Participations au Rendez-Vous des Plumes – Mai 2022

Bonjour ! 😊

Voici un nouveau Rendez-Vous des Plumes pour lequel les dessins ont eu la vedette. Le thĂšme guide non obligatoire “RĂȘves” vous a inspirĂ©s, et les textes proposĂ©s balaient un Ă©ventail d’univers riches et variĂ©s. Sans plus attendre, les voici !

Les textes ne sont relus qu’au moment de leur publication, et ce uniquement dans le but de vĂ©rifier qu’ils ne contreviennent pas au rĂšglement de l’atelier d’Ă©criture. Si le cas devait se produire, le texte ne serait tout simplement pas publiĂ©, sans autre recours possible de son auteur. La Petite Boutique des Auteurs n’est pas responsable des coquilles, fautes d’orthographe, syntaxiques ou grammaticales Ă©ventuellement prĂ©sentes dans les textes qui participent au Rendez-Vous des Plumes.
Merci d’en prendre note avant lecture.

Amelia

· Texte de Marina Leridon ·

Allez, c’est dĂ©cidĂ© : j’ouvre cet Ă©trange paquet que le facteur a dĂ©posĂ© dans ma boĂźte aux lettres ce matin. Il est un peu volumineux : je pourrais presque y mettre ma tĂȘte.
Il n’y a pas d’expĂ©diteur et je n’aime pas ça. Qui sait ce que l’on pourrait m’envoyer : une bombe ou du poison ? Je ne connais personne qui m’aime suffisamment pour me faire un cadeau.
Ciseaux en main, j’attaque le scotch. Les rabats du carton s’entrouvrent doucement. Je renifle. Rien de spĂ©cial. Je les Ă©carte et dĂ©couvre un casque audio. Noir. Deux boutons sur le cĂŽtĂ© droit. Les coussinets semblent trĂšs doux et confortables. Pas de carte, pas de facture. Je le tourne dans tous les sens : il est plutĂŽt design. Sur le cĂŽtĂ©, en tout petit, je vois la mention « Anti-bruit ».
La curiositĂ© l’emporte. Je m’installe confortablement dans le canapĂ© et pose, avec un peu d’inquiĂ©tude quand mĂȘme, le casque sur ma tĂȘte. Évidemment, rien ne se passe. J’appuie sur le bouton du haut et une douce musique se diffuse dans mes oreilles.
Je ferme les yeux et perçois mon image comme dans un film. Le casque s’est transformĂ© en une boule transparente qui entoure ma tĂȘte. Deux Ă©lectrodes blanches, ovales, sont posĂ©es au-dessus de chacune de mes oreilles. Sur le sommet de mon crĂąne, un tuyau sort et se raccroche Ă  un livre suspendu dans un ciel Ă©toilĂ©. Mes yeux sont fermĂ©s. Un sourire flotte sur mes lĂšvres. Je suis dĂ©tendu et heureux.
La musique s’arrĂȘte. Je fronce les sourcils, secoue la tĂȘte. Rien. Je presse Ă  nouveau le bouton du haut. Toujours rien. J’essaie celui du bas : une voix commence Ă  parler tout doucement. Je dois me concentrer pour comprendre ce qu’elle dit. Les intonations m’indiquent que quelqu’un est en train de raconter une histoire. Je me laisse porter par le rĂ©cit qui s’avĂšre ĂȘtre un roman dont j’ai le nom sur le bout de la langue. Je vois les mots littĂ©ralement traverser mon cerveau dans une sorte de ballet. Ils sont presque palpables. C’est une sensation Ă©trange, trĂšs agrĂ©able. Je suis comme immergĂ© dans le rĂ©cit.
Soudain, une phrase me dĂ©concentre. C’est au mot prĂšs la premiĂšre phrase d’un « roman » que j’ai commencĂ© Ă  Ă©crire quand j’étais adolescent. Je perds le fil de l’histoire. Mon cerveau retourne vingt ans en arriĂšre. Je n’entends plus la voix. Je me revois affalĂ© sur mon lit, dans ma chambre aux murs recouverts de posters des chanteurs du moment. Tout heureux d’avoir trouvĂ© ma vocation : je serai Ă©crivain. Un stylo et un carnet en main. Cette carriĂšre prometteuse a pris fin Ă  peine commencĂ©e : je ne rĂ©ussis Ă  Ă©crire qu’une seule phrase ! Oh, les idĂ©es ne manquaient pas mais impossible de les transcrire, de former un tout cohĂ©rent.
Ces idĂ©es, si lointaines, reviennent peu Ă  peu Ă  mon souvenir. Sans que je ne fasse aucun effort, elles commencent Ă  s’ordonner d’elles-mĂȘmes : un dĂ©but de rĂ©cit se dessine sous mes yeux Ă©bahis. Le texte dĂ©file devant moi, lentement, comme pour me laisser le temps de m’en imprĂ©gner.
Je regarde machinalement vers le livre qui flotte toujours au-dessus de ma tĂȘte. Une Ă©trange conviction m’envahit : les pages du livre sont vierges et attendent mon rĂ©cit.
À partir de cet instant, les mots prennent le chemin inverse de tout Ă  l’heure. Je les vois Ă  nouveau se dĂ©placer mais cette fois ils se dirigent vers le sommet de mon crĂąne. Ils pĂ©nĂštrent, comme une petite armĂ©e trĂšs ordonnĂ©ee, dans le tuyau et se faufilent jusqu’au livre. Celui-ci s’ouvre sur des pages Ă©clatantes de blancheur.
Les lettres se collent une Ă  une sur la premiĂšre page. Elles la recouvrent et passent Ă  la seconde, puis Ă  la troisiĂšme et ainsi de suite. Sous mon regard incrĂ©dule, le rĂ©cit que j’ai toujours rĂȘvĂ© d’écrire prend forme, presque malgrĂ© moi.
Le livre se remplit Ă  une vitesse prodigieuse. Les idĂ©es, transcrites par des mots eux-mĂȘmes formĂ©s de lettres, se succĂšdent sans que je fournisse le moindre effort. Tout Ă  coup, trois Ă©normes lettres ferment la marche : F I N. Le livre se referme.
Je sursaute, ouvre les yeux, arrache le casque toujours rivĂ© sur mes oreilles et regarde autour de moi. Je ne sais plus oĂč je me trouve, je suis dĂ©semparĂ©. Enfin, mes idĂ©es se remettent en place. AllongĂ© sur mon canapĂ©, je me suis endormi. Mon rĂȘve me revient par bribes, petit Ă  petit, puis de plus en plus prĂ©cis. Je m’empresse de saisir un stylo, des feuilles et je retranscris le rĂ©cit que ma mĂ©moire me restitue.
Au milieu de la nuit, Ă©puisĂ©, j’ai rempli une bonne centaine de pages. Mon rĂȘve d’adolescent est enfin accompli !


· Texte de Christian Martinasso ·

DerniĂšre aventure
AprÚs une interminable chute de mon lit, les perfusions arrachées, je me suis affalé sur le ponton en bois de notre vaisseau miniature.
« Attention papy notre galion est emporté par des flots en furie, le gouvernail est fou, tout est déchaßné »
« Aucun souci petit fils je suis là pour te protéger »

L’embarcation en carton machĂ© est ballotĂ©e par la puissance des eaux ruisselantes de ce caniveau en pente.
Un vacarme assourdissant fait trembler le grand mat construit en allumettes. Les voiles en papier bulles sont gonflĂ©es prĂȘtes Ă  se dĂ©chirer. L’ossature de la coque en sucre caramĂ©lisĂ© commence Ă  se fendiller. La barre en pain d’épice tournoie en tous sens.
« Papy attention un garçon traverse la route, sa semelle va nous écraser ! »
« Précipite-toi comme moi à bùbord pour modifier notre trajectoire. »
« Ouf nous sommes passés »
« Il faut alléger le bateau. Nous allons jeter par-dessus la rambarde tout ce qui est inutile, il faut délester le navire »

Par bonheur en cette journĂ©e d’automne, des milliers de feuilles obstruent les bouches d’égout et nous Ă©vitent d’ĂȘtre engloutis dans les trĂ©fonds infinis de la ville.
Nous jetons par-dessus bord les barils de poudre de riz, les canons en chocolat, les chaloupes de sauvetage en nougat.
Toute la structure craque dans un tumulte étouffé par la rage assourdissante des flots gorgés de détritus qui emballent encore plus notre course folle.
« Papy un chien ! Il va nous croquer ! »
« Jette lui une bouée de secours en pùte de fruits »
« Ouf ça a marché. Bravo super papy »

AprĂšs une durĂ©e interminable de cette Ă©popĂ©e folle, plusieurs fois malmenĂ© dans des tourbillons vertigineux, la frĂȘle nef de nos jeux de pirates dĂ©bouche sur la surface plane d’un immense lac de rĂ©tention.
A peine notre souffle rĂ©cupĂ©rĂ©, montant des profondeurs des eaux sombres, un silure monstrueux essaye d’engloutir notre embarcation entre les mĂąchoires de son hideuse gueule grande ouverte.
Instinctivement mon petit-fils la harponne avec une aiguille Ă  tricoter qu’il plante en travers de sa gorge et l’entaille profondĂ©ment avec son sabre laser d’apprentis JeĂŻdi.
Surprise et folle de douleurs la bĂȘte immonde replonge dans les abysses glauques.
« Papy j’allume tous les lampions de dĂ©tresse pour que notre galion s’élĂšve dans les cieux. Tu es prĂȘt ? »
« Oui fiston »
« Accroche-toi au bastingage »

