Participations au Rendez-Vous des Plumes – Mars 2022

Bonjour à tous 😊

Je vous prĂ©sente les participations du mois de mars du Rendez-Vous des Plumes, rythmĂ©es par les notes de piano des inspirations soumises lors de l’appel Ă  textes postĂ© il y a deux semaines. “02:05” Ă©tait le guide de ce thĂšme tout en envolĂ©es mĂ©lodiques, parfois pleines d’entrain, parfois plus nostalgiques… dĂ©couvrons ensemble ce que ces mystĂ©rieux chiffres accompagnĂ©s d’une ambiance musicale ont invitĂ© chez nos participants !

Les textes ne sont relus qu’au moment de leur publication, et ce uniquement dans le but de vĂ©rifier qu’ils ne contreviennent pas au rĂšglement de l’atelier d’Ă©criture. Si le cas devait se produire, le texte ne serait tout simplement pas publiĂ©, sans autre recours possible de son auteur. La Petite Boutique des Auteurs n’est pas responsable des coquilles, fautes d’orthographe, syntaxiques ou grammaticales Ă©ventuellement prĂ©sentes dans les textes qui participent au Rendez-Vous des Plumes.
Merci d’en prendre note avant lecture.

Amelia

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· Texte de L. Gagnaire ·

La photo

Des heures qu’il tournait en rond, en ce quatorze avril. Il regarda sa montre. 02 heures 05. Enfin, quatorze heures cinq. Un appareil photo entre les mains, son regard se promenait partout Ă  la recherche de l’Ă©lĂ©ment qui pourrait faire partie de son prochain livre. Peut-ĂȘtre Ă©tait-il trop perfectionniste, mais quoi qu’il en soit, il n’arrivait pas Ă  trouver la perle rare. L’odeur iodĂ©e que ramenait les vagues ne l’inspirait pas davantage. Il se tourna vers l’Ă©tendue d’eau. Une histoire lui revint en mĂ©moire. Celle que son grand-pĂšre avait racontĂ© au cours d’un dĂźner.

Je me souviens d’une Ăźle, dans le golfe de Gascogne. D’une petite Ăźle. On y avait passĂ© un de nos Ă©tĂ©s, pendant les vacances scolaires. On avait louĂ© un petit gĂźte, sur cette Ăźle. C’Ă©tait quand on Ă©tait petit. Je me souviens d’une escale sur cette Ăźle et une autre dans le port de Lorient. Moi, le citadin, habituĂ© aux grands immeubles et au bĂ©ton, me voilĂ  face Ă  l’ocĂ©an. Nos parents avaient dĂ©cidĂ© de nous emmener naviguer, dĂ©couvrir le littoral. Ils pensaient que ça nous ferait du bien, le grand air, la dĂ©couverte de quelque chose de nouveau, que l’on ne connaissait pas, de la nature. Quand je dis nous, je parle de moi et de mes sƓurs. On avait embarquĂ© sur un grand bateau, style croisiĂšre fluviale ; avec plusieurs personnes Ă  son bord, que l’on n’avait 1 jamais rencontrĂ© avant. Le bateau proposait deux escales par journĂ©e. Il y avait une dans la matinĂ©e et une autre dans l’aprĂšs-midi. A mon Ăąge, quinze ans environ (si j’ai bonne mĂ©moire), j’Ă©tais encore fascinĂ© par les histoires de pirates et de celles de navigateur. DĂ©couvrir un territoire inconnu, quelle aventure. Le matin, on avait parcouru de longs en large la petite Ăźle oĂč l’on Ă©tait arrivĂ©. C’Ă©tait marrant pour nous. On passait de la douceur des plages sablonneuses Ă  la force des falaises et des rochers. Le fracas avec lequel les vagues entraient en contact avec les roches m’en imposait. J’Ă©tais presque terrifiĂ© par une telle dĂ©monstration de force. J’avoue qu’elle me faisait un peu peur, cette Ă©tendue d’eau. Il y avait quelque chose d’imposant, si prĂšs de l’ocĂ©an. Je me souviens du port de Lorient. On avait longtemps regarder les bateaux de retour de la pĂȘche ou mĂȘme ceux avec les gros porte-conteneurs. Mais malgrĂ© tout, malgrĂ© l’eau, les vagues, l’odeur iodĂ©e, le vent dans nos cheveux, le sable dans nos chaussures, les rĂ©cifs et les rochers, ce dont je me souviens, c’est de MaĂ«liss. Une jeune fille avec de longs cheveux bruns, raides et des yeux marrons. Elle avait le mĂȘme Ăąge que moi, MaĂ«liss. Sa peau Ă©tait pĂąle malgrĂ© le fait que nous Ă©tions en Ă©tĂ©. Je me souviens qu’il faisait soleil, ce jour-lĂ , quand pour la premiĂšre fois, je l’ai rencontrĂ©. Je n’osais pas lui parler. Je n’osais pas aller la voir. J’Ă©tais intimidĂ© par elle, tout comme par l’ocĂ©an. Je lui trouvais une certaine ressemblance avec l’Ă©tendue d’eau. A la fois calme, douce, apaisĂ©e et sereine, elle pouvait sans prĂ©venir changer d’humeur et se faire terrifiante, sĂ»re d’elle et forte. Elle venait de Lorient, MaĂ«liss. Peut-ĂȘtre que c’Ă©tait le lieu qui faisait ça, ou alors les vacances. Quoi qu’il en soit, c’est elle qui a fait le premier pas. On est devenu amis. Tout les deux. Ça s’est fait si rapidement, ça fait si simplement que j’en suis encore Ă©tonnĂ© aujourd’hui. On partageait les mĂȘmes centres d’intĂ©rĂȘts. Et puis, au fil des vacances scolaires, on s’est rapprochĂ© davantage. On est devenu un couple. On ne se quittait plus. Et maintenant, on est mariĂ©. C’est drĂŽle, la vie, quand mĂȘme. Je l’ai rencontrĂ© au cours d’une escale dans un port et c’est comme si elle-mĂȘme avait fait escale dans ma vie pour ne plus jamais en sortir, pour ne plus jamais en partir. La vie c’est comme une boite de chocolats, on ne sait jamais sur quoi l’on va tomber.

