Participations au Rendez-Vous des Plumes – Mai 2021

Bonjour à tous !

La cinquième session du Rendez-Vous des Plumes s’est déroulée autour du thème « tranche de vie« . Vous deviez vous inspirer d’un trio de personnages, pimenté ou non par une quatrième personne, et nous livrer un moment de leurs parcours au travers d’un texte du format de votre choix. Les participants du mois viennent d’horizons et d’inspirations divers et variés, merci à tous d’avoir joué le jeu !

Les textes ne sont relus qu’au moment de leur publication, et ce uniquement dans le but de vérifier qu’ils ne contreviennent pas au règlement de l’atelier d’écriture. Si le cas devait se produire, le texte ne serait tout simplement pas publié, sans autre recours possible de son auteur. La Petite Boutique des Auteurs n’est pas responsable des coquilles, fautes d’orthographe, syntaxiques ou grammaticales éventuellement présentes dans les textes qui participent au Rendez-Vous des Plumes.
Merci d’en prendre note avant lecture.

Amelia

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· Texte de Marina Leridon ·

Le choc
Elle l’aperçoit de loin. Ils ne se sont pas vus depuis dix ans. Un sourire se dessine sur ses lèvres. Elle a pris soin de mettre le rouge à lèvres et les boucles d’oreille qu’il lui avait offerts. Elle a refait sa vie depuis longtemps mais l’apparition de ce nom sur son téléphone portable lui a fait manquer un battement de cœur. Elle pensait l’avoir oublié, remisé tout au fond de son esprit.
Acheter tout le temps le même rouge à lèvres, mettre ces boucles d’oreille : c’étaient pourtant des signes. Mais elle ne voulait pas les voir. Elle est sincèrement heureuse avec son mari et ses deux enfants. Il a une fille d’un premier mariage. Ils vivent tous ensemble dans une belle maison, jouent au tennis tous les dimanches. Elle est institutrice dans une école maternelle. Son mari est agent immobilier. Leurs enfants sont des adolescents avec tout ce que ça implique : les hauts et les bas, les cris, les joies, les pleurs, les copains, les amours… Sa famille est tout pour elle.
Elle n’avait jusque-là pas mesuré l’immense vide qui ne s’est jamais comblé au fond d’elle. Oui elle est heureuse, mais elle a toujours une forme de mélancolie à laquelle ses proches se sont habitués.
Elle est impatiente de rejoindre Paul tout en redoutant ces retrouvailles. Il est au bout de la rue. Il ne l’a pas vue. Elle s’arrête pour le regarder. Il regarde autour de lui nerveusement.
Soudain son regard se pose sur elle et se fige. Même à cette distance, elle perçoit sa joie de la voir. Ses yeux la fixent avec intensité comme s’il voulait l’attacher par son regard.
Ils sont tous les deux seuls au monde, à quelques mètres l’un de l’autre, figés. Les hommes et les femmes qui passent entre eux ne parviennent pas à rompre le lien.
Paul avance vers elle. Ses lèvres s’ouvrent sur un léger sourire. Elle le regarde. Il a un peu vieilli. Ses cheveux commencent à grisonner. Ses petites lunettes lui donnent un charme certain. Son style a bien changé : le jean – polo – baskets s’est transformé en costume – cravate. Sa démarche est toujours la même : un peu lourde, comme s’il portait un fardeau. Elle le reconnaîtrait n’importe où. Son cœur bat la chamade. À cet instant, elle oublie le reste de sa vie : son mari, ses enfants n’existent plus.
Enfin, ils sont tout près. Aucun d’eux n’ose faire un geste ou parler. Ils ont peur de briser le charme. Ils se mangent du regard.
Elle fait un pas, puis deux, jusqu’à le toucher. Elle tend la joue. Il lui donne un baiser léger et plein de douceur. Elle respire son parfum et manque défaillir. Elle s’appuie contre lui. Il l’enlace. Elle se reprend et l’entraîne à l’intérieur du restaurant.
Assis l’un en face de l’autre, ils sont hébétés. Le serveur est déjà venu deux fois et n’a pas osé les déranger.
Ils se mettent à parler en même temps, chacun pressé tout à coup de briser ce silence qui n’en finit pas et pourtant si délicieux.
Sa voix résonne comme un chant aux oreilles de Louise. Comme dans un rêve, elle ne s’en lasse pas. Elle n’écoute pas ses paroles. Lui n’en finit plus de lui racon-ter sa vie : sa femme, ses enfants, leur maison. Il est propriétaire d’un restaurant et travaille dur. Il regrette d’avoir manqué l’enfance de ses enfants. Sa femme a sacrifié sa carrière pour s’occuper d’eux. Ils ne passent de bons moments ensemble que pendant les rares vacances qu’il s’autorise. Il parle de sa famille encore et encore, pour ne pas parler d’eux.
Soudain, elle l’interrompt :
– Et nous ?
Il s’arrête net, écarquille les yeux en fixant quelque chose ou quelqu’un derrière elle. Il saisit le menu et le met devant son visage, entre eux. Elle ne comprend pas. Une boule lui monte à la gorge. Mais qu’est-ce que je fais là ?
Un jeune homme brun passe tout près de leur table. Louise le remarque à peine. Elle est focalisée sur Paul. Celui-ci se tortille sur sa chaise et persiste à se cacher derrière le menu.
Le jeune homme s’est installé au bar et commande une bière. Il les fixe de façon insistante. Intriguée par le manège de Paul, elle ne le remarque même pas.
– Excuse-moi, je reviens tout de suite.
Paul se lève, se dirige vers le bar et s’assied face au jeune homme, le cachant ainsi à la vue de Louise.
Elle ramasse son sac, le repose, le reprend… Elle a envie de fuir mais ne s’y résout pas.
Paul discute avec le jeune homme. La discussion semble s’envenimer. Tous deux haussent le ton mais elle ne comprend pas ce qu’ils disent.
Elle se lève pour aller se rafraîchir. Il faut qu’elle réflé-chisse au calme et prenne une décision.
Elle regarde le sol en approchant du bar. Elle ne veut surtout pas être impliquée dans leur histoire. Au dernier moment, ses yeux se lèvent, malgré elle. Elle s’effondre.
Elle revient à elle. Elle est assise sur un fauteuil. Les deux hommes la regardent, inquiets. Paul lui tend un verre d’eau.
Elle avale une gorgée, referme les yeux. Sa respiration est difficile, saccadée.
– Tu veux qu’on appelle un médecin ?
Paul est penché sur elle. Son parfum parvient à ses narines. Elle ne sait plus où elle en est. Le jeune homme se tient légèrement à l’écart.
– Jules ?
Celui-ci devine plutôt qu’il n’entend ce qu’elle dit. Il devient rouge de confusion. Paul les regarde alternativement.
– Vous vous connaissez ?
Tous les deux acquiescent en même temps.
– Quoi ? Comment ? Je ne comprends rien. Que se passe-t-il ?
Paul peine à trouver ses mots.
– Je suis le petit copain de Lucie.
– Mais qui est Lucie ?
Louise semble enfin retrouver ses esprits et se redresse dans le fauteuil.
– C’est la fille de mon mari. C’est ton fils ?
– Oui.
Tous les trois se dévisagent : le chaos vient d’entrer dans leur vie.