A l’aide de son antique briquet Ă  essence qui Ă©tait enrobĂ© dans une pochette plastique au fond de sa poche, il enflamme une Ă  une chaque mĂšche de toutes les lanternes colorĂ©es. FixĂ©es solidement au ponton, sous l’effet de la chaleur elles Ă©lĂšvent dĂ©licatement notre barque en grande partie dĂ©glinguĂ©e. Lentement, transformĂ©e en une mini montgolfiĂšre, elle se hisse en vrille vers les cieux.
A 300 mĂštres d’altitude mon super petit fils, hĂ©ros de toutes nos aventures chevaleresques, s’harnache de son parachute de toile cirĂ©e. AprĂšs une tendre et chaleureuse accolade il me souffle Ă  l’oreille que son pĂ©riple se termine ici.
« Papy je vais sauter. Toi tu te laisses emporter pour les alysĂ©s et tu gardes le cap vers cette Ă©toile bleue Ă©ternellement visible chaque nuit de pleine lune. Moi seul saurait oĂč tu t’es rĂ©fugiĂ©. Nous nous Ă©changerons ensemble notre signe de reconnaissance : Les bras tendus en avant les deux pouces croisĂ©s »
Sur ces derniers mots, assis sur le rebord de la rambarde, tel un plongeur marin, il s’est laissĂ© basculer en arriĂšre en poussant son super cri de guerre : Go, super papy, go !
En pirouette inversĂ©e il a plongĂ© dans l’espace de mes souvenirs.
PenchĂ© en avant scrutant le vide j’ai reconnu qu’il me faisait une derniĂšre fois notre signe de ralliement avant d’ouvrir son parachute.
Sur l’arrondi de sa voile est gravĂ© : Tchao papy, c’était encore une superbe aventure.
Bon courage pour ton voyage vers l’inconnu, je te retrouverai toujours dans mes rĂȘves.


· Texte de Geoffroy Gauthier ·

Le jazz des marais

« Il faut avoir des amis pour faire la fĂȘte, Saphir. Si tu passais moins de temps collĂ© Ă  tes bouquins aussi
 Allez, bonne nuit ! » Sur ces paroles, sa sƓur claqua la porte, pressĂ©e d’aller rejoindre le reste de sa bande pour passer une « soirĂ©e de folie ». Saphir ne savait pas prĂ©cisĂ©ment ce que cela voulait dire, mais ça avait vraiment l’air d’ĂȘtre amusant !
En bas, dans le salon, ses parents dĂźnaient avec des personnes trĂšs importantes pour leur travail. Il connaissait bien la rĂšgle : il ne devait les dĂ©ranger qu’en cas d’extrĂȘme urgence. Ainsi, encore une fois, Saphir se retrouvait seul pour tromper son ennui tandis que les rires bruyants des adultes venaient le narguer jusque dans son lit. La tristesse lui noua la gorge. C’était injuste, tout le monde passait un bon moment
 Lui aussi voulait faire la fĂȘte !
Se sentant enfermé dans sa chambre, Saphir descendit à pas de loup dans le jardin. Au moins, ici, il pouvait regarder les étoiles, dans le silence, avec la lune pour seul témoin.
Au loin, il vit une biche sautiller ici et lĂ  pour disparaĂźtre dans la forĂȘt qui entourait la maison. Puis, un sanglier renifla son chemin dans la mĂȘme direction. Curieux, l’enfant s’approcha, lentement. Il s’arrĂȘta aux limites de son jardin. Une Ă©trange lueur Ă©clairait les bois, lĂ -bas, au niveau de l’étang dans lequel il s’était baignĂ© quelques rares fois avec sa famille.
Saphir se demandait s’il devait rentrer Ă  la maison quand tout Ă  coup, une magnifique chouette blanche passa juste au dessus de lui. Elle tourna la tĂȘte et fixa l’enfant de ses beaux yeux jaunes, et, en plein vol, lui fit signe de la suivre du bout de l’aile. L’enfant, tout Ă©tonnĂ©, se demanda s’il venait de rĂȘver. Il devait en avoir le cƓur net. Prenant son courage Ă  deux mains, il s’enfonça dans la forĂȘt. Saphir percevait des bruits de plus en plus forts Ă  mesure qu’il avançait. Presque arrivĂ© Ă  l’étang, il entendait maintenant clairement des voix
 des rires
 et
 de la musique ! Il n’en croyait pas ses oreilles ! Une fĂȘte Ă©tait en train de se dĂ©rouler, juste derriĂšre ces arbustes !
Alors, Saphir repensa Ă  ce que sa sƓur lui avait dit. Il hĂ©sitait.
« Qu’est-ce que tu attends ? » lui demanda la chouette qui l’observait avec bienveillance, perchĂ©e sur une branche.
« HĂ© bien
 Je ne peux pas faire la fĂȘte. Je n’ai
 pas d’amis
 » rĂ©pondit l’enfant, penaud. La chouette Ă©mit un petit rire hululant.
« Tu n’as besoin que de toi-mĂȘme pour faire la fĂȘte ! Tu verras, il n’y a pas meilleur moyen pour se faire des amis ! Viens ! » L’oiseau s’envola. Saphir respira un grand coup et se faufila entre les branches qui barraient sa route.
Une fois de l’autre cĂŽtĂ©, l’enfant ouvrit grand les yeux de surprise. Un spectacle incroyable se produisait devant lui. Des milliers de lucioles Ă©clairaient les bords de l’étang de leur lumiĂšre vert Ă©lectrique. Ici, des Ă©cureuils faisaient pleuvoir des noisettes pour nourrir les invitĂ©s, lĂ , des piverts mitraillaient des troncs d’arbre pour que tous les animaux puissent profiter du goĂ»t sucrĂ© de la sĂšve bien fraĂźche.
L’orchestre jouait un jazz tout droit sorti des marais : un crapaud improvisait des coassements accompagnĂ© par un chƓur de grenouilles, un serpent imitait les cymbales de son sifflement, des centaines de moustiques virevoltaient dans tous les sens pour recrĂ©er le son des trompettes, deux lapins tambourinaient le sol de leurs pattes en guise de percussions tandis qu’un groupe de canards s’occupait des trombones. Les oiseaux, eux, bougeaient en rythme, exposant au passage leurs plus belles plumes.
Les heures filaient sans que Saphir ne s’en rende compte. Il Ă©coutait les histoires fascinantes de ses nouveaux amis, comme celle de cette tortue qui avait rĂ©ussi Ă  battre un liĂšvre Ă  la course ! Il riait, s’amusait comme jamais auparavant, ivre de bonheur.
Soudain, toutes les lucioles se rejoignirent au centre de l’étang et s’éteignirent, plongeant la forĂȘt dans le noir. Que se passait-il ? Alors, sous les regards Ă©bahis du public, les lucioles imitĂšrent le bouquet final d’un feu d’artifice. Quelle performance grandiose ! Saphir savait qu’il se souviendrait toute sa vie de ce moment magique.
Mais, hĂ©las, le jour commençait dĂ©jĂ  Ă  se lever. Saphir Ă©tait triste : la fĂȘte Ă©tait finie.
« La fĂȘte ne s’arrĂȘte jamais, Saphir, car la vie est une fĂȘte ! Elle est en toi, toujours ! » lui dit la chouette comme si elle lisait dans ses pensĂ©es.
RassurĂ©, Saphir salua tous ses amis et rentra chez lui en courant. Devant sa chambre, il croisa sa sƓur qui revenait de sa soirĂ©e.
« Encore debout ? » demanda-t-elle, les poings sur les hanches.
Alors, Saphir lui raconta sa merveilleuse soirĂ©e, le feu d’artifice des lucioles, tout content de pouvoir partager cette histoire extraordinaire. Sa sƓur leva les yeux au ciel.
« Toi et ton imagination alors
 Allez, va dormir ! »
Saphir n’insista pas et, extĂ©nuĂ©, s’écroula sur son lit, un grand sourire aux lĂšvres car dĂ©jĂ , dans ses rĂȘves, le jazz des marais reprenait de plus belle.