Ses enfants et ses petits-enfants, tous rĂ©unis autour de la table, l’Ă©coutaient avec tellement d’attention. Le discours de leur papy fut terminĂ© par un baiser entre le vieux couple. Un sourire s’Ă©tendit sur ses lĂšvres au souvenir de ce jour-lĂ . Il avait tellement aimĂ© l’histoire de son grand-pĂšre ; sur sa rencontre avec sa grand-mĂšre. Ça avait bercĂ© toute son enfance. D’autant plus qu’ils les avaient toujours vu heureux, jamais un mot plus haut l’un que l’autre. Ils se souriaient toujours et s’entendait bien. Pourtant, ils avaient Ă©tĂ© mariĂ©s longtemps, mĂȘme trĂšs longtemps ; si longtemps que personne n’aurait Ă©tĂ© capable de dire depuis combien d’annĂ©es. Évoquer les vieux souvenirs, c’est ce qui l’avait fait devenir photographe. Toute la famille aimait souvent se rĂ©unir autour de la grande table de la salle Ă  manger pour regarder des photographies de la jeunesse des grands-parents ainsi que des parents. Et lui, il apprĂ©ciait plus que tout les Ă©motions qu’il voyait, qu’il devinait ; la force d’un instant captĂ© pour longtemps sur du papier glacĂ©. Il se tourna vers l’ocĂ©an, ajusta son appareil et regarda et l’objectif. C’Ă©tait le moment idĂ©al pour prendre sa photo. Une vague violente vint frapper le phare. Une tempĂȘte se prĂ©parait et il saisit l’instant oĂč l’eau rentra en contact avec la bĂątisse. La vague Ă©tait tellement grande, comme se mesurant au phare lui-mĂȘme, pour rappeler Ă  l’homme que la nature a conservĂ© tout ses droits et toute sa force. La photo fut parfaite ; un souvenir Ă  ses grands-parents.


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· Texte de Noah ·

Une feuille, un maillon dans la chaine, le fruit d’une volontĂ©. Elle qui nait au printemps recroquevillĂ© comme timide devant le soleil qui lui donne tant, s’ouvre au monde peu Ă  peu. Pleine de ses nervures, elle prend forme, copiant les voisines, retraçant son identitĂ©. Pourtant elle se teinte de ce vert unique que rien ni personne ne peut imiter. Ses craquelure, cicatrices et blessures, marque de sa vie, preuve de sa rĂ©solution face Ă  l’adversitĂ© devant qui elle n’à jamais ployĂ©. Mais il y Ă  en se monde une limite Ă  toute existence, son Ăąge l’embrunie, elle qui Ă©tait si fier de son vert dans la fleur de l’ñge. Morose, la feuille perd peu Ă  peu sa voute de vue, se courbe et regarde envieuse les brins d’émeraude qu’elle avait vu naĂźtre sous ses pieds. Le froid et les vends avait eu raison de ses sƓurs, lui faisant goutter une affreuse solitude, Ă  tel point qu’elle se demandais ce qui la retenais Ă  sa vie. C’est alors que dans la lumiĂšre automnale d’un soleil qu’elle avait tant admirĂ©, un souffle dĂ©licat vient cueillir ses derniĂšres forces, dans une derniĂšre danse avec la brise. Et oui ainsi que tous ses semblable, cette simple feuille, Ă  la vie bien remplis, accueillait ses derniers instants avec le sourire, ravie de les passer en compagnie de son ciel adorĂ©.


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· Texte d’Emmanuel Brasseur ·

La premiĂšre nuit
Je vois la lumiĂšre. Rien ne bouge. Un ange survole la ville. Son chant se glisse dans les ruelles et les caniveaux scintillent de mille accords. Les rats flamboyants dĂ©fient la misĂšre et offrent un buffet Ă  tous les sans-abris. Ils se comptent par milliers depuis la guerre et nombre d’entre eux trainent autour de la gare de l’Est.
Le chĂ©rubin n’est pas venu seul, les Ă©toiles se rĂ©pandent sur les pavĂ©s. Les humains survivants avancent en demi-lune. Les pieds frappent le sol. Je les accompagne. Le tambour macadam vibre sous leurs Ă -coups. Les corps se penchent, se rallongent, roulent et sursautent. Les bras forment des nƓuds que l’émotion tente de dĂ©faire. Pourtant, rien ne presse, la nuit ne fait que commencer. Il reste encore deux minutes et cinq secondes. Les loups ne se sont pas montrĂ©s et personne ne viendra arrĂȘter leur danse. Les cƓurs chantent et les chimĂšres se dĂ©plient. Les hommes et les femmes se rapprochent. Ils ont quelque chose en commun que j’ai du mal Ă  saisir. Leur cohĂ©rence m’échappe. Je suis perdu. IsolĂ©. Je dois pĂ©nĂ©trer, m’intĂ©grer au groupe. Une fille me tend la main. Elle porte un manteau lumineux. Elle sourit. Elle est une couleur. Rouge.
Je saisis son invitation et perds dĂ©licieusement le contrĂŽle de mes mouvements. Je suis libĂ©rĂ©. Je change de rĂȘve. Je dĂ©colle. Je m’élĂšve dans la farandole. Les cƓurs triomphent et l’espoir plane.
Par mĂ©garde, je lĂąche la main. Le vent me repousse violemment. Trop vite, je m’éloigne malgrĂ© moi. Quand te reverrai-je ?

La seconde nuit
J’entends la vibration du diapason. Le son s’amplifie dans la forĂȘt profonde. La rĂ©sonnance persiste et devient agressive. Mes tympans saignent et les loups me tournent autour. L’odeur Ă©carlate les a attirĂ©s. Ils sont affamĂ©s. La clartĂ© sombre et se dĂ©chire en lambeaux sournoisement. Sans crier gare, la peur et ses alliĂ©s me prennent par traĂźtrise. Je m’enfuis en courant. Je trĂ©buche. Je m’écorche. J’ai du mal Ă  respirer. Les bĂȘtes tournoient. Elles grognent. Je panique. Il y a, Ă  quelques mĂštres devant moi, une fine corde d’acier, je sais qu’il me faut l’atteindre et tirer dessus pour mettre fin Ă  ma terreur, mais il ne m’est pas possible de m’en approcher. Je piĂ©tine. Je m’enlise. Les tueurs restent derriĂšre moi. Les crocs brillent et la bave dĂ©gouline en lames acides.
Je vois passer la main, elle entre dans mon rĂȘve. Le rouge sur les ongles, voilĂ  comment elle est. Ses doigts se posent sur les touches d’un piano droit. Chaque note allume un astre. La voĂ»te nocturne se transforme. Les arbres s’inclinent un Ă  un et les loups s’apaisent, puis s’endorment. Je retrouve la libertĂ© de mes mouvements. Je saisis la cordelette mĂ©tallique et une lĂ©gĂšre pluie se met Ă  tomber. Les Ă©toiles deviennent mĂ©lodie. Elles virevoltent et viennent s’accrocher Ă  un fil invisible. La guirlande illumine un trompettiste. Son instrument projette des reflets d’or et ses trilles ricochent sur les gouttes d’eau. Toute l’immensitĂ© carillonne.

