La jeune femme Ă©tait d’ailleurs sur le point de commencer son dĂ©sormais hebdomadaire « mĂ©nage par le vide » comme elle s’amusait Ă  l’appeler. Elle ne jetait en fait que trĂšs peu de choses, mais elle adorait voir le visage de Khaos se dĂ©composer Ă  chaque fois qu’elle mentionnait la possibilitĂ© de bazarder tout ce qui n’était pas Ă  sa place. Ce qui correspondait, en fait, Ă  la majoritĂ© de ses affaires.
Khaos avait une fĂącheuse tendance Ă  considĂ©rer toute surface comme un bureau. Aussi, il n’était pas rare que livres, manuels et encyclopĂ©dies jonchent le sol, les diverses tables de la maison et mĂȘme parfois le rebord de l’évier de la salle de bain.
La premiĂšre fois qu’Astra y avait mis les pieds, il y avait maintenant un mois, elle s’Ă©tait demandĂ© comment qui que ce soit pouvait bien vivre dans un tel endroit. Outre le bazar permanent, l’Ă©vier de la cuisine dĂ©bordait de vaisselle sale, les placards contenaient plus de souris que d’aliments et Pixie et Ryu, Ă  l’Ă©poque les deux seuls enfants de cette famille de fortune, n’avaient que quelques vĂȘtements lavĂ©s Ă  l’eau croupie. La petite Ă©quipe avait besoin d’un coup de main, et Astra n’Ă©tait pas du genre Ă  dĂ©tourner le regard.
La jeune femme fit claquer l’élastique Ă  son poignet avant de l’enrouler autour de ses cheveux, crĂ©ant une haute queue de cheval sur le dessus de sa tĂȘte. Astra fit pivoter le verrou de la grande fenĂȘtre au-dessus de l’évier de la cuisine, laissant ainsi entrer l’air frais de cette fin de journĂ©e de printemps. Elle inspecta ensuite la piĂšce pour crĂ©er mentalement la liste de tout ce qu’elle avait besoin de faire : elle savait que la cuisine n’en Ă©tait pas. Puisqu’elle Ă©tait la seule Ă  avoir un minimum de compĂ©tences dans le domaine culinaire, aucun des autres occupants de la maison n’avait l’autorisation de mettre les pieds dans cette partie de la maison. Pour ce qui Ă©tait du reste
 c’était une autre histoire.
Astra avisa les cendres amassĂ©es au fond de la cheminĂ©e, la tĂąche de chocolat sur le tapis et choisit de les ignorer pour le moment. Il fallait d’abord s’occuper du millier du livre que Khaos avait dĂ©rangĂ© de leur place dans la bibliothĂšque