· Texte de Mauranne BP ·

L’entre-monde

Son visage fendu par un sourire qui dĂ©couvrait toutes ses petites dents, le jeune garçon bouquinait. Les autres enfants assis autour de lui avaient ce mĂȘme visage lumineux, un livre entre leurs doigts fins. La vieille dame lisait Ă  haute voix tandis que leurs yeux survolaient les lignes au rythme de sa dictĂ©e. Elle aussi avait ce sourire artificiel fichĂ© sur son visage couvert de ridules. Les cheveux bruns du garçonnet lui tombaient sur les yeux, brouillant sa vision, chatouillant son front. Ses doigts agrippaient l’ouvrage, son regard fixe. Il aurait aimĂ© pouvoir se dĂ©tacher de sa lecture pour laisser son esprit vagabonder mais la vieille dame l’en empĂȘchait. Il Ă©tait prisonnier. Au prix d’un effort qui lui demanda toute la concentration dont il Ă©tait capable, Nathan jeta un regard de gauche Ă  droite. Les enfants Ă©taient assis en tailleur et formaient un cercle dans lequel la lectrice se dĂ©plaçait lentement. Sa voix Ă©tait monotone, presque robotique. Ses yeux ne transpiraient aucune Ă©motion. Pourtant, le sourire sur son visage n’aurait pu s’étirer davantage au risque que ses lĂšvres finissent par craqueler.
Il ne se souvenait plus de la derniĂšre fois que sa maman lui avait lu une histoire pour l’endormir. Il Ă©tait coincĂ© dans cet endroit depuis une Ă©ternitĂ©. Les mots Ă©talĂ©s devant ses yeux n’avaient plus le moindre sens pour lui. Il avait lu ce livre tant de fois qu’il en avait perdu toute essence, toute surprise. Il rĂȘvait d’autre chose. Il rĂȘvait de s’échapper de cet endroit, de rompre ses chaĂźnes, de sortir au grand jour. Fouler la terre de ses pieds nus, courir sous la pluie, ne plus ĂȘtre forcĂ© Ă  sourire mĂȘme lorsque son coeur souffrait. La vieille dame sembla le regarder, aussi replongea-t-il dans sa lecture. Il ne sentait pas la faim, pas la soif, il ne ressentait plus rien, comme si son corps Ă©tait dissociĂ© de son Ăąme. Cette derniĂšre, elle, avait de nombreux dĂ©sirs qu’il ne pouvait pas assouvir. La conteuse tourna les talons et s’éloigna de lui. Nathan en profita pour bouger ses doigts violemment agrippĂ©s Ă  l’ouvrage. Il savait qu’il aurait dĂ» ressentir un soulagement en exĂ©cutant ce geste. Il se souvenait de la sensation que cela faisait. Ses phalanges Ă©taient blanches Ă  force de se cramponner Ă  la couverture dĂ©pliĂ©e.
Les pages se tournĂšrent toutes seules lorsque la vieille dame passa Ă  la ligne suivante. Les yeux des autres enfants bougeaient frĂ©nĂ©tiquement de gauche Ă  droite, leurs tĂȘtes s’inclinaient lĂ©gĂšrement mais rien d’autre chez eux ne s’animait. Ils Ă©taient morts de l’intĂ©rieur, le sourire figĂ©. Le jeune garçon avait envie de hurler, mais il Ă©tait incapable ne serait-ce que de parler. La fille Ă  sa droite avait de longs cheveux raides qui caressaient ses genoux Ă  mesure qu’elle baissait et relevait la tĂȘte au rythme des pages qui s’enchaĂźnaient. La conteuse accĂ©lĂ©ra soudain la cadence et le coeur de Nathan s’emballa. Ses mains tremblaient Ă  prĂ©sent. Son souffle Ă©tait court et sa vision de plus en plus trouble Ă  mesure que les pages dĂ©filaient devant ses yeux transis. C’est alors qu’il entendit la voix de sa maman, en un Ă©cho lointain. Il la chercha parmi la foule mais il ne distinguait plus que des formes.
— Nathan ? Vite, je crois qu’il y a un problùme !
Sa voix Ă©tait entrecoupĂ©e de trĂ©molos. Le pyjama blanc Ă  pois bleu qu’il portait se souleva, laissant apparaĂźtre la cicatrice qui barrait sa poitrine. Personne dans la piĂšce ne semblait le voir, tous Ă©taient plongĂ©s dans leur lecture. Seule la fille aux longs cheveux risqua un regard dans sa direction. Ses grands yeux bleus l’appelaient Ă  l’aide. Elle dĂ©tacha ses doigts un Ă  un et tendit le bras vers lui. Sa frange lui donnait un air sĂ©vĂšre et pourtant, le jeune garçon avait envie de la toucher. Il vĂ©rifia que la vieille dame ne regardait pas dans leur direction avant de tendre son bras Ă  son tour. Leurs doigts s’effleurĂšrent et le sourire de la jeune fille s’effaça. Elle Ă©tait enfin libĂ©rĂ©e.
— Nathan, s’iƂ te plait, reste avec moi

La voix de sa maman résonna à nouveau.
— Clara, Clara, non, s’il vous plait, faites quelque chose, ma fille, ma fille ! Un mĂ©decin !
La fille Ă  la frange leva les yeux au ciel puis son corps se mit Ă  disparaĂźtre peu Ă  peu. Le garçon entendait les Ă©chos de pleurs dont il n’arrivait pas Ă  identifier la provenance. Le bruit de fond qu’il entendait depuis si longtemps qu’il avait fini par l’oublier s’accĂ©lĂ©ra. Bip, bip, bip, bip
 Il manquait d’air. Il sentait quelque chose lui chatouiller la gorge, il avait envie de tirer dessus. Sa peau Ă©tait chaude, il sentait son corps se soulever, entendait les sanglots de sa maman en fond. Perdu, il lĂącha le livre qui toucha le sol dans un bruit sourd. Les enfants et la vieille dame se tournĂšrent vers lui, mĂ©caniques.
— Reste avec nous, scandùrent-ils, leurs bouches souriant toujours.
Mais il ne voulait pas rester, il voulait ĂȘtre libre. Il voulait respirer Ă  nouveau.
— Nous sommes en train de le perdre.
Son corps se souleva de plus en plus, il flottait dans les airs. Nathan riait intĂ©rieurement, le visage toujours crispĂ©. Il jeta sa tĂȘte en arriĂšre et entendit sa mĂšre crier. Il ne la voyait toujours pas mais sentit une main lui caresser le front. La chaleur emplit un peu plus son corps, faisant rougir ses joues de bien-ĂȘtre. Il se sentait enfin prĂȘt. Le garçonnet ferma les yeux et pensa trĂšs fort Ă  sa vie d’avant, Ă  tous ces beaux souvenirs qu’il avait emmagasinĂ©s. MalgrĂ© son jeune Ăąge, il avait eu l’impression d’avoir vĂ©cu plusieurs vies tellement ces moments Ă©taient gravĂ©s dans sa mĂ©moire. Il sentit son visage bouger lentement, et le sourire sur ses lĂšvres s’évanouir. AprĂšs tout ce temps Ă  luter, il y Ă©tait enfin arrivĂ©. Le bruit de fond s’arrĂȘta soudainement, libĂ©rant son esprit. Les yeux toujours clos, il s’imagina dĂ©valant une falaise, l’herbe chatouillant ses jambes et ses bras. Sa maman l’embrassa sur la joue, mĂ©langeant ses larmes Ă  celles de son enfant. Ses lĂšvres esquissĂšrent un vrai sourire cette fois. Son corps retomba lentement. Il Ă©tait enfin libre.