La troisiĂšme nuit
J’erre dans le noir, mais je n’ai qu’à tirer sur la chaĂźnette pour que la splendeur envahisse ma fantaisie. Je rĂ©alise que trois fois j’ai vu les lumiĂšres et qu’elles s’accompagnaient toujours de musique. La vie, c’est comme une boĂźte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. À cet instant, des fleurs se mettent Ă  chanter. Leurs voix suraiguĂ«s susurrent une mĂ©lopĂ©e Ă©trange. PrĂšs de la chorale florale, les loups dorment. Je pense Ă  Rouge. Je voudrais rejoindre son mirage. Le mien, sans elle, ne me mĂšne nulle part.
Un homme se tient droit devant moi. Il a l’air d’un sage asiatique.
« Pourquoi souhaites-tu changer de songe ? me demande-t-il.
— Pour rejoindre Rouge.
— Et que feras-tu dans le rĂȘve d’une autre ?
— Je partagerai l’émotion, laisserai circuler la beautĂ© et lui offrirai mon Ă©toile.
— Crois-tu qu’elle t’attend ?
— Je l’espùre, sinon j’en mourrai.
— Et les loups ?
— 

— Ils font partie de ton fantasme, ils vont te suivre. Le rĂ©sultat peut-ĂȘtre dĂ©sastreux.
— Ne peuvent-ils pas rester ici ?
— OĂč tu seras, ils seront aussi.
— Alors faut-il qu’ils demeurent fĂ©roces ? Je peux les amadouer.
— Tu peux essayer. »
IndĂ©cis, je regarde les loups. Les fleurs me chantent la solution. Pour ne pas les rĂ©veiller, les dĂ©licates continueront leur rĂ©cital. Tant que la complainte survivra, les bĂȘtes demeureront tranquilles.
J’arrose les belles et leur prĂ©pare un somptueux jardin. Puis, je cherche Rouge. Je vois ses ongles, je sens sa peau. Elle prend ma main. Je ne sais plus si nous sommes dans mon rĂȘve ou dans le sien, mais je sais qu’elle veut danser encore.


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· Texte de Jean-François Joubert ·

Absence !

Le feu mĂšre de la terre, le sang de nos champs, l’ùre glaciaire, et les tyrannosaures qui tyrannisent les moustiques, ça pique ! Aujourd’hui, la zone de l’ozone s’en va, et les chevaux perdent leurs criniĂšres
 Un dauphin sur la lune et trois quatre mains sur un piano, ces sons qui dansent quand je panse mon antre, ma maison. Je peine dans la nature Ă  lever mon colon, loin des indiens ocre rouge, tiens un poisson, il parle de sa ville d’Ys, de son chĂąteau de sable, des platanes, du varech, de la crotte du poison toxique des bidons ville. Sur un trottoir, je marche affolĂ© par le thĂ©Ăątre, la scĂšne qui me fuit, et la pluie acide qui rĂ©gie le terrain vague. Une vague se lĂšve aussi sensible qu’un soleil, le phaĂ©ton garde la lumiĂšre de nos cƓurs, l’entraille de nos vies, celle de nos envies, je rĂȘve d’un monde oĂč la souris ne court pas dans un labyrinthe mais joue Ă  l’accordĂ©on. Place de la libertĂ©, j’avance, mes pas sont pĂ©nibles et mes reins pĂštent sous le poids, la masse de la barbarie. Le mal se mĂȘle petite pelote de laine, une couverture de soie, et mon regard court sur le dos des nuages, je ne compte pas mon Ăąge, dĂ©risoire. Je pense Ă  l’histoire, au gourdin, au consanguin, au village, Ă  la grotte, au temps oĂč l’ours mangeait ma main, et personne ne le nourrissait pas mĂȘme une abeille, il dormait. Parfois, je voudrais oublier et ne voudrais comprendre que l’étincelle de ton visage d’ange serait mon plus beau cadeau. Parfois, je plonge mes dents de requin dans un marais salant, le sel de l’amour, chute, je me marre comme ce canard en sucre ; lĂ©gĂšre anguille aphrodisiaque, un paradis qui sort de l’enfer, le chemin de fer me lancerait sur ta route, pas Ă  Beyrouth, ni Ă  Brest sous les averses de bombe atomique au talent sulfurique. Je sens, ton front, ton froid, ta vie, ton enfant sensible dans son Ă©cran plasma, je garde le phare d’ Ouessant, le Stiff, l’esquif le bateau de notre jeunesse, je glisse et dĂ©vore un canari sans puiser dans le canadair, j’avance peu Ă  peu vers la couleur du serpent arc-en-ciel, le talon de chine le mur du son. Du feu, du bois, l’Amazonie, et la Patagonie, l’agonie de ma conscience, le peu de science, et les fruits de la passion, le vole Ă  voile et la pluie qui s’appuie sur mes cheveux encre noir de calmar, diable d’un soir. Je pĂšte une durite de ma voiture sans roue, mon carrosse de fĂ©e, de sylphe, et de dĂ©sir d’aller chercher des ailes et un aileron d’avion. Le feu, la force, la rage, la fleur de la flore, l’anthracite, l’entrecĂŽte, l’entracte, le gris de mon sourire, roche sĂ©dimentaire
 je fuis


Fille du fils de l’aire, elle porte un prĂ©nom de chat, et j’aimerai qu’elle transporte ma gĂšne sur des surfaces de jeu, boule bĂ©luga dans son ventre rond, pas un ballon mais le songe, sage, Ă©trange de porter le dessin qui s’anime ; elle est mienne, je suis rien, juste nĂ© nier, le cou liĂ© par la corde de ses jambes et pile et face, qui efface la reine de mes nuits, la fleur de ma peau, le corps aux pieds le klaxon de ma folie, celle de mes dĂ©sirs, ma montagne, mon escalier, nous sommes liĂ©s par le refrain d’une chanson « ne me quitte pas ! »

Le fleuve fauve roule sur ma joue, je pleure, et j’ai peur de la revoir, de m’asseoir sur le rebords d’une piscine, et de lui dĂ©clamer ma flamme, de lire sa joie, que je jubile encore une fois. J’ai la foie en son retour vers le lac du ciel, la rue de nos Ăąmes, qu’elle change une roue au cƓur de l’Afrique, une roue de nain d’étiopathe d’Ethiopie, une roue de paon, une roue, de cycliste, une roue de l’enfer de son absence loin de mes sens, la pie nous observe, elle et son amour fuyant son souhait de jardin minuscule, du lien liant un spermatozoĂŻde et un ovule, une bulle de vie dans son entraille, elle se taille sur la route des Ă©pices, Paprika, gingembre, curcuma