La jeune femme commençait Ă  enfin apercevoir le dessus de la table Ă  manger quand le son caractĂ©ristique de petits pieds descendant les marches de l’escalier la stoppa dans son rangement. Rapidement, la petite Pixie apparut dans le champ de vision d’Astra, sa tĂȘte de boucles brunes Ă  peine visible derriĂšre la montagne de livres.
— Astra ! Astra !
— Qu’y a-t-il ma chĂ©rie ?
Pixie ne rĂ©pondit pas tout de suite, grimpant debout sur l’une des chaises en cuir blanc, faisant grimacer Astra. Elle espĂ©rait que la demoiselle portait des chaussettes
 c’était peu probable.
— Il faut que tu m’aides, Astra ! Storm et Loke n’arrĂȘtent pas de m’embĂȘter ! Ils prennent ma peluche licorne pour jouer Ă  l’école, mais
 mais
 Arc-en-ciel, il veut pas aller Ă  l’école ! Et puis, ils
 ils me font
 des bricoles !
Pixie se tenait toute droite, debout sur la chaise et triturait ses petits doigts. Elle n’était pas plus chagrinĂ©e que cela que les deux garçons la taquinent. Au contraire. Depuis que les jumeaux avaient rejoint le foyer quelques semaines plus tĂŽt, Pixie faisait son maximum pour les intĂ©grer car elle avait elle-mĂȘme eu du mal, malgrĂ© sa bouille et son caractĂšre d’ange, Ă  se faire une place auprĂšs du duo Ryu-Khaos qui existait depuis si longtemps. En venant voir Astra pour lui dire tout cela, elle voulait montrer que les garçons s’amusaient, et que elle aussi.
Astra contourna la table et se pencha pour que ses yeux croisent ceux de Pixie. Elle plissa le regard, comme suspicieuse de quelque chose, puis déclara :
— Arc-en-ciel ne veut pas aller Ă  l’école ? C’est vrai, ça ? Mais il a besoin d’apprendre des choses pour devenir celui qu’il voudrait ĂȘtre !
— Oui
 oui, mais il veut pas !
— Cela dit, c’est vrai qu’il est tard. L’école est finie. Et il ne faudrait pas que la Principale Astra dĂ©couvre Arc-en-ciel encore dans l’école ! Il pourrait avoir des ennuis !
— Oui ! Oui, je le savais ! sourit la petite en claquant ses mains l’une contre l’autre. Faut que je vais le dire à Storm et Loke !
Sur ces paroles, Pixie redescendit de son piĂ©destal, y laissant la trace un peu noircie de deux petits pieds nus. Cela valut un soupir du cĂŽtĂ© d’Astra, tandis que les Ă©clats de rire et de voix se rĂ©percutaient Ă  l’étage.
AprĂšs un sourire pour elle-mĂȘme, un peu contrit peut-ĂȘtre, elle se remit Ă  l’ouvrage. Il lui fallut bien une heure de plus pour enfin avoir accĂšs Ă  la table en chĂȘne et pour libĂ©rer l’échelle permettant d’accĂ©der aux plus hautes Ă©tagĂšres de la bibliothĂšque. Et bien que Khaos lui assure Ă  plusieurs reprises que son bazar Ă©tait organisĂ© et qu’il s’y retrouvait toujours, elle rĂ©ussit tout de mĂȘme Ă  remettre la main sur la tasse prĂ©fĂ©rĂ©e du jeune homme qu’il avait perdu quelques jours plus tĂŽt et qui se trouvait en Ă©quilibre prĂ©caire sur l’appareil photo argentique. Qui n’était lui-mĂȘme pas rangé 