· Texte de Sandrine Drappier Ferry ·

Avant que j’oublie, il faut que je vous dise la beautĂ© des petites choses, de chaque moment de mon enfance pour, qu’aprĂšs moi, dans ce monde de plus en plus difficile et incertain, il vous reste une petite lueur d’espoir. Le souvenir que l’on pouvait vivre heureux sans presque rien. L’ Ă©vocation que les relations humaines Ă©taient bien plus essentielles que les Ă©crans de vos tĂ©lĂ©phones portables. La pensĂ©e que l’humain pouvait vivre sans ĂȘtre asservi par les machines.
Je vous vois chaque jour quitter vos dortoirs pour rejoindre vos unitĂ©s de travail. Je vous observe vous installer devant vos Ă©crans, attendre les instructions, et vous mettre au travail pendant quatorze heures. Le regard vide. Sans un regard, jamais, vers votre voisin de droite ou de gauche. “Ils” vous ont rendus tellement amorphes que cela me fait peur. Je vous regarde chaque soir rentrer chez vous, dans vos citĂ©s. Manger un repas sans saveur. Le mĂȘme pour tous. Sans que vous ne puissiez dire ce que vous aimeriez. Je vous observe quand, une fois le dĂźner expĂ©diĂ©, vous vous autorisez quelques instants de divertissement devant vos Ă©crans bleus avant de vous affaler sur votre lit , Ă©puisĂ©s. J’ai mal pour vous.
Je comprends votre lassitude, comment vous vous ĂȘtes rĂ©signĂ©s. Pourquoi vous avez baissĂ© les bras et avez choisi de ne pas rĂ©sister et moi qui suis une vieille femme dĂ©sormais, avant qu’il ne soit trop tard, je veux vous rappeler ce que vous avez perdu, ce que vous pourriez retrouver. MĂȘme si vous ne me voyez pas, mĂȘme si je ne suis pas lĂ  physiquement Ă  vos cĂŽtĂ©s, si ma voix est juste retransmise dans ces Ă©crans qui vous annihilent, je suis Ă  vos cĂŽtĂ©s. Ce qui fut ma vie n’est donc pas si Ă©loignĂ© de la vĂŽtre.
La voix s’est tue, elle est remplacĂ©e par un chant mĂ©lodieux, apaisant, qui fait du bien Ă  tous ceux qui ont la chance d’ ĂȘtre tombĂ©s sur cette frĂ©quence et qui ont assez de courage pour continuer Ă  Ă©couter. MalgrĂ© l’interdiction, malgrĂ© la certitude qu’ils seraient punis s’ “ils” savaient. Et alors qu’habituellement ils obĂ©issent aveuglĂ©ment Ă  ce “ils” qu’ils ne matĂ©rialisent pas, Ă  ce “ils” inconnu qui rĂ©git leur vie, la voix les attire Ă  elle et ils oublient leur peur.
En arriĂšre-plan, on entend des enfants rire, dans le lointain, des gazouillis d’oiseaux. Les plus vieux d’entre eux se souviennent de ce temps-lĂ , vaguement. Ils croient se souvenir de la brise du vent faisant s’envoler les jupes des filles sur les chemins, de la chaleur du soleil sur leurs peaux nues. Un peu plus qu’une impression, un peu moins qu’un souvenir. Mais cela les rassure. Leur donne envie de continuer Ă  Ă©couter encore.
La voix de la vieille femme Ă  nouveau, mais jeune, dynamique, on pourrait dire heureuse, si ce mot n’avait pas disparu complĂštement de leur vocabulaire. Elle dit qu’elle prĂ©pare des confitures. De framboises et de groseilles mĂ©langĂ©es. En mĂȘme temps, elle surveille son fils, couchĂ© dans l’herbe, sur une couverture, Ă  l’ombre. A cause des abeilles qui butinent sur les fleurs. Elle a toujours peur qu’il se fasse piquer. Ce ne serait pas bien grave mais cela gĂącherait la journĂ©e. Il n’a que cinq ans, elle voudrait qu’il fasse la sieste, mais il regarde partout, chaque papillon qui vole, les nuages qui avancent dans le ciel, le poulain qui est nĂ© depuis deux jours.
Et puis, soudain, elle rĂ©cite un poĂšme qui parle de libertĂ©. Des hommes rĂ©unis, des enfants crient son nom. Et ils rient. Comme si leur libertĂ© acquise, ou plutĂŽt conquise, avait Ă©tĂ© un combat, une gerre dont ils Ă©taient sortis victorieux, tous ensemble. Et derriĂšre les Ă©crans, chacun dans leur dortoir, ils se sentent entourĂ©s de ces ĂȘtres lĂ  qui viennent de leur passĂ©. Et cela les questionne, ce mot “libertĂ©” qui sonne comme un espoir.
La vieille leur dit qu’elle reviendra demain, et chaque jour, elle leur parle des promenades dans les marais, dans les forĂȘts, des baignades dans les riviĂšres en Ă©tĂ©, du ramassage des mirabelles avec les gens du village, des bals sur la place, de son amoureux rencontrĂ© un jour Ă  la boulangerie quand elle allait chercher le pain encore chaud. Elle dit tout cela. Chaque jour. Et ils Ă©coutent, de plus en plus nombreux. oublient leur fatigue. Boivent chaque mot, chaque bruit, chaque souffle de vie.
Ce matin, avant de partir travailler, alors qu’il fait encore nuit, et peut-ĂȘtre parce qu’il fait encore nuit, Gaspard a pris un crayon. Il l’a cachĂ© dans la poche de son manteau et, arrivĂ© dehors, il a longĂ© le mur. Il a regardĂ© Ă  droite, Ă  gauche. Il n’y a personne. Alors, il a sorti le crayon et en gros, il a Ă©crit “LibertĂ©”. Ensuite, il a marchĂ© vite. Bien plus vite que d’habitude, en regardant, comme toujours droit devant lui. Et c’est lĂ  qu’il voit, un peu plus loin, sur un autre mur, un autre “LibertĂ©”. Puis, un troisiĂšme. Et cela lui fait chaud au cƓur de savoir qu’ils sont trois. MĂȘme s’il ne connaĂźt pas les deux autres. MĂȘme si sachant de qui il s’agit, il n’osera pas leur faire signe. Leur dire que c’est lui aussi. Ce n’est pas encore une rĂ©sistance, mĂȘme peut-ĂȘtre pas encore un tout petit espoir, mais une flammĂšche qui s’allume dans leur nuit.
Gaspard s’est rĂ©veillĂ© en sursaut. Il ne peut qu’avoir rĂȘvĂ© tout cela. Ce n’est pas possible que quelqu’un ait pu passer Ă  travers les contrĂŽles, les frĂ©quences, la surveillance. Il tremble de tous ses membres. Le corps envahi de sueur gluante. Comme une peau qui se desquame. Comme une mue. Il a peur, il est terrifiĂ©. S’ “ils” savaient aussi lire dans les rĂȘves ? S’il Ă©tait surveillĂ©, ici aussi, dans son lit, dans sa citĂ© dortoir, entre ses quatre murs impersonnels ? Si sa tablette avait Ă©tĂ© fouillĂ©e ? S’ “ils” pouvaient lire dans ses pensĂ©es ?
Gaspard est restĂ© trĂšs longtemps hagard, couchĂ© dans son lit, les yeux fermĂ©s en proie Ă  cette crise de panique. Il a hĂąte dĂ©sormais qu’il fasse jour, qu’il s’habille et puisse prendre le chemin de son unitĂ© de travail. qu’il reprenne ses habitudes. Qu’ “ils” rĂ©agissent comme hier, avant-hier, avant qu’il n’ait Ă©coutĂ© cette voix. Pour ĂȘtre sĂ»r que ce n’Ă©tait qu’un cauchemar. Mais au font, y croit-il vraiment ? Ne sait-il pas encore qu’il a franchi un pas, celui de la dĂ©sobĂ©issance ? Ne se rappelle t’il vraiment pas qu’il a Ă©crit sur ce mur, en grosses lettres, le mot ” LibertĂ©” ? Ne se souvient-il pas de ces deux autres mots Ă©crits plus loin ?
Le jour pointe. La lumiĂšre artificielle blafarde signe la fin de la nuit. Il ne sent aucun rayon de chaleur sur sa peau. Dehors, les filles ont toutes le mĂȘme uniforme que les garçons, un pantalon et un tee-shirt jaune moutarde. Tout le monde se presse vers son travail. Gaspard monte l’escalier en colimaçon qui conduit Ă  son atelier. Il croise le regard d’un de ses collĂšgues, par inadvertance, sans l’avoir cherchĂ©. Et les muscles de son visage se dĂ©tendent. Il sourit. L’autre lui rĂ©pond. Puis un deuxiĂšme, et toute l’unitĂ© bientĂŽt est prise d’un tout petit mouvement des lĂšvres; un rictus Ă  peine, un peu maladroit, cela fait si longtemps qu’ils n’ont plus souri, mais les nuques se redressent, et tous cessent de regarder leurs pieds. Ils se tiennent droits. Et ils n’ont plus peur.
DerriĂšre les Ă©crans, “ils” ne comprennent pas, “ils” sont pris de panique, tapent comme des fous sur leurs claviers, cherchent la cause. La trouvent enfin. Cette voix Ă  heure fixe le soir, cette voix douce et chantante. Ils l’Ă©coutent. Les mots entrent dans leurs circuits. Semblent s’encoller Ă  leurs capteurs. Les tordent, les broient. La ville toute entiĂšre s’Ă©teint petit Ă  petit. Les ventilateurs s’arrĂȘtent. Certains se mettent Ă  suffoquer. Alors, il ne reste plus qu’une chose Ă  faire. Ouvrir les grilles. Ouvrir le dĂŽme.
Gaspard aide les autres. Et tout Ă  coup, cette prison s’ouvre sur un champ de tournesol Ă©blouissants. Sur des pieds de framboises. Sur des ceps de vigne. Sur un monde confisquĂ©. Leur monde. Et une femme s’avance et lorsqu’elle commence Ă  parler, tous sortent leurs crayons de leurs poches et Ă©crivent en grosses lettres, le mot “LibertĂ©” sur les parois du dĂŽme Ă  moitiĂ© Ă©croulĂ©.


· Texte de Jean-Charles Paillet ·

De mon sang Ă  ta peau
la mer se noie au bout de mes doigts
des galets s’entrechoquent dans ma gorge
le soleil prend feu dans mes yeux

Cette ßle à la dérive je deviens
quand ton corps retourné à la nuit
ne me prolonge plus


· Texte d’AthĂ©naĂŻs Grave ·

AllongĂ©e sur le muret du vieux lavoir de mon village, Ă  l’abris des regards, dans mon petit sanctuaire, je contemple ce havre de vie. Des tĂȘtards font la course sous la vase. Une libellule se dĂ©hanche sur la piste de danse qu’offrent les plantes aquatiques. Un pinson insouciant vient s’abreuver.
Je ferme les yeux. Je laisse la brise estivale caresser mon visage. Je l’autorise Ă  jouer un instant avec mes cheveux. A mon oreille, j’entends le clapotis des gouttes d’eau qui tombent une Ă  une dans le bac. Une mĂ©lodie cristalline qui bat Ă  l’unisson de mon rythme cardiaque. Calme et tranquille. Doucement.
Lentement. Sans que je ne m’en rende compte, ce mĂ©tronome limpide, m’entraine dans son royaume olympien. Le ciel se meut en cascade resplendissante. Les Ă©toiles Ă©closent en un bouquet de lumiĂšre. Je navigue entre les pĂ©tales de leurs constellations, portĂ©e par une mer douce. La nuit est un jardin cĂ©leste oĂč je divague, libĂ©rĂ©e de toutes les contraintes humaines et de la physique.
Je laisse mes bras tomber et s’arroser de cette eau, guide onirique. Ma peau se pare de ses perles dont l’éclat se fait miel sous la protection de lune. Je ferme les yeux. Je sens mes doigts buter sur un obstacle. Je crois que j’ai saisi une Ă©toile au creux de ma main. Je la porte vers ma poitrine, comme on y porterait une rose offerte par son premier amant. Je permets Ă  mon cƓur de se rĂ©chauffer Ă  sa lueur. Apaisement. Le temps semble s’étirer. Infiniment.
Mais mĂȘme l’éternitĂ© Ă  une fin. La chaleur s’est d’abord transformĂ©e en une coulĂ©e fraĂźche puis en lac glacĂ©. Je tremble. Les Ă©toiles se referment. La mer douce qui me portait devient pierre dure et rĂȘche qui blesse mon dos.
Soudain, je rouvre les yeux. J’ai quittĂ© le royaume olympien pour revenir au monde terrestre. Au bord de mon petit lavoir. Mais toujours cette sensation de froid sur cƓur. C’est alors que je comprends enfin. J’ai les mains croisĂ©es sur le torse. Mes manches sont trempĂ©es. Je tiens un objet dans mes paumes. Dans mon sommeil, j’ai cueilli un nĂ©nuphar.