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· Texte d‘Axelle Scholtès ·

Déjà cent bornes d’avalées sous des trombes d’eau. On les aura méritées, ces vacances. Et tout ça pour se rendre dans la famille de Florent qui s’est montrée tout juste cordiale à mon égard lors de notre première rencontre.
J’ai conduit la première partie du trajet, le temps de sortir de Paris. Les klaxons et les injures du périph’ sous une pluie battante, ça me connaît. Florent est plus timide au volant et préfère la monotonie de l’autoroute.
– Alors Stéph’, prête pour l’aventure ? s’exclame Florent en quittant le parking de l’aire de repos.
Je me détourne de la route pour lui jeter un rapide regard. Les mains sur le volant, il sourit de toutes ses dents et son regard pétille.
Je lui souris en retour.
– Oh, oui ! dis-je d’un ton faussement enjoué, trois cents kilomètres sous la pluie pour une réunion de famille où tout le monde me déteste, quelle belle aventure !
Il me file un coup de coude tout en s’insérant sur l’autoroute. La pluie s’abat de plus en plus fort sur le pare-brise à mesure que la voiture prend de la vitesse. Le raffut est tel qu’on n’entend plus l’autoradio.
– Mais non, ils ne te détestent pas ! Laisse-leur le temps de faire ta connaissance.
Je regarde sans les voir les éoliennes qui tournoient sous la pluie. Avec ce temps, on dirait qu’elles sont en pleine mer.
– Si, ils me détestent. Je suis la femme divorcée qui vient gâcher l’avenir de leur jeune fils prodige.
Et soudain, je vois ma vie défiler devant mes yeux. Un camion déboîte brusquement juste devant nous, on va s’exploser contre la remorque à cent trente kilomètres-heure. Florent tourne violemment le volant vers la gauche dans une tentative d’évitement qui paraît bien vaine. Pendant une seconde qui n’en finit pas, notre voiture menace de se retourner, le temps est suspendu. On entend le châssis pousser un affreux grincement. Les pneus crissent sur le goudron inondé.
Et puis le temps repart. La voiture s’est arrêtée brutalement en travers des voies. Pas de collision, nous sommes intacts. Je jette un regard paniqué dans le rétroviseur, mais tout va bien, les véhicules derrière nous se sont arrêtés à temps.
Florent et moi, on ne s’est jamais regardé avec autant d’intensité. On vient de frôler la mort et c’est gravé dans nos yeux.
On a repris la route, comme si de rien n’était. La pluie s’abat toujours sur les vitres avec fracas. La voiture semble s’être sortie indemne de ce « presque accident » comme on l’a déjà baptisé.
En revanche, j’ai plus de mal à m’en remettre ; mon cœur bat trop vite et mes mains sont moites.
Florent pousse un énorme soupir derrière son volant.
– Bon ! J’imagine que tu aimes déjà ma famille un peu plus, maintenant ?
J’éclate de rire.
– C’est sûr qu’une bonne frayeur remet tout de suite les choses en perspective !
Notre rire quasi hystérique remplit l’habitacle, couvre le vacarme de la pluie et ce pauvre autoradio inaudible. Mais soudain, j’entends autre chose.
– Ah, fais gaffe, j’entends une sirène, ça doit être le SAMU ou les pompiers.
Florent se tord dans tous les sens pour tenter d’apercevoir un véhicule d’urgence dans ses rétroviseurs.
– T’es sûre ? Moi, j’entends rien du tout.
Bizarre… Le bruit inimitable d’une sirène résonne encore faiblement dans ma tête, malgré le vacarme de la pluie.
– Ça devait être plus loin.
Florent me jette un regard avec son sourire en coin.
– Dis donc, t’es sûre que ta tête a pas heurté le tableau de bord ?
– Ah, ah, ah. Tu peux parler avec ta coupe à la Justin Bieber.
– Ouh, je crois que ton sens de la répartie est resté sur le goudron.
Bam ! Je lui file un coup de coude dans les côtes, ce qui ne fait que lui redonner de l’élan.
– Hé, t’es au courant que t’as deux boucles d’oreille différentes ? Ça va pas faire bonne impression chez mes parents…
– Quoi ?!
En une fraction de seconde, je fais apparaître le miroir de courtoisie du pare-soleil. Merde, mais il a raison !
– Je suis vraiment à la ramasse… Peut-être que je suis vraiment trop vieille pour toi.
– Mais non, moi je les aime bien, tes boucles d’oreille dépareillées. Tu es magnifique.
Il a posé sa main sur la mienne. Je la serre.
Un brusque frisson s’empare de moi.
– Monte le chauffage, on caille !
– Oui, Mémère. Faudrait pas que tu t’enrhumes.
Je lâche sa main. J’ai le sens de l’humour, mais faut pas pousser non plus. Et ces sirènes qui résonnent encore. Mais qu’est-ce qui se passe ?
– Florent…
Il détourne tout de suite la tête en entendant son prénom et le ton de ma voix.
– Je ne me sens pas bien. Je crois que c’est le contrecoup. J’ai super froid, j’ai les mains moites, et puis j’entends ces satanées sirènes dans ma tête depuis tout à l’heure ! Ça me rend dingue !
– D’accord, t’inquiète, on va s’arrêter cinq minutes.
On sort de l’autoroute pour s’engager sur une aire de repos toute sobre, sans restaurant ni magasin de souvenirs. Juste quelques tables de pique-nique entourées de grands pins.
La pluie a cessé de s’abattre sur le pare-brise. Le soleil parvient même à percer les nuages.
Une fois la voiture arrêtée, Florent se détache et se tourne vers moi. Il me saisit à nouveau la main.
– Tout va bien, Steph’, je suis là. Je t’aime.
Je me détache à mon tour et pose ma tête sur son épaule, le sourire aux lèvres.
– Oui, tout va bien. Moi aussi, je t’aime.
La machine laissa échapper un bip interminable.
— Merde !
L’homme se laissa tomber sur la banquette arrière, parmi les débris de verre. Il arracha les électrodes du torse de la passagère, retira ses gants et fit taire la machine, avant de sortir de la carcasse par l’ouverture pratiquée par les pompiers.
Se tenant près de l’amas de tôle pliée, il rabattit sa capuche sur ses cheveux grisonnants et retira ses lunettes couvertes de gouttes d’eau pour poser un regard vide sur la scène. La pluie tombait plus fort que jamais sur les restes de la voiture encore encastrée dans la remorque du camion. Les éoliennes tournaient sans bruit dans le champ jouxtant l’autoroute. La lumière bleue des gyrophares se reflétait sur la carrosserie en lambeaux. La litanie des sirènes couvrait le bruit des pompiers s’appliquant toujours à désincarcérer les deux victimes.
Deux morts, à présent.
Soudain, l’urgentiste remit ses lunettes sur son nez. Il avait cru voir un sourire sur le visage de la passagère…
Voilà que son cœur lui jouait des tours. Il regarda sa montre.
Heure du décès, etc.