La flĂšche de cupidon heurte mon sĂ©ant moi qui rĂȘve d’ocĂ©an, pacifique, ou le terrible golf de Gascogne, je me cogne la tĂȘte aux barriĂšres qui nous sĂ©parent en deux entitĂ©, la rĂ©alitĂ© est qu’elle est loin de ma perle, de mes yeux, je lutte contre la chute des moulins Ă  vent ses paroles en l’air. AscĂšte mon nom est Bernard l’ermite, je croise des cygnes, des coques de coquillage, et mon bateau prend l’eau, de lĂ -haut, je suis si orange pressĂ© le matin, thĂ© ou cafĂ©, je contredanse Ă  la gare, je chiale sur son voile, et je suis tu, elle est miel, moelle, sereine sur son fils Ă©quilibre de la houle de Klein, bleu mystĂšre. Âne e latence, je ne trouve pas la rĂšgle de Jupiter juste, l’équerre, la biĂšre le boise, la bise de la tramontane, le roi du vers solitaire, la mer de chine l’ancre du Casaque, le temps d’une soupe, d’un potage, du partage, plus volage, je suis fidĂšle aux fous de bassan, et je traĂźne ma misĂšre sur l’écran vide de ma mĂ©moire, le noir, l’absinthe, l’alcool Ă  brĂ»ler, le soleil, fruit feu fer de lance, je lance un appel pour retrouver l’absolue certitude que le mont blanc est une recette pas l’occasion d’une ascension Ă  la verticale. Je roule, je coule, je cale, et je me soigne le mal de mĂšre, le mĂąle de vivre, les maux de croire que la rose Ă  des Ă©pines, et le goĂ©land la miniature aventure d’un albatros, atroce douleur de l’absolue certitude de se diluer tel une peinture tritium dan un mĂ©lange de doute et de passion. Patience, jeu, joie, carte, tarot et sucettes au thym, je suis cette glace, ce miroir insolent, cette tĂąche sur le tableau de Jackson Pollock vert lanterne. Je suis lent. Je suis terne, les stratus se croisent et j’attends un train arriĂšre, un retour vers le passĂ©, un parc, une blanquette, une banquette, une fleur jasmin, un dĂ©lice, un roi de pique est passĂ© sur mes doutes, sans ailes, je ne suis qu’un sapiens qui pionce sa peine de
 sa peine d’îter un Ɠuf, de croire que nous somme deux, un plus un, et un refrain, une note, une partition, un ballon mĂ©tĂ©o en cachette sur le flot de ton soul, moi qui me soĂ»l au jus d’ananas, et qui construit sa route sans CO2. Je suis en classe, j’attends la cloche, le fromage du destin, le roquefort du chasse d’eau, le rock de l’échec, le pat du plateau, je dĂ©raille, voyez-vous mon dĂ©sarroi, ĂȘtre sans elle, la plume d’un colibri l’alibi que le cauchemar est l’arrĂȘte, le prĂ©texte du lieu, rouge ou jaune, de pierre ou de chair, l’hameçon de la science, la con
science, pion en malnutrition, le barre entre aye
 j’ai faim
 Absence !


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· Texte de Tuy Nga Brignol ·

De tout temps, la musique a le pouvoir de nous faire vibrer au plus profond de nous-mĂȘmes. Elle exacerbe notre imaginaire et stimule la sĂ©crĂ©tion de neurotransmetteurs au niveau de notre cerveau. Par ses frĂ©quences, la musique nous touche dans ce que nous avons de plus intime : notre sensibilitĂ©, notre vĂ©cu, nos Ă©motions, rĂȘves et passions
.

Dans un lĂącher-prise total, je me laisse pĂ©nĂ©trer par les notes de musique. Telle une antenne vivante vibrant entre Ciel et Terre, j’accueille, en mĂȘme temps que ma respiration, une belle lumiĂšre dorĂ©e qui remplit la rĂ©gion du cƓur. ICI et MAINTENANT, mon mental est devenu une boĂźte vide pour accueillir les murmures de mon cƓur. Vais-je rĂ©ussir Ă  comprendre ses messages ?
Cela demande que je transforme mon mental en une boĂźte vide
 Une boĂźte vide qui reçoit les informations issues des dĂ©sirs profonds du cƓur qui commence Ă  parler. Il est important de pouvoir rĂ©cupĂ©rer ma capacitĂ© Ă  percevoir ces messages intuitifs. Cela m’apprend Ă  travailler avec plus de courage et Ă  ĂȘtre capable de porter un nouveau regard vers une autre rĂ©alitĂ©.