· Texte de Thomas Husar Blanc ·

L’aube hantĂ©e de poussiĂšres d’amours ne semblait pas vouloir prendre sa place Ă  la nuit, et annonçait d’une voix douce de pĂšre Ă©veillant, une journĂ©e noire illuminĂ©e d’Ă©toiles. C’Ă©tait l’Ă©clipse de mon temps ici-bas. Avec la libertĂ© comme seule contrainte, et les pieds comme des cerfs-volants. J’ai peu dormi je crois, mais j’ai beaucoup rĂȘvĂ©. Pourtant je me sens peu fatiguĂ©e de tous ces pays que j’ai traversĂ©s. Il y a du sable dans ma capuche, de la neige dans mon voile. L’heure est au retour Ă  la rĂ©alitĂ©. Pourvu qu’elle sonne sans violence, j’ai toujours haĂŻ les rĂ©veils. Mais curieusement je ne m’Ă©veille pas. Cette nuit semble vouloir durer, et moi qui pensais lui dire adieu, me voilĂ  dans cette situation dĂ©licate. OĂč on a dit au-revoir dĂ©jĂ  mais oĂč nos chemins ne se sĂ©parent pas. On se regarde et on en rit. C’est que je commence Ă  bien connaĂźtre la nuit, elle sait me charmer, l’enfant terrible. Et je crois qu’elle n’est pas indiffĂ©rente Ă  ma joie. Eh bien douce nuit, faisons encore un bout de route cĂŽte Ă  cĂŽte, j’ai encore mille choses Ă  te montrer, et ta prĂ©sence m’est toujours chaleureuse. Veux-tu t’Ă©tendre sur mon jardin  ? J’y ai mille plantes noires qui te raviront. Je crois que nous sommes pareilles toi et moi, comment peut-on goĂ»ter les couleurs quand on n’a plus peur du noir  ? Tu as bien raison de t’Ă©tendre partout si souvent, pour rappeler au monde que la beautĂ© existe, et qu’il n’y a pas que la journĂ©e dans la vie. Toutes ces responsabilitĂ©s, ces ennuis et ces soucis ne sont-ils pas l’apanage du jour  ? Et ceux qui passent de mauvaises nuits ne le font-ils pas Ă  cause de ce qui les hante encore au moment de la quiĂ©tude  ? À cause de cet affreux jour qui les a trop remplis de sa lumiĂšre vive et de ses couleurs crues. Je ne suis qu’Ă  toi chĂšre nuit, et je sais que tu me partages avec nombre d’amours, mais ça m’est Ă©gal, ça me ravit mĂȘme. Y a t-il plus belle chose Ă  partager  ? Que toi  ? Que la nuit  ? Que l’amour  ? Et puis je sens ce jour, ou plutĂŽt cette nuit, que tu m’as entiĂšrement acquise, et que tu te donnes un peu plus Ă  moi que d’ordinaire. Allons-nous rester ensemble longtemps douce nuit  ? Viens-tu m’envelopper de ton doux manteau tandis que je regarde mon jardin pousser  ? C’est beau nuit, c’est trĂšs beau. Cela me rend un peu triste, je te l’avoue, c’est comme ça, on ne peut rien y faire. Mais je suis heureuse, ce n’est pas parce que je pleure que je ne suis pas heureuse. Enveloppe-moi, couvre-moi, serre-moi. Il n’y aura pas d’aube, c’est bien cela. Mais les poussiĂšres d’amours sont toutes lĂ ,  et j’ai tout mon temps pour les compter, les dessiner et les relier. Je n’ai plus que cela Ă  faire finalement, rĂȘver de figures artistiques en traçant des traits entre les Ă©toiles. Je t’aime.


· Texte de Mélanie Gertsch ·

« Je rĂȘve d’un monde sans ratures, sans bavures, sans armures » lisait la petite Sara, le dos droit, fiĂšre mais hĂ©sitante sur les mots qu’elle employĂąt. Nous Ă©tions le 18 fĂ©vrier 2000, Sara avait 8 ans dans moins d’un mois, elle Ă©tait en classe de CE2 Ă  l’école Pierre PercĂ©e de Chaumont.

Sara Ă©tait une bonne Ă©lĂšve, une Ă©lĂšve qui Ă©coutait, une Ă©lĂšve qui voulait savoir, une Ă©lĂšve que l’école intĂ©ressait. Pour les dix annĂ©es au moins qui ont suivi la lecture de cette poĂ©sie, sa soif lui a servi. En revanche aprĂšs, il lui a fallu s’accrocher. À l’école, elle avait le droit de savoir, elle avait le droit de poser des questions. À l’école, elle avait le droit d’ĂȘtre la premiĂšre
 Jusqu’en terminale. AprĂšs c’est devenu louche, une fille premiĂšre. Surtout une fille jolie.

Une fille jolie qui est premiĂšre quand elle Ă©tudie c’est louche. C’est forcĂ©ment qu’elle utilise ce qu’elle a de plus joli. Une fille jolie qui est premiĂšre aprĂšs la terminale, c’est louche. C’est une fille qui couche. Une fille jolie c’est pas intelligent. Une fille jolie c’est pas gentil. Une fille jolie, c’est une fille et c’est tout.

Quand elle a eu 18 ans Sara, elle ne l’a pas su tout de suite. Elle n’a pas su tout de suite ce qui ferait son sort. Elle n’a pas su tout de suite qu’il lui fallait redoubler d’efforts devant ses professeurs. Elle a fourni le mĂȘme travail que ses copains garçons, mais elle a dĂ» redoubler d’explications. Elle apprenait tout aussi bien ses leçons, mais elle devait en plus « faire attention ». Elle mĂ©ritait les mĂȘmes notes, jusqu’à ce qu’on voit son nom
 A 18 ans, on ne l’écoutait plus autant poser ses questions.
A 18 ans elle quittait Chaumont pour Paris.
DĂšs qu’elle eu rejoint les bancs des grandes Ă©coles, bien que sortie majeure de sa prĂ©pa, on a de suite doutĂ©. On a doutĂ© qu’elle sache dĂ©jĂ  ça, qu’elle ait dĂ©jĂ  fait ci ou ça. On doutait
 Et elle, elle ne savait pas que c’était parce qu’elle s’appelait Sara. Elle ne savait pas que c’était parce qu’elle n’avait pas ce gros machin lĂ . Entre les jambes. Gros ou petit d’ailleurs

Certains de ses professeurs en avaient sans doute un rikiki. Mais un rikiki zizi c’est toujours plus gros que le clito de Sara. Sara ne le savait pas encore. Sara redoublait d’efforts pour plaire à ses professeurs.
Comment savoir que c’était uniquement parce qu’elle Ă©tait une femme ? Elle Ă©tait la seule femme de sa classe, pas de comparaison Ă  tenir. Elle croyait qu’elle Ă©tait juste nulle. Bien plus nulle que ses autres camarades. Alors elle redoublait d’efforts. A chaque devoir elle rendait le double de ses camarades. En qualitĂ©. Le double en qualitĂ©. A croire que c’était le prix Ă  payer pour ĂȘtre femme dans les grandes Ă©coles.
Sara ne le savait pas encore. Un soir l’un de ses professeurs la prise Ă  part. Si elle veut que ses notes augmentent, il va falloir qu’elle fasse encore plus d’efforts. Bien sĂ»r que Sara veut que ses notes augmentent. Bien sĂ»r que Sara veut obtenir son annĂ©e.
Alors il lui faudra avaler.
C’était ça, le vrai prix Ă  payer.
Prendre dans sa bouche le zizi rikiki de ce maßtre chanteur en échange de son année.
Elle avait pourtant tout bien fait. Ses devoirs rendus Ă  l’heure, ses rendus de qualité  Pas ceux de ses camarades. Mais il lui fallait avaler.

Une fille qui est premiĂšre quand elle Ă©tudie, c’est louche on vous dit. Une fille qui est premiĂšre quand elle Ă©tudie, c’est une fille qui couche on vous dit.
Mais la faute Ă  qui ?
Sara rĂȘvait d’un monde sans ratures ni bavures ni armures Ă  8 ans. À 18 ans, aprĂšs les viols et attouchements de l’un de ses professeurs, Sara est retrouvĂ©e inerte. Elle a pris des calmants. Sara Ă©tait une bonne Ă©lĂšve et jusqu’au bout elle a Ă©coutĂ©. Elle a avalĂ©. Elle les a tous avalĂ©s. C’était le prix Ă  payer. Le prix de la tranquillitĂ©.