Astra entreprit ensuite de ranger le salon, oĂč les cendres de la cheminĂ©e virevoltaient Ă  cause des bouffĂ©es d’air venues de l’extĂ©rieur. Elle empoigna un grand sac dans lequel se trouvaient dĂ©jĂ  quelques rognures de leur dernier repas, et y dĂ©posa tout ce qu’elle put de poudre grise. Il y en avait tant qu’elle dĂ» s’y prendre Ă  plusieurs fois pour porter le sac et le placer dehors.
La jeune femme passa encore quelques longues dizaines de minutes Ă  nettoyer la cheminĂ©e ainsi que la suie qui s’était dĂ©posĂ©e sur le vitrail se situant juste derriĂšre. Heureusement, les talents d’alchimiste de Khaos ne s’arrĂȘtaient pas qu’aux potions de longĂ©vitĂ©, il savait faire des produits mĂ©nagers de qualitĂ©. Astra nota dans un coin de sa tĂȘte qu’il ne serait pas une mauvaise idĂ©e d’en vendre sur le marchĂ©. Le seul revenu de professeur de Khaos commençait Ă  ĂȘtre insuffisant pour faire vivre une famille de six.
Il ne lui fallut pas plus de quelques minutes pour se dĂ©barrasser de la tĂąche de chocolat sur le tapis, et des traces de pieds sur la chaise en cuir. Jetant un coup d’Ɠil Ă  l’horloge accrochĂ©e au mur, Astra remarqua que le coucou de cristal qu’il refermait allait bientĂŽt chanter les six heures. Il allait ĂȘtre temps de se mettre Ă  la prĂ©paration du dĂźner.
Il lui restait encore le sol Ă  laver Ă  grande eau, mais il Ă©tait plus prudent d’attendre que tous soient couchĂ©s pour ça. Astra referma la fenĂȘtre de la cuisine alors que le tramway passait devant la maison : Khaos n’allait pas tarder Ă  rentrer.
La jeune femme se mit aux fourneaux. Plusieurs longues minutes plus tard, alors qu’elle dĂ©coupait de larges tranches de pain pour les passer au four, la porte d’entrĂ©e s’ouvrit avec fracas. Cela fut vite suivi par les pas prĂ©cipitĂ©s des quatre enfants dans l’escalier. Alors qu’Astra s’attendait Ă  les voir dĂ©bouler dans la piĂšce, le silence ne lui indiqua rien de bon. Elle se tourna vers la droite, et tomba nez Ă  nez avec un bouquet de glaĂŻeuls derriĂšre lequel se cachait Khaos. Les enfants s’étaient arrĂȘtĂ©s Ă  mi-chemin et regardaient avec intĂ©rĂȘt la scĂšne se dĂ©roulant devant eux. Khaos n’offrait jamais de fleurs, Khaos n’offrait jamais rien. Sauf si

— Qu’est-ce que t’as encore fait ? gronda Astra en soupirant.