Nous avons tous Ă©voluĂ© Ă  travers des mĂ©moires et des expĂ©riences qui demandent Ă  ĂȘtre comprises. Un des grands maux terrestres est l’ignorance. Changer de regard, s’ouvrir Ă  une autre vision, afin de comprendre le pourquoi du pourquoi, c’est la clĂ© d’ouverture des portes de la comprĂ©hension et de l’Ă©volution. Quand je ne comprends pas et quand je ne sais pas pourquoi certains Ă©vĂ©nements sont survenus, le chemin devient souvent pĂ©rilleux.
L’Ă©nergie vitale circule en nous comme un ruisseau rapide lorsque rien ne l’obstrue, mais diverses forces telles que des traumatismes, des vibrations nĂ©gatives et des dĂ©ceptions agissent comme des pierres qui entravent le courant. Si nous les laissons s’accumuler, notre Ă©nergie vitale est dĂ©viĂ©e de son cours ou bloquĂ©e entiĂšrement, ce qui provoquerait mal-ĂȘtre, manque de vitalitĂ© ou mĂȘme une maladie.
Cependant, lorsque nous ne pouvons pas percevoir comment les choses peuvent s’amĂ©liorer parce que tout semble ĂȘtre en dĂ©sordre, nous gardons notre foi. Ainsi, la foi est la capacitĂ© d’ĂȘtre tellement connectĂ©-e Ă  cette connaissance intĂ©rieure que nous sommes la foi mĂȘme face Ă  l’adversitĂ© et aux dĂ©fis. Nous sentons que nous sommes inĂ©branlables ! La foi est la capacitĂ© de faire confiance Ă  notre propre guidance intĂ©rieure pour entreprendre courageusement des actions alignĂ©es.
Faisant face de maniĂšre constructive au stress et aux contrariĂ©tĂ©s, nous ne subirons pas la stagnation des vibrations nĂ©gatives. En prenant le temps d’Ă©liminer ces forces nuisibles, nous leur retirons tout pouvoir d’influencer nĂ©gativement notre vie.
Pour suivre cet appel du cƓur, cela implique d’accepter des leçons de vie, d’accepter d’entreprendre des changements, et bien souvent de sortir de sa zone de confort.
Il est important de faire preuve de discernement lorsque nous savons que notre mental est agité.
Notre intuition est facilement bloquĂ©e si nous sommes stressĂ©s. La relaxation est donc trĂšs importante. Il est important de pouvoir rĂ©cupĂ©rer notre capacitĂ© Ă  voir courageusement ce que disent les messages intuitifs de notre cƓur. C’est Ă  nous de prendre la dĂ©cision de reconnaĂźtre, d’identifier et d’agir pour traiter les blocages. La structure mentale est lĂ  pour activer notre intuition et les dĂ©sirs de notre cƓur, mais le mental ne le fait pas efficacement tout le temps. Le mental est en quelque sorte dans son propre programme, passant par diffĂ©rents scĂ©narios et ancrĂ© dans diffĂ©rents systĂšmes de croyances. Le simple fait d’y penser suscite dĂ©jĂ  des sentiments de rĂ©sistance chez la plupart d’entre nous.
Un champ Ă©nergĂ©tique fort et fluide est la clĂ© qui ouvre les portes de la paix de l’esprit. La prise de conscience du flux d’Ă©nergie qui nous soutient nous permet de prendre en charge notre propre bien-ĂȘtre. La peur est probablement le grand coupable lorsque nous ne pouvons pas identifier la source de la stagnation. Nous avons peut-ĂȘtre simplement peur 
 de lĂącher ce qui obstrue le flux, tel que de se dĂ©barrasser des attachements toxiques et des Ă©motions bloquĂ©es. LĂącher prise peut ĂȘtre un dĂ©fi, mais l’Ă©panouissement ressenti lorsque le flux est rĂ©tabli sera une rĂ©compense bienvenue et bĂ©nie.
ReconnaĂźtre courageusement ce que notre cƓur nous dit, c’est honorer cette frĂ©quence d’intuition. Il est important de faire preuve de discernement lorsque nous savons que notre mental est agitĂ©. Ce n’est que dans le calme que nous pouvons accĂ©der pleinement Ă  notre intuition et percevoir les dĂ©sirs du cƓur.
Apprendre Ă  se poser des questions, apprendre Ă  se demander ce que signifie tel Ă©vĂ©nement, se demander si c’est le bon choix, ou si c’est le bon moment pour entreprendre une certaine action.
Être dans un Ă©tat connectĂ©, c’est ĂȘtre capable de percevoir d’oĂč viennent les informations et de les filtrer en consĂ©quence. C’est ĂȘtre capable de filtrer certaines informations venant de l’extĂ©rieur (mĂ©dias, amis, collectif
) comme de l’intĂ©rieur.
Il s’agit de croire que quel que soit le chemin choisi, les Ă©tapes vont changer en consĂ©quence, me permettant d’arriver quand mĂȘme Ă  ma destination, toujours ! J’apprĂ©cie de recevoir ma guidance intĂ©rieure, de (re)prendre confiance en moi-mĂȘme, de (re)prendre mon pouvoir par rapport Ă  ma vie, d’approfondir le chemin de connaissance et d’acceptation de soi.
Il est possible de se sentir parfois perdu-e et de marcher lentement, mais tant que je continue Ă  marcher la tĂȘte haute j’atteindrai ma destination. Il n’est jamais trop tard pour guĂ©rir ce qui fait mal, il n’y a jamais de meilleur moment que MAINTENANT.


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· Texte d’AthĂ©naĂŻs Grave ·1Ăšre place

Elle court. Elle court. A en perdre haleine. Elle court. Traverse le pont. Saute par-dessus les flaques. Elle court. MalgrĂ© la pluie qui martĂšle sa peau. MalgrĂ© le regard dĂ©sapprobateur des passants. Elle court. Une seconde, elle s’arrĂȘte, regarde la grande horloge sur le fronton de l’église. Et, de nouveau, elle court. Les gens se demandent : « Mais oĂč va cette jeune femme si prestement ? », « Pourquoi se hĂąte-t-elle autant ? ». Mais elle ne s’arrĂȘte pas pour rĂ©pondre Ă  leurs questions. Elle court. A perte de rue. Sans perte de temps. Elle court vers son futur. Vers son prĂ©sent. Elle court. Car son rĂȘve en dĂ©pend. Elle court pour les sourires d’un instant. Elle court sa vie. Elle court sa raison. Elle ne voit plus l’eau qui brouille sa vue. Ne sent plus le froid qui gĂšle ses mains. Elle court. Plus rien d’autre ne compte. Elle court. Toujours plus vite. Elle court.
Enfin, elle monte les marches. Elle respire. Il Ă©tait temps. L’air ranime ses poumons. Elle sourit. Elle rit. Elle est Ă  temps. Elle ralentit. Un fois Ă  l’abris de la pluie, elle tombe la capuche qui protĂšge ses cheveux. Elle marche, tranquillement. Dans les couloirs. Elle marche. Elle a atteint le but de sa course. Elle ĂŽte ses vĂȘtements dĂ©trempĂ©s. Elle revĂȘt son costume noir et blanc. Elle marche.
Elle s’installe Ă  sa chaise. Elle ferme les yeux. Pendant qu’on la coiffe. Pendant qu’on la maquille. Elle respire. Elle a le temps. PrĂȘte, elle rouvre les yeux. Elle se lĂšve. Et elle marche. Dans les couloirs. Elle marche, sĂ»re d’elle. Elle n’a plus besoin de courir. Elle peut marcher, confiante, digne, vers son avenir. Elle marche.
Elle marche vers la scĂšne. Elle saisit sa baguette. Et marche vers le pupitre. Elle salue. C’est le silence. Tous la regardent, assurĂ©e et fiĂšre, au centre de la scĂšne. Ils l’entourent. Ils l’attendent. Tous retiennent leur souffle. Ils guettent, le moindre de ses gestes. Elle attend. Elle respire. Elle est au centre.
Quand enfin, elle lĂšve sa baguette, ce n’est plus elle qui court. Mais les notes qui volent. Se rĂ©percutent sur les parois. Vibrent sur les cordes. RĂ©sonnent dans les bois. Traversent les Ăąmes. Et elle, au centre, de la scĂšne, les dirige. Elle leur donne corps. Elle leur donne voix. Et pendant que ses mains dansent, les notes courent. Elles courent sur les murs. Elles courent dans les cƓurs. Elles courent sur les peaux qui frissonnent.
Elle imprime un dernier geste de baguette. Et le silence redevient maĂźtre. Mais dans ce silence roi, frĂ©mit encore la mĂ©lodie. Puis les battements de cƓur s’apaisent. On respire Ă  nouveau. Une seconde. Deux secondes. Trois secondes. On respire. On reprend son souffle. On attend. Puis telle une unique vague humaine, le public se lĂšve. Le silence se rompt. Sous le tonnerre des mains qui s’entrechoquent. Sous la ferveur des applaudissements.
Alors un tressaillement court le long de son dos. Et dans sa course, dessine un sourire sur son visage. Elle fait un pas en avant. Elle s’incline. Elle fĂ©licite les musiciens. On lui apporte un bouquet de fleurs fraĂźches. Et alors que pleuvent encore les applaudissements, et que court encore son cƓur, la chef d’orchestre quitte enfin la scĂšne.