Alors moi pour Sara, « je rĂȘve d’un monde fĂ©ministe, altruiste, et pacifiste ». Ça veut dire Ă©galitaire. Pour tous les humains de la Terre.
Et si ça vous paraüt banal, c’est que vous ne connaissiez pas Sara.


· Texte de Laura Beslier ·

La piquante caresse de la chaleur chatouillait ses narines. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle Ă©tait lĂ , Ă  contempler ce ciel chimĂ©rique. Devant ses yeux, un ocĂ©an de lianes pourpre peignait la vaste Ă©tendue. Leur tronc, suppliciĂ© de multiples spirales, paraissait vouloir conquĂ©rir l’espace. Cette immensitĂ© lui donnait le vertige. Bien que ce dĂ©cor lui Ă©tait familier, c’était la premiĂšre fois qu’elle le dĂ©couvrait. Elle se redressa, et fit quelques pas. Le sol, semblable Ă  une plage recouverte d’eau, se perdait dans l’infinitĂ©, jusqu’à se confondre Ă  la dĂ©licatesse des jets d’encre sculptant les sommets. Elle ne savait pas oĂč elle Ă©tait.
Un frisson dans son dos la surprit soudainement. Elle tourna la tĂȘte, et sentit la pression d’une fĂ©brile Ă©treinte se refermer autour de ses doigts. Au bout de sa main, une petite fille au teint rosĂ© lui adressait un radieux sourire. L’étrangĂšre crut alors discerner dans sa poitrine, le tambourinement incessant d’un instrument tourmentĂ©.
— Tout va bien, murmura la fillette, je suis là.
Les traits de son visage restĂšrent figĂ©s. Son cerveau semblait s’ĂȘtre dĂ©connectĂ©, avoir annihilĂ© toute rĂ©action devant ce concentrĂ© d’innocence. Puis, les joues rebondies de la fillette gonflĂšrent subitement tels des ballons de baudruche.
— Tu fais toujours cette tĂȘte-lĂ , grogna-t-elle.
Le son de sa voix enfantine, sonnait Ă  son oreille comme une poignante mĂ©lodie. Ses bras s’élancĂšrent brusquement en avant, emportĂ© par l’élan de sa visiteuse.
— Viens ! Je veux te montrer quelque chose !
Elle la suivit sans rĂ©sister. Au travers de sa silhouette aussi dĂ©licate que du verre, et de ses boucles sauvages, elle jurait voir son reflet, quelques rides en moins. Le paysage dĂ©filait au rythme des clapotis de ses pas, sans pour autant donner l’impression de changer. En-dehors de cette Ă©tincelle de vie, tout semblait Ă©trangement inerte. EntrainĂ© dans cette course folle, son regard fut rapidement captivĂ© par la joyeuse danse de lucioles. Au-dessus de sa tĂȘte, une flotte de lanternes en papier accompagnait leur chemin, illuminant la voĂ»te cĂ©leste d’une traĂźnĂ©e de milliers d’étoiles rĂ©confortantes. Elle Ă©tait totalement hypnotisĂ©e par ce spectacle de mĂ©lancolie. Puis, une sensation de fraĂźcheur sur la peau nue de ses pieds l’interloqua.
Elle se retourna. Autour d’elles, des champs de fleurs pastel se dĂ©roulaient maintenant Ă  perte de vue. Cette vision soudaine remettait en cause toute logique dans son esprit, si tant est qu’il en restait encore un soupçon. Les nuances d’arc-en-ciel sur cette partition vĂ©gĂ©tale l’époustouflaient autant que le contraste de ce monde la dĂ©routait. Une apaisante chaleur commençait enfin Ă  calmer la tension dans ses artĂšres.
— Attends-moi ici, je reviens, annonça la fillette.
À peine eut-elle terminĂ© sa phrase que cette derniĂšre plongea dans cette mer de couleur, ne laissant pas le temps Ă  son invitĂ©e de la retenir. Un troublant silence rĂ©gnait Ă  prĂ©sent. L’étrangĂšre avait l’amĂšre impression qu’un gouffre menaçant se creusait lentement sous son ombre. Elle avait peur. Sa peau tremblait d’une crainte qu’elle connaissait dĂ©jĂ . Une angoisse qu’elle avait tentĂ©e de noyer dans les abĂźmes de l’oubli, mais qui malheureusement, ne paraissait pas vouloir lui laisser de rĂ©pit. Elle Ă©tait seule, abandonnĂ©e, prĂȘte Ă  succomber Ă  la terreur, lorsqu’une petite tĂȘte blonde surgit de la vĂ©gĂ©tation.
Une vague de soulagement manqua de faire cĂ©der ses genoux. Entre ses doigts, la fillette tenait une minuscule pĂąquerette. Ces quelques pĂ©tales entourant un soleil d’or, avaient beau ĂȘtre incroyablement ordinaire au milieu de ces utopies, elles avaient quelque chose de singulier. DerriĂšre ses fines mains, les traits de la fillette Ă©taient comblĂ©s d’une joie candide. PlongĂ©e dans son regard d’émeraude, l’étrangĂšre sentait peu Ă  peu un rassurant voile de tendresse l’envelopper. Ses yeux ne pouvaient se dĂ©tacher de la puretĂ© de son visage, de peur que la silhouette de la fillette ne disparaisse Ă  nouveau. Si cela lui Ă©tait possible, elle aurait volontiers brisĂ© le sablier du temps. Elle Ă©tait Ă  nouveau Ă  ses cĂŽtĂ©s, et c’était suffisant.
Le sourire de la fillette s’effaça alors, et elle jeta un coup d’Ɠil sur le ciel parsemĂ© de nĂ©bulositĂ© rougeĂątre.
— Je crois qu’il est temps
 grommela-t-elle.
L’étrangĂšre rata un battement. Avait-elle bien entendu ? Avait-elle bien compris ses paroles ? Elle pria pour se tromper. NĂ©anmoins, quelques flashes dans le paysage lui indiquaient le contraire. La fillette se retourna, comme irrĂ©mĂ©diablement attirĂ© par une force aveuglante. La bouche de l’étrangĂšre s’articula aussitĂŽt, mais aucun mot n’en sortit. Ses cordes vocales dĂ©faillantes Ă©taient aussi tĂ©tanisĂ©es que ses pupilles. Plus la chevelure blonde s’enfonçait vers l’horizon, plus la terreur lacĂ©rait ses entrailles. Elle maudissait ses bras trop courts pour la rattraper, et ses lĂšvres flageolantes incapables de sortir le moindre son. Elle avait mal. Puis une assommante pression fit lĂącher ses membres. Elle Ă©tait clouĂ©e sur place, enlisĂ©e dans ces illusions absurdes. Impuissante.
Les couleurs chatoyantes qui illuminaient les champs, paraissaient fuir l’obscuritĂ© approchante. La joie et l’euphorie Ă©taient parties en mĂȘme temps que la fillette. Il ne restait plus que l’étrangĂšre sur cette Ă©tendue de cendre, le corps brisĂ© par l’oppression de sa solitude.
Puis, la pénombre gagna finalement son esprit, cadencé par les palpitations de son agonie.
Boum-boum
Boum-boum
Boum-boum
Une bouffĂ©e d’oxygĂšne la fit sursauter.
Sa tĂȘte, aussi lourde qu’une balle de bowling Ă©tait prĂȘte Ă  chavirer Ă  tout moment, lorsque sa vision s’éclaircit.
D’un dĂ©gagement de la main, elle agita les fines particules qui troublaient le faible rayon de soleil. L’odeur de poussiĂšre dans ses poumons accentuait son trouble. Son bras s’étira alors vers la table basse, balayant sur le passage quelques pĂąquerettes. Elle attrapa un bonbon dessinĂ© d’un semblant de feuille d’érable, et le laissa tomber dans un verre d’eau.
La surface du liquide, instable, n’était pas sans lui rappeler le tourment de son expĂ©rience. EspĂ©rant retrouver le fragment de bonheur qu’elle avait perdu, ses doigts se resserrĂšrent, puis elle engloutit le liquide d’une traite.
Ses paupiĂšres, Ă©puisĂ©es autant que son cƓur, se refermĂšrent alors.


· Texte de Dorothée Fourez ·

Assise entre chien et loup,
La petite fille contemple son avenir.
Elle rĂȘve d’ĂȘtre

Elle rĂȘve d’elle

Elle est ce lotus symbole de pureté
Rien ne pourrait l’Ă©clabousser.
Elle a tout, la jeunesse, la beauté
la libertĂ© d’un ĂȘtre en devenir.
Elle vit dans les Ă©toiles,
Elle danse avec la nuit,
Elle barbotte au milieu de la mare,
Elle voyage au-dessus des nuages.
Elle contemple la terre,
Elle profite des chimĂšres,
Elle imagine les hommes frĂšres.
Elle sourie au vent,
Elle croque demain Ă  pleines dents.
Elle rĂȘve d’ĂȘtre,
Elle rĂȘve d’elle.
Elle est ce lotus élégant
Ouvert comme un présent.
Elle est ce qu’elle veut,
Elle a le temps d’advenir,
Elle joue Ă  la marelle,
Elle monte jusqu’au ciel.
Entre pluie et soleil,
Elle a pour toboggan un arc-en-ciel.
Elle voit son existence en couleurs,
Elle est ce lotus dressé illuminant les heures.
Qu’il est bon d’ĂȘtre un enfant
Avec l’innocence pour amie
Et des songes en espérances.