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· Texte de Mauranne BP ·

Une lumiĂšre dans l’obscuritĂ©

AoĂ»t frappait Ă  la porte. Les glaĂŻeuls se pliaient sous la brise lĂ©gĂšre. Mais comment choisir entre aller courir dans les herbes folles ou rester bouquiner ? Le choix Ă©tait plutĂŽt vite fait pour Kyara. Puisqu’il n’y en avait pas. La main tremblante, elle reposa sa tasse en Ă©quilibre sur le rebord de sa table de chevet. Du haut de ses dix ans, la jeune fille n’avait jamais pu connaĂźtre la joie que se rouler dans l’herbe pouvait procurer. Elle n’avait que ses livres pour s’évader de la rĂ©alitĂ© parfois trop difficile Ă  supporter, que ses encyclopĂ©dies pour dĂ©couvrir toutes les belles choses dont regorgeait la terre. Elle ne bougeait que trĂšs peu de sa chambre. C’était son refuge. Ses parents lui avaient assurĂ© que dehors, tout pouvait ĂȘtre dangereux. Qu’il valait mieux rester bien au chaud Ă  l’intĂ©rieur. Ils lui avaient aussi appris que les claques et les fessĂ©s Ă©taient fondamentales pour devenir une bonne fille. Kyara quitta les draps trouĂ©s de son lit, en prenant Ă  bout de doigts sa seule et unique amie. Cette peluche licorne Ă©tait l’une des seules qui avaient toujours rĂ©sistĂ© Ă  la colĂšre de son pĂšre. Elle Ă©tait sa lumiĂšre dans l’obscuritĂ©. Aziliz, c’était son prĂ©nom. Les pieds de l’enfant caressĂšrent le sol, ses chevilles trop minces tentĂšrent de soulever son corps frĂȘle. Sa robe de chambre grisĂątre se souleva lĂ©gĂšrement lorsqu’elle fit un premier pas. Puis un deuxiĂšme. Elle s’approcha Ă  pas lents vers la fenĂȘtre. Des jouets cassĂ©s et autres bricoles que son pĂšre aimait lancer jonchaient le sol. La fillette les contourna. Elle savait Ă  quel point c’était douloureux de marcher dessus. Le plancher de mauvaise qualitĂ© grinçait sous son poids plume. Les rayons de soleil perçaient Ă  travers les rideaux. Elle attrapa le tissu de sa main dont les ongles Ă©taient rongĂ©s jusqu’au sang. Les champs s’étendaient Ă  perte de vue. La danse qu’effectuaient les herbes sauvages Ă©tait un appel auquel elle avait du mal Ă  rĂ©sister. Mais il fallait se faire violence. Pour plaire Ă  papa et Ă  maman. Il fallait obĂ©ir. Pour que papa et maman soient fiers d’elle. Elle tira un peu plus le rideau, mais pas suffisamment pour que l’on puisse voir les rognures d’ongles qu’elle s’arrachait et qu’elle cachait derriĂšre. Les cris Ă©touffĂ©s de sa mĂšre lui parvinrent. Elle se mit Ă  chantonner pour couvrir les plaintes. Kyara s’apprĂȘtait Ă  retourner se coucher lorsqu’elle remarqua une longue silhouette courir dans les champs les plus Ă©loignĂ©s. Elle se mit Ă  chanter plus fort. Le fracas de la vaisselle jetĂ©e Ă  travers la cuisine la fit frissonner. Elle n’avait que trop entendu ce son aigu et destructeur. Rendre papa et maman fiers. Rendre papa et maman fiers
 Elle s’arrĂȘta de chanter : son pĂšre venait d’attraper l’échelle qui menait au grenier. Il Ă©tait trĂšs en colĂšre. Elle reporta toute son attention sur la silhouette. Les bruits de pas martelĂšrent au dessus de sa tĂȘte. Était-ce un animal ? Sa mĂšre hurlait encore. La silhouette semblait avoir de longues pattes. Une biche peut-ĂȘtre ? La fillette posa ses doigts fins sur la poignĂ©e de la fenĂȘtre. Rendre papa et maman fiers. Elle savait qu’elle n’avait pas le droit. Son pĂšre hurla plus fort que sa mĂšre. Kyara fit pivoter la poignĂ©e. La brise lui fouetta le visage. Elle regarda derriĂšre elle. Papa et maman Ă©taient trop occupĂ©s Ă  jouer. Elle fit d’abord grimper Aziliz sur le rebord de la fenĂȘtre, puis se laissa glisser Ă  son tour avant de se mettre Ă  courir. L’herbe chatouillait ses pieds nus. Ses chevilles trop minces se dĂ©robaient sous le poids de son corps mais elle ne s’arrĂȘta pas. C’était ce goĂ»t-lĂ , qu’avait la libertĂ© ? Cette odeur qu’avait l’étĂ© ? Papa n’allait pas ĂȘtre content. Il fallait ĂȘtre une bonne fille. Elle savait que lorsqu’elle rentrerait, papa allait devoir jouer avec elle aussi. La silhouette s’arrĂȘta de courir. Kyara pouvait entendre ses parents se chamailler d’ici. La biche se tourna vers elle. La fillette, dont le corps avait du mal Ă  rester droit, aurait jurĂ© qu’elle pleurait. Si c’était Ă  ce danger-lĂ  que papa et maman faisaient rĂ©fĂ©rence, alors elle Ă©tait prĂȘte Ă  s’y confronter. Avec Aziliz Ă  ses cĂŽtĂ©s, elle pouvait tout surmonter.