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· Texte de Geoffroy Gauthier · 3Úme place

Les sourires dansent

Je me dĂ©pĂȘche d’aller au travail. J’ai peur de l’extĂ©rieur. Trop dangereux. L’atmosphĂšre, viciĂ©e, est irrespirable depuis deux ans maintenant. Sans un masque FFP40, impossible de survivre. Dans les bĂątiments, l’air est filtrĂ©. Je ne me sens en sĂ©curitĂ© nulle part qu’entre quatre murs. Je cours presque, poussĂ©e par l’idĂ©e que mon masque pourrait ĂȘtre dĂ©fectueux, me laissant Ă  l’agonie, asphyxiĂ©, seul.

Je m’apprĂȘte Ă  pousser la lourde porte quand tout Ă  coup, j’entends de la musique. MalgrĂ© sa prohibition. Elle provient d’une enceinte trafiquĂ©e tenue fiĂšrement par un dissident. Enfin, c’est ainsi que les mĂ©dias appellent ces parias dont la principale motivation est de bĂȘtement troubler l’ordre Ă  la moindre occasion. Je sors mon tĂ©lĂ©phone pour le dĂ©noncer aux autoritĂ©s, on verra s’il affiche toujours un air satisfait aprĂšs s’ĂȘtre fait embarquer.

J’appelle, un agent rĂ©pond. Soudain, j’aperçois cette femme
 ou plutĂŽt sa criniĂšre, comme une cascade de feu. Timidement, elle dodeline. La surprise me fait lĂącher mon tĂ©lĂ©phone. Je rĂȘve ? Elle danse ? C’est strictement interdit ! Elle encourt le risque de se faire dĂ©masquer sur la place publique. Les spectateurs raffolent de ces exĂ©cutions, les acteurs, beaucoup moins.

Sans prĂ©venir, elle se retourne et de ses yeux, me sourit. Mon cƓur manque un battement. D’un bond Ă©lĂ©gant, elle s’approche, me saisit avec douceur et m’entraĂźne dans une valse enivrante. A mesure de nos tournoiements, j’ai l’impression que nous prenons de la hauteur. Doucement, nos pieds quittent le sol, je suis happĂ© par son regard. Plus rien d’autre qu’elle ne compte alors que nous atteignons les nuages. Nous virevoltons au-dessus de tout, loin des angoisses Ă©touffantes, loin du vide de nos existences, lĂ©gers. Comme deux plumes portĂ©es par la brise musicale.

Alors, je sens une main lourde, crispĂ©e, me ramener droit sur le bitume. Un policier. Les pupilles injectĂ©es de violence. La matraque brandie, il nous somme d’arrĂȘter
 si nous tenons Ă  nos rotules. Son collĂšgue prend en chasse le dissident pour lequel j’éprouve dorĂ©navant une certaine affection car, tout de mĂȘme, c’est lui qui avait dĂ©clenchĂ© ce merveilleux tourbillon d’émotions. Le poursuivant, pataud, s’étale de tout son poids en essayant d’attraper la veste de sa proie qui en profite pour dĂ©taler. Nous, inconscients, nous rions. Quelle erreur


La sentence tombe. La plus extrĂȘme pour des criminels de notre envergure. Nous nous faisons donc escorter sur la place publique face Ă  la foule hurlante. Les visages dĂ©formĂ©s par la haine se devinent derriĂšre les FFP40. Les policiers se postent devant nous, glaciaux. Nous prenons une longue et derniĂšre inspiration
 et nos masques sont retirĂ©s. Je la regarde. Cette fois, c’est de tout son visage qu’elle me sourit, belle comme un soleil. Émus aux larmes, nous nous abandonnons complĂštement, et, sous le regard mĂ©dusĂ© du public, nous nous embrassons, passionnĂ©ment. Les spectateurs les plus frustrĂ©s quittent dĂ©jĂ  les lieux, avant mĂȘme le clou du spectacle, scandalisĂ©s de ne pas nous voir supplier pour notre vie. La mort est apparemment plus divertissante qu’un baiser. Ceux qui restent fixent leurs chaussures en silence, dĂ©boussolĂ©s, leurs cƓurs taris Ă©tant devenus Ă©trangers Ă  l’amour, sentiment oubliĂ© de tous.

L’air me manque. Pourtant, je me sens vivant, enfin. DĂ©masquĂ©, certes, mais heureux. Pour une unique fois. Je sens mon corps tout entier rĂ©clamer de l’oxygĂšne. J’utilise mes derniĂšres forces pour la serrer contre moi, comme un arbre se cramponne Ă  la Terre et, Ă  bout de souffle, nous nous Ă©croulons, Ă  jamais dans les bras l’un de l’autre.


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· Texte d’Oona ·

La poupée du ciel

Poupée du ciel.
Un ange.

Poupée de cendre.
LĂ©gĂšre.

Poupée du ciel.
Un ange.

Poupée de cendre.
Je vole.

Je ne suis que mon ombre.
Libérée de ma tombe.
Je vois la lumiĂšre.
Est-ce le moment de m’en aller ?

J’entends un appel.
J’me lance.

Au loin ce chant,
Me bouleverse.

J’entends un appel.
J’me lance

Au loin ce chant.
Je m’envole.

Je ne suis que mon ombre.
Libérée de ma tombe.
Je vois la lumiĂšre.
Adieu, je dois vous quitter.