· Texte de Tuy Nga Brignol ·

Maintenant il est temps de s’installer bien confortablement pour mĂ©diter. Prenons une grande inspiration et fermons les yeux. Laissons la fumĂ©e de l’encens qui Ă©mane du brĂ»leur en argile nous emmener vers de doux rĂȘves parfumĂ©s. MĂ©diter lorsque les sens sont aiguisĂ©s aide Ă  mieux connecter le corps au plus profond de qui nous sommes. Une impression agrĂ©able de bien-ĂȘtre et de relaxation s’installe.

MĂȘme si nous avons grandi physiquement, nous avons toujours en nous un enfant intĂ©rieur que nous avons souvent tendance Ă  oublier. Notre enfant intĂ©rieur a besoin de nous. Si nous ne l’écoutons pas, l’enfant intĂ©rieur se met Ă  rĂ©agir. Il peut avoir des crises de colĂšre, se sentir sur la dĂ©fensive, ĂȘtre anxieux, jaloux
 L’adulte que nous sommes doit prendre le temps de s’asseoir un moment pour entrer en contact avec son enfant intĂ©rieur et gĂ©rer ses frustrations.
Dans notre vie de tous les jours, nous sommes tellement occupĂ©s Ă  essayer de comprendre et gĂ©rer les problĂšmes depuis notre place d’adulte que nous ne nous arrĂȘtons pratiquement jamais pour creuser un peu dans la place de l’enfant intĂ©rieur, regarder l’autre partie de nous qui a gardĂ© toutes les blessures de notre enfance. Nous ne pouvons pas faire ce travail avant de connaĂźtre les rĂŽles que chacun joue dans notre vie. Apprendre Ă  connaĂźtre notre enfant intĂ©rieur permet de mieux se comprendre, comprendre qui est notre enfant intĂ©rieur et qui est notre partie adulte, d’une maniĂšre que nous n’avons jamais connue auparavant.
Nous ne pouvons pas guĂ©rir ce que nous ne connaissons pas. C’est cette partie de soi que nous devons apprendre Ă  reconnaĂźtre, Ă  Ă©couter pour prendre soin de soi d’une maniĂšre diffĂ©rente. Nous avons des dĂ©clencheurs, trĂšs probablement issus de notre enfance. Ils nous aident Ă  mieux comprendre qui est notre enfant, qui est notre adulte.
Quels sont nos dĂ©clencheurs et comment y remĂ©dier ? Le but est de prendre un temps d’arrĂȘt pour reconnaĂźtre ce qui nous fait encore mal. Parcours de reconnexion Ă  notre jeune moi pour mieux comprendre les sonnettes d’alarme que nous envoient nos vieilles blessures d’enfant. À partir de lĂ , nous identifierons nos dĂ©clencheurs et la façon de les gĂ©rer. Ce sont des petites choses qui nous poussent Ă  bout et nous rappellent ce que nous devons encore guĂ©rir. Chercher Ă  mieux comprendre quelles vieilles blessures nous dĂ©clenchent maintenant, et comment rĂ©parer avec compassion de vieux schĂ©mas malsains pour relier avec amour les deux parties de soi : enfant intĂ©rieur et personne adulte.
Tout le travail effectuĂ© avec beaucoup de douceur – par l’amour, la reconnaissance et la validation – va aider Ă  rapprocher les deux parties de soi, Ă©tablir une passerelle pour rĂ©unir le moi adulte et l’enfant intĂ©rieur. À partir de lĂ , nous pouvons parler avec notre enfant intĂ©rieur pour apprendre Ă  le connaĂźtre, comprendre pourquoi il se sent mal. Apprendre Ă  rĂ©apprivoiser cette petite partie de nous qui est blessĂ©e. C’est la raison pour laquelle on appelle ce processus “re-parenter son enfant intĂ©rieur”. Nous ne pouvons pas guĂ©rir ce que nous ne connaissons pas. C’est cette partie de soi que nous devons apprendre Ă  Ă©couter et reconnaĂźtre afin de guĂ©rir. S’accorder un moment d’apprĂ©ciation de paix profonde et de contentement, prendre soin de soi, ĂȘtre gentille envers soi-mĂȘme.
Nous avons toujours gardĂ© les qualitĂ©s de l’enfant que nous Ă©tions autrefois. En apprenant Ă  rĂ©apprivoiser notre enfant intĂ©rieur, nous apprenons Ă  ĂȘtre moins rĂ©actif et plus proactif dans notre vie. Nous apprendrons aussi Ă  prendre de la distance, faire de la place aux autres lorsque leur enfant intĂ©rieur rĂ©agit, afin de ne pas prendre les choses trop Ă  cƓur. Un enfant intĂ©rieur non dĂ©clenchĂ© est amusant, joyeux et crĂ©atif. Son sens du jeu, d’amusement et d’Ă©merveillement aide notre partie adulte Ă  profiter de la vie. Il peut venir travailler avec nous et apporter crĂ©ativitĂ©, lumiĂšre et joie.
Apprendre Ă  trouver un Ă©quilibre entre notre adulte et notre enfant intĂ©rieur permet de redĂ©couvrir l’enfant heureux et sain qui est en nous. Nous pourrons alors commencer Ă  examiner les autres relations de notre vie, prendre plus de recul sur notre vie et voir comment notre enfant intĂ©rieur et celui d’une autre personne ont affectĂ© nos relations. Apprendre ainsi Ă  fixer des limites entre nous et les autres. En nous aimant nous-mĂȘme d’abord, nous pouvons crĂ©er de meilleures relations dans tous les domaines de notre vie. Nous dĂ©velopperons les compĂ©tences nĂ©cessaires pour faire le pont entre notre moi adulte et notre enfant intĂ©rieur, afin de favoriser des relations plus saines et Ă©prouver plus de joie.

La vision de la fleur de lotus, symbole de la puretĂ© du corps et de l’esprit, prend ici tout son sens. En Asie la fleur de lotus est une fleur sacrĂ©e. Elle sert d’assise Ă  Bouddha, Ganesh et autres divinitĂ©s. Elle a le pouvoir de se dĂ©velopper et de s’épanouir dans la vase et les eaux stagnantes. La fleur immaculĂ©e qui fleurit sur l’eau saumĂątre Ă  la recherche de lumiĂšre est symbole de puretĂ© et de sublimation, suite Ă  un travail d’épuration et de transformation.
Il est essentiel de faire ce travail de « re-parenter notre enfant intĂ©rieur » pour transformer notre vie. Ne pas passer Ă  cĂŽtĂ© de soi-mĂȘme, prendre des dĂ©cisions alignĂ©es Ă  partir de qui nous sommes vraiment, pour pouvoir vivre plus paisiblement, rayonner joie et douceur, et avoir de meilleures relations dans tous les aspects de notre vie.

Tuy Nga BRIGNOL


· Texte de Melvin Burnouf ·

Nuit tranqu’Ăźle

Chaque soir pour m’envoler en direction du sommeil, je m’imagine sur une Ăźle, enveloppĂ©e par ma robe de prĂ©dilection, celle rose entrecoupĂ©e de fines lignes noires. Je me projette, non pas sur une immense Ăźle tropicale avec des bestioles redoutables et un problĂšme perpĂ©tuel pour se nourrir, mais l’Ă©quivalent d’une faible parcelle oĂč la vĂ©gĂ©tation n’est qu’herbes pleinement vertes et fleurs colorĂ©es. Je trempe souvent mes pieds l’eau qui ceinture cet Ăźlot de terre. Il m’arrive quelquefois de m’y baigner, l’eau est chaude et d’un bleu cĂ©leste. Je n’y ai glissĂ© aucun poisson ni autre forme de vie, elles m’effraient, trop inconnues.

Je ne suis pas seule, mes chattes, Tigresse et Calinette, me talonnent dans mes rĂȘves, et collaborent chaque crĂ©puscule Ă  mon Ă©clipse vers l’absence nocturne. Elles restent Ă  mes cĂŽtĂ©s, voire viennent sur moi et on rigole ensemble, sans raisons, juste pour le bonheur. Leurs ronronnements me relaxent, mes soucis dĂ©clinent. Tout le stress accumulĂ© dans la journĂ©e s’en va, me laisse allongĂ©e dans un calme presque religieux. Elles sont la poudre d’or qui illumine mon visage jusqu’Ă  faire Ă©clore un sourire.

Il nous arrive parfois de cavaler pieds et pattes nus pour le plaisir, Ă  la chasse au bon temps, avant de nouveau se poser pour un bain de soleil. GrĂące Ă  ce rĂȘve que je visualise tous les soirs, je ne vois jamais la nuit, le ciel blanc de colombes le remplace.