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· Texte de Tuy Nga Brignol ·

Salon de voyance, deux rideaux s’écartent.
Jayne, voyante professionnelle depuis l’ñge de dix-sept ans, a fondĂ© une entreprise rĂ©unissant une quinzaine de voyantes pratiquant divers types de cartomancie. Elle a hĂ©ritĂ© de sa mĂšre et de sa grand-mĂšre maternelle de multiples dons de voyance.
Jayne cultive avec les licornes une relation exceptionnelle qui lui permet d’aller Ă  leur rencontre Ă  travers sa boule de cristal, un peu Ă  la maniĂšre d’un cĂąble de fibre optique. Elle utilise la boule de cristal comme support pour entrer rapidement dans un Ă©tat mĂ©diumnique et provoquer des flashs. A travers cette sphĂšre de verre, elle peut voir l’avenir et les secrets des personnes qui viennent la consulter. Tels des messagers, les licornes peuvent inspirer, guider, donner des conseils. Elles symbolisent la prospĂ©ritĂ©, l’abondance, la chance et la purification du corps et de l’ñme.
Dans la mythologie, la licorne apparaĂźt comme un cheval blanc portant au milieu de son front une corne longue, mince et Ă  spirale, blanche entrelacĂ©e de noir. Dans la forĂȘt oĂč vit la licorne, l’Ă©tĂ© est Ă©ternel. Seule une vierge peut la rattraper et l’apprivoiser. La corne de la licorne symbolise la flĂšche spirituelle, le rayon solaire, le sabre de Dieu, la rĂ©vĂ©lation divine, la pĂ©nĂ©tration de la lumiĂšre divine dans les ĂȘtres.
Les licornes permettent de remarquer le moi vĂ©ritable de toute personne venant consulter Jayne – non pas l’ego au sens pĂ©joratif du terme – mais l’ĂȘtre spirituel et aimant qui rĂ©side au fond de chaque ĂȘtre humain. Les visions de licornes transmises Ă  travers la boule de cristal sont d’une grande qualitĂ©. C’est facile pour Jayne d’en faire l’interprĂ©tation, grĂące Ă  son encyclopĂ©die totalement inĂ©dite.
Autrement dit, Jayne peut faire appel aux licornes, leur parler, Ă©tablir un lien avec elles, en associant la tassĂ©omancie aux visions qu’elle remarque sur sa boule de cristal. Jayne laisse sa clientĂšle choisir la forme de tassĂ©omancie (thĂ©, tisane ou marc de cafĂ©), puis elle combine les formes dessinĂ©es au fond de la tasse Ă  ses propres visions Ă  travers la boule de cristal.
La tassĂ©omancie est une mĂ©thode de divination qui consiste Ă  interprĂ©ter les formes dessinĂ©es par les feuilles de thĂ©, de tisane ou du marc de cafĂ© au fond d’une tasse. Une fois que la clientĂšle de Jayne a fini de boire la tasse de cafĂ©, elle retourne la tasse sur la soucoupe juste aprĂšs, puis attend un long moment avant de soulever la tasse pour interprĂ©ter les signes qui se sont dĂ©posĂ©s dans la soucoupe ainsi que ceux laissĂ©s par le marc de cafĂ© Ă  l’intĂ©rieur de la tasse.
Comment fait Jayne pour lire dans une tasse de thĂ© ? En tassĂ©omancie, la tasse est considĂ©rĂ©e comme une carte dont le repĂšre principal est l’anse. Il existe une Ă©chelle de temps pour se repĂ©rer. Le bord de la tasse reprĂ©sente le prĂ©sent et les deux prochaines semaines qui suivent. Plus on descend, plus on se dirige vers le futur. Le fond de la tasse reprĂ©sente le futur le plus Ă©loignĂ©. Une fois que la tasse de thĂ© est consommĂ©e en laissant un petit fond dans la tasse, Jayne tient l’anse et tourne la tasse trois fois dans le sens des aiguilles d’une montre, de façon Ă  ce que les feuilles puissent atteindre le bord de la tasse, et le tour est jouĂ© ! Elle n’a plus qu’à observer les dessins que les feuilles de thĂ© auront fait, et Ă  les interprĂ©ter.
Jayne utilise aussi des rognures d’ongles de la personne qui vient consulter. Elle les dĂ©pose dans un petit plateau dorĂ© dĂ©corĂ© d’une superbe peinture de glaĂŻeul rouge. Le glaĂŻeul est associĂ© Ă  l’hĂ©roĂŻsme dans la symbolique des fleurs. Son nom provient du latin gladius, qui signifie glaive. La fleur symbolise donc la force, la victoire et la fiertĂ©.
Parfois, Jayne voit un cavalier ou une cavaliĂšre monter sur le dos d’une licorne, au galop ou mĂȘme en vol. Chevaucher une Ă©lĂ©gante licorne Ă©quipĂ©e d’une bricole – courroie du harnais passĂ©e sur la poitrine de la licorne – est symbole de rapiditĂ©, d’habiletĂ© avec lesquelles le consultant surmonte les dĂ©fis, et excelle dans sa vie. Les licornes volantes reprĂ©sentent des voyages dans des lieux lointains, ou prĂ©disent que quelque chose de nouveau et d’excitant va bientĂŽt se produire, surtout si Jayne voit en mĂȘme temps une Ă©chelle tĂ©lescopique, multiposition ou trois plans. Elle remarque que la vision de licorne peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme un message des guides spirituels de la personne qui consulte, confirmant gĂ©nĂ©ralement qu’il-elle a fait les bons choix et qu’il-elle est sur la bonne voie dans la vie. Dans d’autres cas, cela pourrait ĂȘtre une invitation de son subconscient Ă  laisser entrer un peu plus de magie dans sa vie !


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· Texte de Delphine Fontaine ·