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· Texte de Laura Beslier · 2Úme place

Des taches abstraites de couleurs pastel, des courbes difformes qui s’entremĂȘlaient, disparaissaient, et rĂ©apparaissaient. Cette toile dĂ©filait encore et encore devant ses yeux de cire.
Comme tous les matins, Ă  l’ouverture de la boite en acajou, la petite poupĂ©e de porcelaine tournait, tournait, et tournait toujours. L’aube Ă  peine dĂ©voilĂ©e caressait d’une agrĂ©able chaleur, la fine peau de son corps, de ses jambes effilĂ©es, jusqu’au teint laiteux de ses mains. À chaque tour, ses courbes gracieusement sculptĂ©es semblaient s’étirer toujours plus. À l’image de sa robe, un sobre morceau de tissus rouge, le bout de ses doigts espĂ©rait sans cesse se fondre dans le tournoiement du vent. Mais ceci restait vain.
Elle tournait, tournait, et continuait de tourner.
Sa cage en bois ne lui laissait pas la possibilitĂ© de rĂȘver Ă  autre chose que de ce tableau. Bien que son cƓur, qui luttait pour survivre, en aurait bien voulu. Immobile, elle dansait pour le plaisir de ses visiteurs, sans jamais pouvoir leur rendre leur sourire, reproduisant les mĂȘmes gestes, les mĂȘmes mouvements. Parfois certains individus s’aventuraient Ă  la toucher, mais elle n’apprĂ©ciait pas, et redoutait ces moments. Plus d’une fois, leur curiositĂ© tactile la blessait, fissurant un ou deux millimĂštres de sa carapace. Les marquages du temps avaient bien entamĂ© son corps. Elle savait parfaitement que son heure Ă©tait proche. BientĂŽt, le plus fidĂšle de son admirateur allait recycler sa maison, avec elle y compris. Son cƓur Ă©tait serrĂ©, mais elle demeurait malheureusement impuissante. La coupure sous son pied grappillait du terrain.
Elle tourna encore, puis, comme un fait irrémédiable, un craquement retenti, et son corps fragile bascula.
La plateforme qui l’avait jusque-lĂ  fait danser tous les jours, Ă©tait vide. PrĂ©parĂ©e Ă  ça, elle n’était pas inquiĂšte, sa vie passĂ©e l’avait comblĂ©e. Elle laissa les battements dans sa poitrine s’affaiblir peu Ă  peu. Puis, sans s’en rendre compte, ses paupiĂšres recouvrirent la cire de ses yeux. Tout comme le silence apaisant de la piĂšce, elle attendait son dĂ©part. Le soleil poursuivit tranquillement sa conquĂȘte du ciel, sans qu’il ne se passe rien. Elle patienta, mais le calme semblait vouloir persister. Elle Ă©tait prĂȘte Ă  s’abandonner Ă  son destin, lorsqu’un dĂ©tail l’interpella. Avait-elle fermĂ© les yeux ? Oui
 ses paupiĂšres s’étaient bel et bien articulĂ©es.
Subitement, une sensation Ă©trange la traversa. Une pression Ă©lectrisante dans le creux de sa main remontant jusqu’à ses Ă©paules. Ce fut ensuite le tambourinement incontrĂŽlĂ© sous son enveloppe frigide qui l’a surprise. Ces dĂ©couvertes la chamboulaient. PartagĂ©e entre la peur et l’excitation, elle se sentait perdue. NĂ©anmoins, la curiositĂ© Ă©tait trop forte. Et pour la premiĂšre fois, elle osa se questionner. S’agissait-il d’une autre existence qui se tenait lĂ , sous ses paumes abĂźmĂ©es ? Cela lui paraissait surrĂ©aliste, invraisemblable. Comment une pauvre poupĂ©e en porcelaine destinĂ©e Ă  divertir son propriĂ©taire, pouvait-elle mener sa propre vie
 si l’on pouvait mĂȘme lui accorder ce mot. Non. Et pourtant
 La raideur dans ses jambes, et la sensibilitĂ© de ses doigts ne la trompait pas. Elle n’en savait rien de la raison. Mais maintenant, elle pouvait s’échapper de sa cage en acajou, et tracer son propre chemin.
Dans un Ă©lan candide, elle insuffla un souffle de vigueur Ă  ses membres afin de les sortir de leur torpeur. Les engrenages de ses genoux s’activĂšrent en premier. TrĂšs maladroitement, elle parvint Ă  plier ses jambes effritĂ©es. Puis vint le tour de ses coudes. Ses poignets encore rigides lui servirent quant Ă  eux de canne, afin de se redresser. Impatiente, elle tenta de se mettre debout, comme elle avait souvent vu ses visiteurs faire. Elle plaça d’abord un pied, lĂ©gĂšrement tremblant, et aligna l’autre. Toutefois, Ă  peine eut-elle posĂ© le second, que tout son corps lĂącha, et elle s’effondra dans un nuage de poussiĂšre. La douleur n’était pas comparable aux blessures qu’elle avait subies jusqu’alors, cependant, cela lui arracha une triste grimace. AprĂšs un instant pour admettre cet Ă©chec, elle fit une nouvelle tentative. Seulement celle-ci se termina Ă  l’identique. La chute fut en revanche moins violente. Comme un enfant commençant Ă  marcher, elle avait appris. Elle recommença, et recommença Ă  nouveau. Et malgrĂ© de discrets frĂ©missements, la persĂ©vĂ©rance la rĂ©compensa. Ses deux jambes parvinrent enfin Ă  supporter le poids de son corps creux.
Ses yeux adoptant un nouveau point de vue, Ă©taient fascinĂ©s par le paysage. Toutes les couleurs, toutes les formes Ă©taient claires. Elle distinguait chaque dĂ©tail. D’un pas hĂ©sitant, elle avança doucement vers le rebord. Elle voulait en voir plus. Le monde semblait se dĂ©ployer toujours davantage devant son ombre. Elle continua, dĂ©voilant Ă  chaque enjambĂ©e Ă©tourdie, un peu plus du vide qui s’étendait devant. La distance rĂ©trĂ©cissait. Puis ses pieds s’arrĂȘtĂšrent brusquement. Une seconde de trop, et l’appel de la gravitĂ© l’aurait rĂ©duite Ă  l’état de dĂ©bris. Le gouffre la terrifiait et l’époustouflait Ă  la fois. Elle ne se doutait pas de l’existence d’un dĂ©cor aussi vaste, au-delĂ  de son estrade. L’adrĂ©naline enivrait tous ses sens. Le regard Ă©bahi, elle poursuivit son escapade, et plaça un talon sur l’arĂȘte de la boite aux reflets ensoleillĂ©s. La sensation du tranchant sous la plante de ses pieds la fit frissonner d’euphorie. Jouant les Ă©quilibristes, elle Ă©tira ses bras, et poursuivit un pied devant l’autre. Elle sentit enfin ses doigts commencer Ă  se rĂ©chauffer, et s’articuler. La petite poupĂ©e avança lentement, centimĂštre par centimĂštre, telle une marionnette s’aventurant dans la folie du monde.
Sa balade l’amena Ă  une longue passerelle hexagonale, qu’elle dĂ©vala d’une traite. Le vent chatouillait affectueusement ses cheveux figĂ©s. La descente fut si rapide, qu’elle n’eut pas le temps de repĂ©rer le fragment de fusain Ă  son arrivĂ©e, et dans une dĂ©gringolade, elle recouvra sa belle tenue d’un gris cendrĂ© et poudreux. Le trĂšs large plant de bois plus clair qui recouvrait tout Ă  perte de vue, calma ses ardeurs. Encore un peu dĂ©sorientĂ©e de sa nouvelle chute, elle marcha doucement afin de poursuivre son expĂ©dition. Son chemin croisa celui de massifs objets, reflĂ©tant et dĂ©formant son reflet Ă  volontĂ© sur une coquille transparente. Cette vision l’amusait, mais la petite poupĂ©e de porcelaine ne savait pas encore comment exprimer cette joie Ă©phĂ©mĂšre. Un peu plus loin, un champ blanc, parsemĂ© de lignes colorĂ©es, Ă©mettait un Ă©trange son sous le froissement de ses chaussons luisants. Le bruit, assez rĂȘche a ses oreilles, ne l’agaçait pas. Au contraire, il avait quelque chose d’intriguant, de relaxant. La traversĂ©, jonchĂ©e d’obstacle de forme circulaire, se rĂ©vĂ©la assez laborieuse. Ses doigts ne purent s’empĂȘcher de caresser avec dĂ©lectation, toutes les textures tantĂŽt trĂšs fines et rugueuses, tantĂŽt douces et cotonneuses. Subitement, une ombre au-dessus de sa tĂȘte la fit sursauter. Les mains refermĂ©es sur le bas de sa robe, elle tenta d’observer la silhouette Ă  contre-jour, mais ne rĂ©ussit qu’à percevoir le bourdonnement de ses ailes. Un puissant courant d’air la fit ensuite perdre l’équilibre, et son corps se renversa en arriĂšre dans un fracas Ă  l’échelle de sa courte taille. L’insecte, perturbĂ© par la scĂšne absurde s’éloigna, la laissant seule dans ce dĂ©sert de relief inconnu.
Une note familiùre interrompit sa promenade. Une musique. Le frappement d’un piano.
AttirĂ© par la mĂ©lodie, inconsciemment, elle s’avança sous une aura lumineuse. Les notes se firent alors plus fortes, plus intenses, recouvrant Ă  prĂ©sent les battements dans sa poitrine. Elle aimait ce son. Ses lĂšvres s’étirĂšrent dans un sourire innocent. La mĂ©lodie Ă©tait semblable Ă  une formule magique guidant ses gestes. Instinctivement, ses bras se courbĂšrent au-dessus de sa tĂȘte. Sa jambe rejoignit la continuitĂ© de la courbe de son corps.
Elle se mit alors Ă  tourner, tourner, et tourner encore.