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· Texte de Unt’ Margaria ·

Mauvais sang
Le film semble fini depuis longtemps. Des femmes floutées parlent d’adultère d’une voix qui grésille, signe indiscutable qu’il est plus de minuit. Il devrait déjà être là. Heureusement qu’il ne m’a pas trouvée comme ça, affalée devant la télé, endormie alors que la vaisselle de mon repas dépare encore la table du salon. Une tâche sur le col de mon chemisier. Ses yeux tristes, “Pourquoi tu ne fais pas un peu attention à toi ?”… Et je refuse de le décevoir. Il faut que je me lève, que je me mette au travail.
Minuit vingt. En retard, bien sûr, il n’a pas prévenu, bien sûr. Pris dans le moment, dans la fête, il n’y pense jamais. Je le sais déjà : quand il rentrera il sentira la cigarette, la sueur, cette vague odeur étrangère que le cliché veut qu’on appelle “la femme”. Je ne peux pas passer à côté de ce relent d’altérité que j’ai flairé sur mon mari pendant des années. Moins flagrant que des notes d’hôtel, pas de preuve, mais vient le soupçon dans les nuits d’attente. Sans reproches, jamais.
Un bruit de voiture dans la rue, il y a quelques minutes. Si c’était lui, il aurait déjà atteint la porte. On s’habitue au cycle de l’attente. Au début on cherche à s’occuper, ça ne peut que s’arrêter très vite, il va arriver, on fait de l’utile, l’eau de la vaisselle brûlante sur les mains pour s’empêcher de penser. Et puis insidieusement on revient à l’horloge. Toutes les quinze, les dix, toutes les deux minutes. De plus en plus furieuse. Ce serait si simple de prévenir, lui qui est constamment sur son téléphone quand nous sommes tous les deux. Ce serait si simple de lui envoyer un message pour savoir où il est, mais je ne le ferai pas, j’ai déjà donné, je le faisais avec mon mari, j’ai déjà payé. Subir sa colère et ne pas avoir obtenu de réponse.
Le silence, c’est ce qui fait monter la peur. Quand on finit par s’imaginer qu’il ne rentrera tout simplement pas. La vague de culpabilité alors, d’avoir été furieuse contre celui qui à ce moment même est peut-être, probablement, non, c’est sûr, sur une civière quelque part. Du temps de mon mari, je finissais effondrée dans un coin, m’imaginant m’en sortir seule avec le petit bonhomme de cinq ans que je savais respirer doucement derrière sa porte. Souvent, je me précipitais vérifier ce que je pouvais vérifier, la preuve immédiate que mon fils au moins était en vie. Et puis, au lieu de m’attarder dans la contemplation de sa tête qui me faisait trop penser à celle de son père, je repartais attendre devant l’horloge. Et m’imaginer le pire. Comme si m’inquiéter le protégeait, le jeu avec la peur servant de talisman. Ces choses là n’arrivent que lorsque l’on ne s’y attend pas.
D’abord la colère, puis la peur. Des phases bien définies, un brin de marchandage au sommet de l’inquiétude : s’il rentre dans dix minutes, j’arrête de me plaindre qu’il n’est jamais là, s’il rentre tout court, la dispute de ce matin n’aura pas d’importance. On pense : “Demain, je fais son plat préféré”, comme si l’odeur avait le pouvoir de l’attirer, où qu’il soit, de le ramener au monde de ceux qu’on sait vivants.
Son plat préféré ce sont les spaghetti Bolognaise avec beaucoup d’oignons et du piment, comme les aimait mon mari, ma spécialité. Je me souviens que c’est cette question ridicule qui m’est venue lorsque le téléphone a sonné, la nuit où il n’est pas rentré : est-ce qu’elle fait la Bolognaise ? Les deux occupants de la voiture étaient blessés, pour les pronostics et pour la Bolognaise, on ne savait pas. Est-ce qu’elle y met du piment ? On me répétait de me calmer. Six heures dans un couloir froid avec la tête lourde de mon petit rendormi sur mes genoux pour comprendre que le téléphone qui sonne ne signifie pas toujours la fin de l’attente.
Le bruit de la clé, si. Tant que cette maison est la sienne. Bientôt, un campus, un studio ridiculement petit pour vivre à deux me l’enlèveront. En attendant, il passe en trombe, à peine un “Tiens, t’es debout ?”, et c’est à la porte de sa chambre qui se referme que je souffle : “Tu es en retard…”


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· Texte de Oona ·

Le jugement du passé partit en fumée

Ne le jugez pas sans connaître son histoire.
Ce qu’il est, tous, vous le seriez sans doute aussi.
Dans un instant je vais vous ouvrir son placard ;
Sa drôle de vie qui l’a amené ici.