« Ouverture de la saison ». Je suis devant cette affiche. Il pleut des trombes d’eau. Je me demande ce que je fous lĂ , sous ce parapluie percĂ©. On devait se rejoindre avec ma fiancĂ©e, sauf qu’elle est pas venue. Je secoue mon pantalon. J’en ai plein les bottes. Enfin, l’eau est montĂ©e, ruisselle sur ma joue, rentre par dessous mes chaussures. Je suis congelĂ©. C’est dimanche soir. Nuit trop tĂŽt. Les lampadaires pleurent sur le trottoir. Pourquoi elle est pas venue ? Un imprĂ©vu ? Sa meilleure amie, la mienne aussi, avait commencĂ© Ă  me faire comprendre que peut-ĂȘtre elle se dĂ©sintĂ©ressait de moi. Mon cƓur se serre. Pourquoi, pourquoi je bĂącle toujours les histoires d’amour ? Pourquoi mon cƓur est un sarcophage ? Pourquoi mes paroles deviennent tranchantes Ă  un moment donnĂ© ? Je crois que j’ai peur, je crois que j’ai peur de me laisser aller. C’est toujours moi qu’on a plaquĂ© dans ce domaine, moi qui vois rien venir. J’ai envie de pleurer, alors je me mets en marche, serpente le long de ce mur abritĂ©, me place sous un porche. Je sĂšche mes mains tant bien que mal sur mon pantalon trempĂ©, j’extirpe mon tĂ©lĂ©phone, je presse la touche du raccourci de son numĂ©ro. Rien. Sonnerie dans le vide. C’est Ă©cƓurant. Ça finit toujours comme ça. On me prĂ©vient jamais. Ça se finit toujours du jour au lendemain. Je lĂšve les yeux, sentant le poids d’un regard sur moi. Une femme, une femme d’un certain Ăąge, me fixe, esquisse un sourire. Elle est de profil, elle est Ă©lĂ©gante, vraiment Ă©lĂ©gante. On dirait qu’elle Ă©carte le bras, qu’elle veut accueillir le mien sous le sien, entrer Ă  l’opĂ©ra avec moi. Pourtant Dieu sait que j’aime pas ça. Je l’ai fait pour elle, ma fiancĂ©e, mon ex, dĂ©jĂ . Oui je sais, je regarde que mon nombril, mais il faut bien s’occuper de soi, quand mĂȘme. En attendant, la femme Ă©lĂ©gante m’observe, me dĂ©taille, me berce du regard, sous son parapluie Ă©cru. Elle est de blanc vĂȘtue. Ses cheveux sont blancs aussi. Sa criniĂšre, je devrais dire. Son sourire est figĂ©. FigĂ© sur moi. Doux, dĂ©licat, prĂ©venant. Tout ce que j’attends d’une femme. Tout ce que ma mĂšre m’a pas donnĂ©. Non, c’est pas ingrat ni cruel ce que je dis. Elle-mĂȘme l’a reconnu. Ça m’a fait mal quand mĂȘme. En attendant, cette femme, que veut-elle ? Qu’attend-elle de moi ? La queue s’écoule, entre dans le thĂ©Ăątre, et elle, elle reste lĂ , immobile, les talons serrĂ©s. Apparition dans la nuit noire. Et puis elle s’anime, penche la tĂȘte, fouille dans son sac, extrait une cigarette, fine, si fine. Elle la porte Ă  ses lĂšvres, dĂ©licatement, entrouvre ses lĂšvres, lentement, et puis attend. Mon cƓur bat, bondit. Je me sens rougir, attirĂ©, aimantĂ©. J’approche, me place face Ă  elle. Elle lĂšve le menton, me prĂ©sente la cigarette entre ses dents. C’est ça, j’ai bien compris. Elle met la main Ă  sa poche, tend entre nous un objet. Un briquet dorĂ©. Il brille sous les feux des lampadaires, se rĂ©percute dans les yeux de la belle. Elle est belle, si belle. Cette criniĂšre soyeuse sur ses Ă©paules 
 Mes doigts ont envie de plonger dedans, d’effiler ses cheveux, lentement. J’avance sous son parapluie, pĂ©nĂštre dans son espace, m’approche, m’approche encore, pas trop prĂšs. On ne se touche pas. Pas encore. Mon cƓur frĂ©mit, mes mains tremblent. Je saisis le briquet, lentement, sans toucher sa peau, non, sans toucher sa peau. Je sens juste l’air entre nous. Entre nos deux Ă©pidermes. Les yeux dans les yeux, je dĂ©clenche la flamme, l’approche de la cigarette. La belle se penche. Un grĂ©sillement. Elle aspire, relĂšve la tĂȘte, lentement, expire la fumĂ©e, dans l’air au-dessus. Loin. Loin de nous. Et puis elle revient dans mes yeux, semble puiser dans mon regard je ne sais quoi. C’est bizarre, dĂ©stabilisant en mĂȘme temps que dĂ©licieux. Elle s’appuie dans mon regard, et lĂ , elle prononce d’une voix tellement grave :
« Avec moi, c’est sans filtre. »


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· Texte d’Emmanuel Brasseur ·

À qui la lune

À qui le tour ?
À qui la lune ?
Celui-ci n’a pas sommeil !

Je lui laisserais volontiers ma place
et mon domaine Ă  repenser.

Je me soumets au travail.

Je souffle des mots aux pierres.
Dans le creux de leur mains je dépose
mes lettres
mes murmures
mes silences.