Je me pose presque chaque soir accroupie, prĂšs du lotus colossal situĂ© au milieu de l’Ăźle (je sais que ça n’existe pas, mais ce sont mes rĂȘves donc je fais ce que je veux), la tĂȘte avachie sur ma main. LĂ , je me rappelle le moment oĂč tout s’est dĂ©clenchĂ©, l’arrivĂ©e de mes deux meilleures amies. Elles ne sont malheureusement pas venues toutes faites, dĂ©jĂ  prĂȘtes pour des milliers de cĂąlins. En revenant d’une ballade digestive avec mes parents, une chatte, que l’on a nommĂ©e Minette, alors mal en point, nous a suivi jusque chez nous. On l’a nourri et remis en forme, et quelques mois plus tard elle nous a fait une premiĂšre portĂ©e. De ces bĂ©bĂ©s, on en a gardĂ© une, Tigresse, par rapport Ă  son pelage tigrĂ©. Les autres ont Ă©tĂ© donnĂ©s. Tigresse Ă©tait dĂ©jĂ  trĂšs calme et cĂąline, mais seulement avec moi, toute autre personne avait du mal Ă  s’en approcher. Des mois passent et rebelote ! De nouveaux petits chats, faits sous un barbecue Ă©teint, mais encore chaud. VoilĂ  la portĂ©e de Calinette, seule qu’on a gardĂ© aussi. Contrairement Ă  ses frĂšres et sƓurs, elle n’a pas eu la chance d’avoir beaucoup de lait maternel, repoussĂ©e. Elle se faisait mĂȘme attaquer par sa propre mĂšre. C’est Ă  ce moment-lĂ  que j’ai compris que Tigresse n’Ă©tait pas qu’un animal au sens pĂ©joratif, elle a dĂ©fendu sa sƓur et fait bouclier contre sa propre mĂšre. AprĂšs cet Ă©vĂ©nement, je suis devenu trĂšs proche d’elles. Chaque moment libre, je le passe Ă  leur cĂŽtĂ©.

Que je pleure ou rigole, elles savent trouver ce qui me rĂ©confortera. Je pense pouvoir dire que l’on est fusionnelle, mais je vous rassure, je ne suis jamais allĂ©e jusqu’Ă  manger les souris qu’elles m’apportent.

La tristesse ne me vient qu’au petit matin, oĂč je sais que je ne verrai plus mes chattes. J’aurais tout fait pour que, comme Robinson, je puisse rester sur l’Ăźle. HĂ©las, ce n’est pas possible. La journĂ©e, je les visualise devant moi et les caresse dĂšs que l’ambiance devient trop stressante. Je garde tout de mĂȘme le sourire, je retrouverai ce soir ces deux belles Ă©toiles qui malgrĂ© la difficultĂ© font parvenir dans mon cƓur une lueur de vie.


· Texte de Léanna Michel ·

Le Poisson
Il était un homme bien lassé
Qui, de jour, traĂźnait son ennui,
Et passait nombre de ses nuits
Dans quelques endroits malfamés.

Quand il rentrait enfin chez lui,
Chaque fois tombait-il endormi.
Souvent d’un sommeil peu lĂ©ger
Pour dix ou douze heures d’affilĂ©e.

Mais quelquefois, par jour chanceux,
Un songe venait s’offrir à lui.
Toujours le mĂȘme, comme c’est curieux !
Qui sait ce que cache son esprit ?

Il s’imaginait grand hĂ©ros,
Aventurier des fonds marins
Qui descendait en sous-marin
Dans les paysages abyssaux.

Une mission lui était confiée :
PĂȘcher un Poisson Scintillant.
Spécimen rare et flamboyant
À la lĂ©gendaire renommĂ©e.

Non sans mal, il y parvenait :
À lui les comptes plein de billets,
L’admiration des Ă©trangers,
Une vie de luxe et volupté !

AprÚs une somptueuse soirée
Organisée en son honneur,
Il se couchait aux petites heures
AuprĂšs d’une amante distinguĂ©e.

Mais alors qu’il fermait les yeux,
Son nez captait une puanteur :
Un relent salé et poisseux
Emplissait l’air, venant d’ailleurs.

Il se réveilla en sueur,
Il Ă©tait seul dans son taudis.
L’odeur Ă©manait du boui-boui
Installé au bas de chez lui.

Il hésita à se lever,
« Mais pour quoi faire ? », pensa-t-il bas.
Personne, dehors, ne l’attendait,
Rien Ă  faire, personne ne viendrait.

Et face à ce planning chargé,
Dépité, il se recoucha.
Mais souhaita Ă  nouveau songer
À son doux rĂȘve d’aventurier.

Il était un homme bien lassé
Qui, de jour, traĂźnait son ennui.
Et les nuits, quand il y pensait,
Souhaitait ne plus se réveiller.


· Texte de d’Emmanuel Brasseur ·

Nus dehors – Avril 2022

J’ai bien fait attention
Ă  ne pas marcher sur tes larmes,
au contraire,
je les ai ramassé
et j’en ai fait une vague
que j’ai serrĂ© dans mes bras
que j’ai jetĂ© dans le ciel,
puis j’ai Ă©teins le soleil
et soufflé les bougies
de l’amour et des lunes.

J’ai regardĂ© ce singe
qui se plaisait à m’attendre
je me suis levé
j’ai survĂ©cu
et lui, il a déguerpi
plus loin de toi et de moi.

ArrĂȘt du temps
présent imparfait
futur insidieux.

J’ai des envies qui me viennent
je peux te soulever,
et des cƓurs qui se multiplient
si t’en veux, j’en ai assez pour toi,
dans la cuisine
admirative
je sollicite tous les anges
et les démons
sur la feuille
mystérieuse.

Comme un aménagement
comme un rĂȘve
je suis le signal
et j’enclenche
la fonction utile
si tu veux de moi
je suis lĂ 
regarde
à coté de la palissade
oĂč j’ai coulĂ© ma frĂ©gate.

Regarde
tout ce qu’il reste
regarde
comme tu peux aimer
encore
aimer toi, aimer moi,
sur le retour de la vague
salée.

Au bout des doigts j’ai des flammes
si tu savais de quel bois

La fée bleue croit en moi
je deviendrai
réel
un jour.

Si seulement


Bouquets de rires
danses et rondes
quelques pas vers l’autre
quelques mots muets,
démodés.

Je transforme nos corps
en chantier de tendresse
tu me laisses faire
et tout le reste du monde,
les notes de la pluie,
plus rien ne peut te faire mal.

J’ai enfermĂ© l’absence
au fond du bocal.

Je colle sur mes bras
les plumes que tu me donnes
je glisse au grĂšs du vent
autour des regards perdus que tu abandonnes
oublie
encourage le zef
répands les alizés
porte moi plus loin
entortille moi
dans les clapotis éventé.

Nage.

Nageons.

Nus dehors
le moral en cercle
le sourire retrouvé
et lĂ©ger vague Ă  l’ñme.


Et pour terminer cette sélection, je vous présente le mien, hors concours :

· Texte d’Amelia Pacifico ·

Ouvre les yeux ! Ouvre les yeux ! te dis-je. Si tu les maintiens fermĂ©s, tu ne le verras pas. Si tu t’obstines Ă  sceller tes paupiĂšres pour faire semblant, tu le laisseras filer Ă  tout jamais. Mais ouvre-les, bon sang !
DĂ©jĂ , tu tournes la tĂȘte, c’est mieux. Je suis sĂ»r que tu peux le percevoir derriĂšre la fine peau de tes rideaux d’yeux, tu le sens, n’est-ce pas ?
Tu sens son Ă©nergie solaire, tu perçois son essence de feu, tu goĂ»tes Ă  son odeur si printaniĂšre, sa saveur si fraĂźche, n’est-ce pas ?
Les saisons qu’il rythme, les Ă©lĂ©ments qu’il fait danser, les Ăąmes qu’il inspire, les destins qu’il fait pulser… tu sais tout son pouvoir, est-ce pour cette raison que tu n’ouvres pas les yeux ?
Pourtant, il ne peut exister que pour celui qui veut voir, que pour celui qui décide de croire, alors ouvre-les !
Il ne reste pas longtemps dans ton champ de perception, juste l’Ă©clat Ă©blouissant d’une seconde, dĂ©multipliĂ©e par ta conscience en Ă©veil, alors ouvre-les.
Il est lĂ  pour toi, Ă  cet instant de vie oĂč tu penses en avoir finir, alors que tu es au mitan d’une expĂ©rience unique. Il ne peut s’annoncer avant, alors que la fougue et l’envie, le dĂ©sir et l’enthousiasme, prennent toute la place. Il ne peut se prĂ©senter aprĂšs, lorsque la chandelle a Ă©tĂ© brĂ»lĂ©e par les deux bouts, que le sablier s’inverse et qu’il faut se prĂ©parer Ă  la relĂšve.
Il se montre lorsque tu as assez appris pour le voir, et pas encore suffisamment pour ne plus avoir besoin de lui. Il s’approche de ton ĂȘtre tout entier au moment mĂȘme oĂč tu penses que plus rien ne peut arriver, et que tout reste nĂ©anmoins Ă  faire. Il est lĂ , Ă  te montrer le chemin, celui que tu dois emprunter pour arpenter ton sentier de vie, alors ouvre les yeux, et regarde.
Tu le crois diabolique, il n’est que guide. Tu l’estimes juge et bourreau, il n’est que rĂ©vĂ©lateur de potentiel. Tu le surnommes “fatalitĂ©”, alors qu’il n’y a aucun terme qui puisse lui seoir.
Ouvre les yeux, tu comprendras. Ouvre-les, et saisis la chance de ta vie.


Merci Ă  tous pour vos participations et lectures !

A bientît 💋

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