Vous pensez que rien ne peut justifier cet acte,
Que le seul responsable est le monstre assis là.
Et qu’il a dû signer avec le diable un pacte,
Car il a même échappé de peu au trépas.

Mais restons s’il vous plaît terre à terre et lucide.
Ce que je vais raconter pour vous éclairer,
Il y aurait eu la folie ou le suicide,
Tous ceux avec son passé, loin d’être doré.

Même si rien ne doit justifier les moyens,
Nous sommes des êtres façonnables à son âge.
Ni dieu, ni diable ont joués avec ce Payen.
Seulement sa mère a façonné son plumage.

Voyez cet Ado laissant place à la folie.
Doué d’avoir aucune rédemption, ni remord,
Pour échapper à son quotidien, il remplit,
De haine et de mépris tout son cœur et son corps.

Sa mère et lui vivaient dans un petit studio.
Son père parti, l’alcool la faisait tenir.
Sergey la journée ; le placard et la radio.
Enfermé, voyait des hommes aller et venir.

Les cris resonnaient et les larmes coulaient à flot.
Le noir l’effrayait, jamais elle ne fut désolée.
Elle le frappait et l’enfermait dans son enclos.
Il n’était pas désiré, son enfance volée

Comme on dit il n’y a pas de fumée sans feu.
Pour lui l’amour était des actes de souffrance.
Le monde lui était inconnu, privé de
Sortie, d’école, de copains, jamais eu leur chance.

Interdit pour lui de mettre son nez dehors ;
Restes là et tais-toi étaient sa seule loi.
Pire qu’une bête il attendait alors,
Sa pitance jetée à terre, pas le choix.

La nuit sans bruit tel un rat faisant les poubelles,
Car ivre morte oubliant de le nourrir.
À travers la fenêtre la lune était si belle,
La seule lui souriant avant de dormir.

L’ardente chaleur du foyer, il ressentait,
Quand sa mère le forgeant écrasait des clopes,
Sur ses membres encore tous chétifs il subissait,
Pensant qu’elle l’aimait même si ce n’était pas top.

Personne pour lui montrer la normalité.
Personne pour lui dire que ce que fait sa mère,
C’est mal, c’est d’une cruelle méchanceté.
C’est injuste et inhumain, c’est pourtant sa chaire.

Mais un jour sa mère ivre morte endormi,
Ne protégea pas son petit dans le placard.
Des ailes noires enveloppèrent sa fourmi,
Se débâtant sans bruit, vécue un cauchemar.

Le mâle était passé, la mère alcoolisée,
Elle s’en fichait de lui, il fallait en finir.
Un espoir de ne plus être martyriser,
Il ne voulait plus subir, il voulait punir

Sa mère qui n’a rien fait pour le protéger.
Aspergeant tout son corps de son très cher alcool
Une étincelle réchauffa son cœur piégé
Dans ce placard glacé attendant qu’elle s’immole.

La fumée macabre s’échappant du couloir,
La porte défoncée, un voisin le trouva.
Un sourire sur son visage plein d’espoir,
Assis, allumettes à la main, le regarda.

Mesdames et messieurs, les jurés, monsieur le juge.
Ma plaidoirie à terriblement commencé,
En relatant l’horrible histoire de cette purge.
Oui car cette femme devait être effacée.

Éliminée, détruite, réduite en poussière.
Il ne voulait plus revivre chaque jour ça.
Maintes fois il a demandé à la lumière
De la lune de vivre une autre vie que ça.

Personne n’aurait pu supporter ni même tenir,
Ces treize années où mon client durant lesquelles,
N’a reçu que de la haine pour se construire.
Non personne aurait pu échapper aux séquelles.

Alors je vous demande en votre âme et conscience,
Mérite il d’être emprisonné à nouveau ?
Ou bien peut on le soigner de sa déficience ?
Causée par sa mère le véritable bourreau.


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· Texte de Bulle Pouzoulet ·