Te souviens-tu
de ce que nous aimions ?
Si tu voyais l’état de mes pantalons
et de ma chemise usĂ©e qui s’effiloche.

Je me cache,
me camoufle,
en veilleuse,
en rumeur.

Je marmonne.

J’écoute
bourdonner
une complainte sérénade
imprévue, calme et veloutée,
sans filtre,
qui tente d’orner ma pĂ©nombre
de ses plus beaux secrets.

Je subis les effractions
d’un orage qui, sous ma peau
déploie son mystÚre écru,
poussiéreux,
foudroyant et plaintif.

Je brûle mille morts bùclées.
Quelle ouverture !
Quel sarcophage !
Quelle débandade !

Sa lanterne obscure
déchire les lendemains
prometteurs endormis,
inutiles depuis des millénaires
que la pluie et le froid
ont rendu stériles.

Dure,
dure encore,
ne te lasse pas.
Viens faire un tour dans mes parages.
Reconstruis-moi.
Rejoins mes anges et souris-leur un peu.
Laisse ton gris ingrat trainer
et se désarticuler
ça et là.
Qu’il attĂ©nue sans rĂ©pit
les couleurs de ma douleur
omniprésente,
cible et nombril de mon Ă©go.

Et si tu me vois sourire,
alors disparaĂźt,
s’il te plait.

Sifflements.

Je bougonne,
À qui veut m’entendre,
un chuchotis d’insignifiance,
comme un Ă©cho approbateur
de mes peurs et de mes discrĂštes pulsions,
comme une brise qui emporte
dans son froissement lamentable
la musique refroidie
de mes pires intentions.

Tends l’oreille,
tu m’entendras,
mais tu le regretteras peut-ĂȘtre.

Qui sait ?

Froissement monotone
qui guide nos soupirs,
et notre indécision
Ă  vouloir en savoir davantage
ou Ă  trop vouloir tout oublier.

À qui la lune ?
Prends-lĂ  si tu veux.


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· Texte de d’Arnaud Keller ·

Ma copine Catherine

Rue des ponts, le dĂ©pĂŽt-vente de Catherine est une boutique Ă  mi-chemin entre la mythique caverne d’Ali Baba et le capharnaĂŒm savamment arrangĂ© d’un espiĂšgle lutin. Par jeu, par dĂ©fi, ce lutin en a fait son domaine en bouleversant rĂ©guliĂšrement la disposition des objets. « Venez chiner, entrez vous perdre dans ce repaire de femmes » pourrait apparaĂźtre en devise sur le fronton de l’échoppe, une fois l’ouverture de la grille mĂ©tallique.
Bien ingrat, l’acte rituel de recenser les robes, les pantalons patte d’éph, le polo vintage, les colifichets de pacotille, sacs en toile de voiles rescapĂ©es d’une course transatlantique, ne semble pas rebuter la maĂźtresse des lieux. Elle en tire mĂȘme un plaisir certain, heureuse de cette apnĂ©e revigorante dans la jungle qu’elle arpente de l’Ɠil au quotidien. La chaussure aux talons qui aiguillent ne s’offusque point de la tong Ă©crue dĂ©lavĂ©e par le sel marin.
Repaire de femmes, grotte au trĂ©sor de la crĂ©ativitĂ© la plus pure ou la pire qui pare murs, Ă©tagĂšres, tables. Qu’importe, y venir Ă  l’improviste, au hasard qui guide les pas, c’est plonger de plain-pied dans l’imprĂ©vu, se ressourcer dans ses jeunes annĂ©es.
Sans filtre, le regard de Catherine perce en vous la personnalitĂ©. Alors, elle vous oriente vers la perle que vous dĂ©siriez peut-ĂȘtre sans le savoir. Votre coup d’Ɠil bloquĂ© sur le-petit-truc-que-j’aime-bien lui sert pour sonder instantanĂ©ment votre Ăąme. Avec une fausse candeur, elle vous propose cette-petite-robe-dont-vous-allez-raffoler.
N’allez pas croire que son empressement relĂšve d’une attitude vĂ©nale, mĂȘme si la comptabilitĂ© rĂ©clame une lĂ©gitime alimentation rĂ©guliĂšre. Catherine adore positionner sur vous les piĂšces d’un puzzle vestimentaire. Elle ne boude pas son plaisir, elle ne bĂącle pas son sourire. Les deux sont preuve de sa sincĂ©ritĂ©.
Y venir une fois, c’est y revenir ensuite. Se prouver que maintenant on se sent affranchie de ses conseils, tout en aimant les Ă©couter encore. Un peu comme le nouveau-nĂ© arborerait fiĂšrement son nombril devant sa mĂšre tant aimĂ©e. On s’y attache, on en s’en dĂ©tache, on y revient toujours. Lien extra-utĂ©rin du repaire des femmes