Le Passeport

Après dix-neuf heures de voyage, trois avions, dont un attrapé de justesse à Recife, un taxi-pilote qui m’avait provoqué de sacrées frayeurs, notamment un feu rouge grillé et un piéton évité in extremis, sans parler du demi-tour sur la quatre-voies et de l’allure à laquelle il roulait, j’arrive enfin à l’hôtel à Fortaleza. Je tiens à peine debout. L’homme au comptoir de l’hôtel me demande mon passeport. Automatiquement, je regarde dans la poche principale de mon sac à main. Il ne s’y trouve pas. Super. J’ai dû le déplacer. Je fouille successivement la petite poche de mon sac à dos, la deuxième poche de mon sac à main, puis toutes les petites poches une par une, même les plus petites, même si elles sont trop petites pour pouvoir contenir un passeport. Sans succès. Je sens que je commence à avoir chaud, je sais que je rougis. J’hésite à chercher dans la poche principale de mon sac à dos. Tout de même, je n’aurais pas fait ça, ç’aurait été le meilleur moyen pour me retrouver dans le genre de situation qui me déplaît fortement, typiquement celle dans laquelle je me trouve en ce moment-même. Je retourne quand même la grande poche. On ne sait jamais, ce serait trop bête de passer à côté. Et puis c’est ma dernière chance. Mais pas de passeport.
-I’m afraid I lost it , finis-je par annoncer au réceptionniste.
Il a l’air ennuyé. Pas autant que moi pensé-je. À toute allure, j’essaie de me souvenir. Mince, il est peut-être resté à Recife. Non, j’en ai eu besoin pour monter dans le dernier avion, le Recife-Fortaleza qui m’a amené ici, et puis… Je l’ai mis dans ma poche arrière pensant le ranger dès que je serais installée dans l’avion… Le sang se met à cogner contre mes tempes… L’ai-je rangé ou non ? Qu’en ai-je fait, qu’est-il devenu après ce moment-là ? Impossible de me souvenir clairement, car en m’asseyant dans l’avion je me suis effondrée de sommeil après 21h en éveil. Je me souviens m’être réveillée en sursaut, au moment où la file des passagers, déjà debouts depuis un moment, s’ébranlait vers l’avant de l’avion qui venait d’ouvrir ses portes. J’ai sauté sur mes pieds, d’autant plus vivement qu’on me mettait la pression derrière, j’ai attrapé ma valise au passage dans un geste réflexe et je suis sortie de l’avion encore à moitié endormie. Il a dû rester sur mon siège à ce moment-là… Ou peut-être est-il tombé de ma poche ailleurs, dans l’aéroport…
Le réceptionniste et moi cherchons un endroit où pourrait figurer mon numéro de passeport, sinon l’hôtel ne pourra pas m’accueillir. Parallèlement il essaie de joindre l’aéroport, qui ne répond pas. Où vais-je dormir si on ne trouve pas ? Je me vois déjà dans la rue, sous un pont, ou pire, chez un habitant mal intentionné… Heureusement, après quelques échanges et différentes recherches, nous finissons par trouver un document, ma confirmation de voyage, le numéro de passeport y est inscrit, je peux dormir ici, le problème de l’hôte est réglé. Mais pas le mien. Il me semble bien ne faire que commencer. Je dois continuer mon voyage le lendemain, et puis comment vais-je pouvoir rentrer chez moi à terme ? Je lui demande dans mon anglais fatigué s’il sait comment je vais pouvoir faire pour le récupérer, mais ce n’est clairement plus son problème. Parallèlement, j’envisage les ennuis à venir, je n’ai ni copie ni autre document officiel certifiant mon identité. L’homme au comptoir me dit qu’il va continuer à appeler l’aéroport, mais il manque visiblement de conviction. Les pensées continuent à se bousculer dans mon esprit épuisé : ambassade, sans papier, files d’attente, éternité… Sans compter la mission qui doit suivre son cours, impliquant d’autres avions à prendre bientôt… Pour la première fois de ma vie, je n’ai pas la moindre idée de comment je vais m’en sortir, je suis sonnée.
Et puis, à travers ce brouillard d’anxiété, je vois un petit homme à lunettes entrer dans l’hôtel, de l’âge qu’avait mon grand-père quand j’étais gamine. Il échange quelques mots avec l’hôte d’accueil dans une langue que je ne comprends pas. Ce dernier me désigne. Le petit homme s’approche de moi et me tend un passeport. Je ne comprends pas. Il insiste. Il ne parle ni français, ni anglais. Mais il n’arrête pas de répéter le mot Francês. Je regarde mieux : c’est un passeport français. En l’examinant de plus près, on dirait même mon passeport. Je l’ouvre, je me reconnais à l’intérieur. Je regarde le petit home. Le temps semble rester en suspens un instant qui paraît une éternité. Puis je lui saute littéralement au cou, je l’embrasse comme j’aurais embrassé mon grand-père gamine, comme j’avais embrassé mon grand-père quand il retrouvait mon jouet préféré, quand il me sauvait la vie.
Quand je lâchais enfin le petit homme qui ne semblait pas revenir de la chaleur de ma réaction, le réceptionniste prit le temps de m’expliquer que le monsieur passait par là et qu’il avait vu un passeport par terre. Mon passeport. Sur l’escalier menant à l’hôtel. L’escalier. Et qu’il s’était juste dit « ça doit être à quelqu’un de l’hôtel, je vais le leur rapporter ».
-That was a lucky one , dit l’homme derrière le comptoir.


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· Texte de Corinne Simenel ·

Arrogante jeunesse

Sur le parfum sucré du sortir de l’enfance,
Volutes de fumée, emportement, colère,
Balbutiements d’adulte, crise d’adolescence,
Effrontée, insolente, s’entourant de mystère,

Hier encore collégienne, calme, posée, sereine,
Puis, fracassante entrée à quinze ans au lycée,
Clouée dans son carcan, elle hurle, brise les chaines,
Contraintes et conseils, même les douces pensées,

Elle veut tout, elle sait tout, ses parents sont ignares,
Inutiles et toxiques, doutes existentiels,
Solitaire le jour, soucieuse, veillant tard,
La vie n’est que torture dénuée d’essentiel,

Libre, cheveux aux vents, elle fuit toute morale,
Refaisant tour à tour le monde et son image,
Etouffant dans son corps mais rêvant d’idéal,
Enterrée à jamais la petite fille sage,

Réfugiée dans l’alcool, elle sèche les cours
Des professeurs incultes, mal pensants et trop vieux,
Elle s’entiche d’un homme, l’appelle « mon amour »,
Consume sa jeunesse et se trompe de dieu !


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· Texte de Monique Hiron ·

Quatre fois vingt ans

Oh ! vous les Jeunes, qui avez la vie devant vous,
Pensez à tous les Vieux, dont les jours sont comptés,
Ne leur refusez pas ces joyeux rendez-vous.
Pour célébrer dans la joie les années passées !
Ne lésinez pas vos câlins et caresses
Ils vous ont tant donné…quand vous étiez petits,
Vous ne le compreniez que lorsque la vieillesse
Vous aura tout appris du livre de la vie.
Apprenez aux enfants le respect des anciens,
Soyez donc tolérant comme avec les petits,
Les Vieux rejoignent les Jeunes au stade de la vie,
Et plus tard, quand les années blanchissent vos cheveux,
Et qui, à votre tour, vous serez tous des Vieux
Les Jeunes à votre modèle, prodiguait leurs caresses
Seront les fondateurs d’une heureuse vieillesse.


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· Texte de Didier Colpin ·

IDENTIQUEMENT…

D’origine européenne
Comme asiatique africaine
Sans oublier les métis
Tous les Humains sont les fils
De cette planète terre
-L’homme en est le locataire-
Un identique destin
Les réunit c’est certain…

Au départ est la naissance
Qui se baigne d’innocence
Après la réalité
Avec sa brutalité
Vient briser tout angélisme
Piétiner l’idéalisme
Ensuite en ultime port
Au final survient la mort…

Dans une tranche de vie
-Espérance inassouvie-
Dans une tranche de temps
-Riche en lendemains latents-
Dans une tranche d’espace
-Où tous et tous se tracassent-
Ils vont uniformément
Ils vibrent humainement…


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· Texte de Sandrine Drappier ·

J’ai l’impression de ne pas avoir cessé de courir depuis que je suis arrivée à Port au Prince il y a deux jours se dit Melissa. Cela lui semble une éternité depuis que, dans l’avion qui l’emmène dans son pays de naissance pour la première fois, l’hôtesse a fait part aux passagers de troubles importants dans la ville. Le peuple est entré en rébellion contre le pouvoir corrompu. Comment une jeune fille d’à peine 18 ans venant d’une famille riche pourrait seulement imaginer à quoi peut ressembler un pays entré en insurrection ? En quelques heures, elle a compris. Les émeutes, les pillages, les coups de feux intempestifs, les voitures brûlées, les gens qui courent affolés, ceux qui dans des véhicules militaires tirent sur la foule et ces gens au milieu de la rue, armés de simples pancartes de carton, qui crient leur colère.
Pas très loin d’elle, le garde du corps payé par son père à son insu la suit en se cachant. M. Drumont est dans tous ses états. Il a failli intercepter la jeune fille avant qu’elle ne quitte l’aéroport. « Si c’était ma fille, cela ne se passerait pas ainsi », mais les ordres de son patron ont été clairs :
– Vous ne la lâchez pas d’un œil, mais vous n’intervenez que si sa vie est en réel danger. Il est temps que Mélissa se frotte à la réalité. Qu’elle comprenne la chance qu’elle a et revienne dans le droit chemin.
Alors, il la suit et depuis deux jours, il doit dire que cette jeune fille le surprend. Il a vu la peur dans ses yeux, dans ses attitudes mais elle a tenu bon, progressant dans la ville en feu, se cachant pour passer la nuit dans un renfoncement au fond d’une ruelle alors que les hôtels étaient fermés. Elle a tenu bon sans nourriture le lendemain. Arpentant les rues au hasard. Comment retrouver ses parents, ses frères et sœurs dans cette ville ? Elle n’a pas lâché. Il a même eu du mal à la suivre quelquefois.
Depuis le début de l’après-midi, Melissa fait route avec un jeune garçon à peine plus âgé qu’elle portant le gilet d’une ONG implantée sur l’île pour aider les habitants. Ils se sont rencontrés lors d’un mouvement de foule. Depuis, ils courent dans la ville. Régulièrement, Nathan se retourne vers la jeune fille qui tente de suivre.
– ça va, tu tiens le coup ? On a fait le plus difficile !
Mais il ne ralentit pas l’allure. La nuit va bientôt arriver. Il faut se mettre à l’abri. Le siège de l’ONG n’est pas loin mais en arrivant devant, ils ne peuvent que constater que le bâtiment a subi la colère des manifestants. Vitres cassées, cocktails Molotov jetés à l’intérieur. Nathan espère que personne n’a été blessé. Mais il n’a pas le temps de vérifier. Il fait une grimace à Melissa et lui dit :
– Il vaut mieux quitter la ville, s’éloigner le plus possible. A l’extérieur, ce sera plus calme.
Ils ont repris leur course folle. Derrière eux, M. Drumont peste. Il est bien plus habitué à suivre la fille de la plus grosse fortune de France lorsqu’elle fait du shopping ou qu’elle retrouve des amies dans des bars que dans une ville assiégée. Il se dit qu’en rentrant en France, il reprendra le sport de façon intensive pendant qu’un point de côté l’oblige à s’arrêter un instant.
Lorsqu’il relève la tête, le couple a disparu. Il lance un juron. Il sent une sueur froide couler dans son dos. Il souffle un grand coup et se remet à courir, obligeant son esprit à ne pas penser à la douleur sourde qui vrille son ventre. Les habitations se font de plus en plus rares, la végétation reprend ses droits sur les nouvelles maisons qui ont été construites en urgence après le tremblement de terre de 2010. Au loin devant lui, M. Drumont aperçoit deux petits points, l’un rouge, l’autre vert. Les deux sacs à dos de Mélissa et Nathan. Il s’autorise à respirer enfin.