Une chose m’étonne toujours aprĂšs plusieurs annĂ©es Ă  vivre ce lieu d’abord comme passante, puis cliente et dĂ©sormais amie. Comment s’y retrouve-t-elle pour circuler dans ce bric-Ă -brac ? Elle emportera ce secret dans la tombe !
Que dis-je, dans la tombe ! Non, Catherine est cairote, pour elle je verrai plutĂŽt un sarcophage !


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· Texte de de Lola Berthomé ·

Conversations entre deux pantalons

— Salut, ça te dit d’aller acheter des livres de poche avec Slim et legging ?
— DĂ©solĂ©, j’ai un imprĂ©vu aujourd’hui, je suis tombĂ© et je me suis ouvert la tĂȘte.
— Et que vas-tu fais alors ?
— Et bien comme un j’ai un trou dans mon emploi du temps, je vais aller voir la fĂ©e des jeans pour me faire rĂ©parer.
— Mais tu sais que la fĂ©e des jeans ne prend personnes sans rendez-vous ?
— Ne t’inquiĂšte pas, elle va me laisser passer en prioritĂ©.
— Non, tu n’es pas le nombril du monde. Tu attendras comme les autres.
— Que tu peux ĂȘtre ingrat parfois !
— Et puis j’ai dĂ©jĂ  Ă©tĂ© chez elle, je trouve qu’elle filtre beaucoup ses patients, ce qui est injuste, et qu’elle bĂącle souvent son travail ! La derniĂšre fois que je suis allĂ© la voir, elle m’a recousu avec de la matiĂšre Ă©crue, et ce n’est pas ce que j’avais demandĂ©.
— Elle a un grand cƓur pourtant. J’ai entendu qu’un jour, qu’elle avait refait une beautĂ© Ă  un pantalon qui avait laissĂ© son dernier bout de tissu dans une cours d’école, avant de le mettre dans son sarcophage.
— Je trouve cela c’est Ă©trange moi. Je trouve qu’elle ne fait pas trĂšs professionnelle, et qu’elle perds souvent le fil de son travail.
— C’est tout de mĂȘme son domaine la couture ! Je lui fais confiance. J’irai demain avant l’ouverture.


Et pour terminer cette sélection, je vous présente le mien, hors concours :

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· Texte d’Amelia Pacifico ·

L’ouverture de mon cƓur est sensible, pleine de rebondissements et d’imprĂ©vus. Elle ne se bĂącle ni ne s’expĂ©die, elle nĂ©cessite du tact, du doigtĂ© et beaucoup de patience. Elle ne souffre aucun filtre, aucune demi-mesure, elle exige la transparence. Pas de bleu romantique, de rouge passion ou d’Ă©cru virginal. Rien de tout ça. Pas de dĂ©guisement, costume, pantalon ou robe. Rien que le plus simple appareil, qui dĂ©voile le vrai, le pur. L’intelligence de l’Ăąme. L’ingrat, l’infidĂšle, le malhonnĂȘte, l’Ă©goĂŻste, l’Ă©gocentrique, celui qui se prend pour le nombril du monde… ceux-lĂ  n’auront mĂȘme pas voix au chapitre. Leurs caisses Ă  outil sont incomplĂštes, ils ne pourront jamais la poser Ă  mes cĂŽtĂ©s. A l’instar du sarcophage dĂ©couvert en plein dĂ©sert, mon cƓur demande expertise et exigence, dĂ©licatesse et savoir-faire. Sa nature ne se devine pas, sous l’extraversion de sa propriĂ©taire. Que voulez-vous… il est des domaines qui demeurent obscurs, mĂȘme pour les plus grands spĂ©cialistes. Aussi, je peux vous l’affirmer, celui qui rĂ©ussira Ă  le toucher n’est pas encore nĂ©.


Merci Ă  tous pour vos participations et lectures !

A bientît 💋

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