Quelques minutes plus tard, il les voit entrer dans une grange abandonnée. Il avance de quelques pas. Se laisse tomber au pied d’un arbre, jure.
– Sale gosse de riche….
Il repense aux siens qui l’attendent à la maison. A sa femme qui devra encore une fois s’occuper de la marmaille toute seule. Se dit que ce sera sa dernière mission, qu’il veut un peu de tranquillité, ne plus avoir peur tout le temps de laisser sans le sou des orphelins et une veuve. Et pour quel métier ? Gardien ? Agent de sécurité ? Ce n’est pas plus reposant. Il se sent terrassé par le déterminisme social. Travailler pour vivre. Pendant que d’autres amassent sans savoir comment dépenser tout l’argent accumulé. Il pense à ceux qui, dans la rue depuis deux jours, ne cessent de hurler qu’ils veulent la liberté et l’égalité. La fraternité, ils l’ont déjà, tous unis dans la lutte pour des jours meilleurs.
A l’intérieur de la grange, Nathan a sorti une gourde de son sac à dos. Il la tend à Melissa. La jeune fille est en nage, elle a du mal à reprendre son souffle. De grands cernes sous ses yeux noirs. Il la laisse boire tranquillement.
– ça va mieux ?
Melissa sourit, à peine un rictus.
– Tu vas où ? lui demande-t-il
Alors Melissa raconte. Son enfance de gosse privilégiée. La chambre de luxe. Les jouets en abondance. Les vacances dans les plus grands palaces de la planète. Elle évoque son malaise de plus en plus persistant. Les cheveux crépus, la peau bronzée. Ses questionnements. Comment ses parents ont contournés les questions pour ne pas dire. L’invention d’un aïeul créole. Comment Melissa s’est contentée de cette réponse tout en ne la trouvant pas très convaincante. Et puis comment elle a oublié, toute occupée à faire des études, à s’amuser avec ses amis, à vivre la vie insouciante d’une jeune fille riche. Jusqu’à ce coup de téléphone il y a quelques jours, l’appel de la directrice des affaires sociales. Une enveloppe, quelques photos, la lettre. Tous ces mensonges qui lui explosent en pleine face. Elle a des parents, ici, en Haïti. Une mère au moins, la lettre vient d’elle, et deux sœurs et un frère. S’ils ne sont pas morts dans le tremblement de terre. Et une adresse, quelque part, Callalo, au pied du Pic la Selle, la plus haute montagne de l’île.
– Et toi, que fais-tu ici ?
– J’y suis né, mes parents ont créé l’ONG…
Il raconte…Ce peuple, si fier, si bafoué, mille fois tombé, mille fois relevé, la misère, la malnutrition des gamins de cinq ans qui semblent en avoir à peine trois, leurs ventres gonflés par la faim. Son lot quotidien. Comment il a choisi de rester sur l’île après le décès de ses parents. Pour ces gens-là qui peinent à vivre alors que tant d’autres ont bien plus qu’il ne faut. Melissa a baissé la tête en entendant ces mots. Elle se sent honteuse, mais comment aurait-elle pu savoir dans sa prison dorée qu’ailleurs d’autres crèvent de l’indifférence et de la cupidité des riches ?
– Tu devrais reprendre un avion commence t’il. Tu sais, il y a peu de chance qu’on retrouve qui que ce soit là-bas. Depuis si longtemps, ils ont sans doute dû déménager.
– Tant pis, il faut que j’y aille. Je ne peux pas rentrer sans même avoir essayé.
– Alors, on ferait bien de dormir.
Ils se sont tout dits. Ou le plus important en tout cas. Une nuit dans une grange, chacun d’un côté, du bon, du mauvais, de la vie.
Le lendemain matin, le soleil entre dans la grange. Ils se partagent un paquet de gâteaux, boivent encore un peu d’eau. Sortent sur le chemin. Il y a cet homme que Melissa reconnaît immédiatement. Il dort au pied d’un arbre.
Il faudrait se mettre en route. Mais Mélissa et Nathan restent encore un instant là. Sans rien dire.
– Tu vas t’en sortir, t’as du cran dit Nathan
– Y’a plein d’enfants qui t’attendent à Port au Prince dit Melissa
– C’est tout droit lui explique Nathan
– En revenant, je ferai le tour des ONG jusqu’à ce que je te retrouve promet Melissa
Ils s’embrassent. Unis par cette nuit. Par cette aide qu’il lui a offert sans la connaître.
Melissa le regarde partir un long moment. Puis elle va réveiller M. Drumont.
– Eh, ce n’est pas l’heure de dormir. J’ai des parents à retrouver, moi.
Il la regarde les yeux encore tout embrumés de sommeil. Se met debout, époussette son costume.
– C’est tout droit dit Mélanie en lui tendant la gourde et le restant des petits gâteaux.


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· Texte de Laetitia Chendri ·

Ayanna et Sacha
Ayanna 16 ans, était une adolescente comme les autres, exceptée qu’elle naquit avec une malformation. Son pied-bot ne l’avait jamais empêché de pratiquer les mêmes activités que les enfants de son âge. Elle apprit à faire du vélo, adorait la danse et menait la même vie que les
autres élèves de son école.
Elle put grâce à sa farouche détermination intégrée une école publique dès son entrée en CP.
Son année de primaire se déroula sous les meilleurs auspices. Ses camarades, ainsi que sa maîtresse d’école furent bienveillants à son égard, ils firent tout pour lui rendre les tâches quotidiennes plus aisées. Pour son entrée au collège, elle dut se rendre dans un établissement à une heure de chez elle. Chaque matin, son père l’a déposait en voiture et revenait la chercher à la fin de la journée.
Au collège, Ayanna avait son groupe d’amis. Malheureusement, tout ce petit monde se dispersèrent pour aller dans des lycées différents. La jeune fille se retrouva à devoir affronter sa rentrée seule. L’adaptation dans sa nouvelle école fut plus difficile que prévu. Les élèves se moquaient de son handicap, et ils ne lui adressèrent la parole que pour lui demander une feuille ou un stylo.
Néanmoins, elle se lia d’amitié avec un garçon d’une autre classe, Sacha, qu’elle surnomma Mistigri, du fait de l’adoration du jeune garçon pour les chats.
Tous les deux devinrent inséparables, ils passèrent leurs récréations côte à côte, mangèrent ensemble à la cantine, et partagèrent un amour commun pour la lecture.
Même si Sacha préférait les BD et Ayanna les romans de Zola et de Colette.
Un jour, le père d’Ayanna qui s’appelait Maurice, souhaita rencontrer ce jeune garçon dont sa fille lui parlait chaque soir en rentrant de l’école. Elle l’invita donc à prendre le goûter après l’école. Il accepta l’invitation, ravi de découvrir la maison de son amie.
Il sonna à la porte, Maurice vint lui ouvrir. Il lui serra la main, et l’invita à entrer. La maison était spacieuse, une petite salle à manger, une cuisine, un salon, deux chambres à l’étage ainsi qu’une salle de bain. Maurice élevait seule sa fille depuis que sa femme était morte en couches.
Maurice apporta sur un plateau de la limonade et des gâteaux, qu’il posa sur la table basse du salon. Il appela ensuite sa fille, et lui pria de descendre.
Maurice s’assit à gauche de Sacha et entama la conversation en attendant sa fille.
— Je suis content qu’Ayanna ce soit fait un nouvel ami, comme elle est plutôt timide de nature, j’avais peur qu’elle reste seule dans son coin.
Il lui montra les gâteaux en souriant.
— Ne sois pas timide, sers-toi.
Sacha prit un gâteau à la noix de coco et croqua dedans. Ayanna sur ses béquilles fit son entrée dans le salon, elle s’assit à droite du garçon et s’empara d’un gâteau en l’enfournant dans sa bouche.
— Quelle gourmande, lui fit remarquer son père. Dis-moi Sacha, comment as-tu rencontré ma fille ? Ayanna m’a juste avoué que vous n’êtes pas dans la même classe, mais elle refuse de m’en dire plus.
— Arrête papa, c’est gênant. Déclara Ayanna la bouche pleine.
Sacha but une gorgée de limonade.
— J’ai rencontré Ayanna à la cantine de l’école, elle était seule à une table, je me suis approché et je lui ai demandé si je pouvais m’asseoir. Elle m’a sourit, en me disant bien sûr que tu peux t’asseoir. On a discuté puis on s’est revus lors des interclasses.
Comme quoi le hasard fait bien les choses. Pensa Maurice.
Quand ils eurent fini de goûter, Les deux jeunes gens montèrent à l’étage, dans la chambre d’Ayanna. La chambre était celle d’une adolescente ordinaire: une tapisserie couleur rose bonbon ainsi que des posters de stars ornaient le mur, un lit à baldaquin, un bureau bien rangé, et une bibliothèque remplie de livres en tout genre occupaient la majorité de la pièce. Elle lui
présenta son univers, ses goûts musicaux, ses livres et ses films préférés.
Une vraie chambre de princesse. Songea le jeune garçon.
La pendule de la chambre indiqua 17 heures.
— Je dois rentrer chez moi, sinon ma mère va s’inquiéter.
Avant de partir, il sortit de sa poche un petit sachet et le glissa dans sa main.
— Tiens, c’est pour toi. C’est trois fois rien, juste pour te remercier de m’avoir invité chez toi.
Ayanna déballa le paquet, à l’intérieur elle trouva un bibelot de chat en porcelaine.
Le lendemain, Sacha prit son courage à deux mains. Ils connaissaient la jeune fille depuis plusieurs semaines et le jeune garçon éprouvait des sentiments sincères pour son amie.
— Tu voulais me parler. Ayanna arriva perchée sur ses béquilles.
— Ayanna ! Il retint son souffle. Je… je t’aime.
Il rougit, visiblement gêné par ses sentiments envers la jeune fille.
Elle lui sourit. Pour la première fois un garçon lui avouait son amour, elle se rapprocha et déposa sur sa joue un timide baiser.
— Moi aussi je t’aime bien, tu es gentil et attentionné avec moi, je t’en remercie mais je pense qu’on ferait mieux de rester amis.
Il esquissa un sourire pour faire bonne figure auprès de son amie, mais secrètement il espérait dans un futur proche avoir droit à une seconde chance.


Et pour terminer cette sélection, je vous présente le mien, hors concours :

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· Texte d’Amelia Pacifico ·

Jessie ouvre la porte de la salle de cours, encore échevelée de sa course contre un bus qui roule bien plus vite qu’elle ne marche. Elle s’assied à côté de Benjamin dans un coup de vent qui fait voler les feuilles de notes de celui-ci.
— Encore en retard…
La jeune femme souffle sans retenue en sortant ses affaires qu’elle jette sans ménagement sur la table devant elle.
— Ca va, n’en rajoute pas, ronchonne-t-elle à voix basse.
— Un souci, mademoiselle Jenpour ?
— Non, monsieur, excusez-moi pour le bruit, répond précipitamment Jessica.
Elle sait qu’elle est sur la sellette depuis qu’elle a repoussé les avances à peine déguisées de son professeur de fac, un mois plus tôt, ce qui la rend encore plus énervée après son petit ami.
— Je t’avais dit de me réveiller, siffle-t-elle entre ses dents en maintenant son regard sur l’enseignant qui a repris son discours.
— Tu dormais trop bien, et puis, tu avais besoin de récupérer, chuchote Benjamin à côté d’elle. Tu es belle, quand tu dors, d’ailleurs…
Jessica esquisse un sourire, se mordant l’intérieur des joues pour ne pas l’afficher et se faire remarquer.
— Tu sais que je suis sous surveillance, dans son cours, Benji, sérieux, tu dois me réveiller la prochaine fois.
— Pas quand tu as bossé de nuit, ma belle, hors de question.
La jeune femme coule un regard inquisiteur vers le jeune homme avec lequel elle partage un studio et son cursus universitaire.
— Avoue, t’attends que ça, hein ? interroge-t-elle en faisant semblant de fouiller dans son sac.
L’expression de Benjamin est sans équivoque. Sa petite amie sait qu’il n’a pas digéré la proposition très étrange que leur professeur avait faite à Jessica, mais de là à créer une occasion de se confronter ouvertement et publiquement à lui, elle ne l’en aurait jamais cru capable.
— Benji, ne fais rien que l’on pourrait regretter, on est près du but, là.
L’intéressé lève la tête et les sourcils, comme pour dire « tu m’en diras tant ».
— Je suis sérieuse, Benjamin, continue-t-elle en reportant son attention sur le professeur qui déambule sur l’estrade de l’amphi. Ce n’est peut-être pas ta passion, mais c’est la mienne, ne gâche pas tout.
Le jeune homme la regarde en silence, alors qu’elle fait en sorte de ne pas le remarquer.
— Plus les jours passent, plus je rumine, Jessica, donc il va falloir que ça sorte…
— Chuuut ! Tu n’as pas le droit, Benji, ça ne regarde que moi, tu comprends ? martèle-t-elle en plantant ses iris marron dans ceux de son compagnon pour bien faire passer le message. Je ne t’appartiens pas, et je peux gérer ça toute seule. Fais-moi confiance…
Elle darde un regard féroce sur le professeur libidineux, assorti d’une lueur que Benjamin ne lui connaissait pas jusqu’alors.


Merci à tous pour vos participations et lectures ! Rendez-vous la semaine prochaine pour le défi de juin !

A bientôt 💋

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