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· Texte de CĂ©dric Bessaies · Coup de ♄

La moindre parcelle de peau mise Ă  nue s’offre au vent qui y pose ses flocons. Leurs morsures en fractales sont pardonnĂ©es pour leur beautĂ© Ă©phĂ©mĂšre – fragile et cruelle, comme toutes les beautĂ©s.
Le blanc goudronne le sol d’un linceul spectral et les cieux se rĂ©fugient derriĂšre un manteau sans couleur qu’aucune chaleur ni lumiĂšre ne parviennent Ă  percer. Les ombres du jour se mĂȘlent Ă  celles de la nuit que le silence enlace avec bienveillance.
Les parfums comme les rires ont sombrĂ©, domptĂ©s par un sommeil de marbre blĂȘme. Le temps s’étire, ses carcans gravent le vide et la voluptĂ© de l’oubli efface les empreintes.
Une silhouette se dessine pourtant dans ce dĂ©sert hĂąve – une silhouette que seuls la faim, le froid et la solitude peuvent sculpter. Une figure de glace parmi tant d’autres, l’une de celles qui n’ont plus de nom et dont la faveur d’un foyer n’évoque qu’un songe Ă©vanescent, la rĂ©miniscence captieuse d’un monde inaccessible.
Ses oripeaux rongĂ©s par les saisons laissent la bise l’enserrer et l’étreindre, la griffer et la fuir. Ils ne font que creuser davantage ses contours morcelĂ©s et raviver le relief valĂ©tudinaire de son visage.
Elle est de celles qui n’existent plus : sans un regard pour la faire vivre, elle n’est rien. Elle attend ; n’attend rien mais attend – peut-ĂȘtre d’exister ; peut-ĂȘtre de disparaĂźtre.
Mais une enfant s’arrĂȘte. Une enfant le regarde, l’espace d’un instant. Elle le regarde sans dĂ©tourner les yeux. Et elle parle.
— Pourquoi tu es sale, monsieur ?
Le mutisme avait conquis sa voix, comme le jour vole les Ă©toiles.
— Pourquoi tu es tout seul dehors, monsieur ? T’as pas d’amis ?
Il voudrait rĂ©pondre, mais il ne le peut pas. Le monde le lui refuse, il ne laisse pas ses sentiments s’échapper. Alors c’est sa tĂȘte qui les exprime, d’un mouvement Ă©puisĂ©.
— T’as pas froid ? Pourquoi tu vas pas à ta maison ? T’as pas de maman ?
Il voudrait dire qu’aucun Ăątre ne peut plus rĂ©chauffer son cƓur. Dire qu’il est seul, que les passants sont aveugles – ou peut-ĂȘtre ferment-ils simplement les yeux.
— Bah moi j’ai froid, et j’ai pas de maman.
Cette fois, il n’a plus rien à dire.
— Mon papa il veut que je lui donne des fleurs, mais ça sert à rien, la tombe elle s’en fiche des fleurs. Tiens.
Elle lui tend le bouquet comme on tend une main à quelqu’un qui se noie.
Ses nuances bariolĂ©es font revivre son monde. Ses fragrances dĂ©licates lui rappellent que mĂȘme le givre peut fondre.
— C’est pour toi. Comme ça, tu sentiras bon.
D’une main fĂ©brile, il l’accepte. L’enfant sourit : il existe Ă  nouveau.
— Je dois y aller, au revoir monsieur ! Je reviens la semaine prochaine !
Et elle disparaßt en galopant, sa silhouette mangée par les flocons.


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· Texte de Magalie Valla ·

Je suis couchĂ©e sous cet arbre depuis des heures. Le trop plein d’Ă©motion m’a fait exploser. Je me suis figĂ©e sur place puis je suis tombĂ©e au sol. Je me suis laissĂ©e envelopper par les milliers de brins d’herbe qui m’entourent. Ils sont doux, ils me caressent. Ils m’attirent Ă  eux pour que je me reconnecte Ă  la terre. Mes sens s’ouvrent. Le touchĂ© de la terre fraiche et humide, l’odeur de la nature qui se rĂ©veille un matin de printemps, le bruit des feuilles au-dessus de moi qui dansent dans le vent, le gout de la rosĂ©e qui s’est posĂ©e sur mes lĂšvres.
Je ne peux plus bougĂ©e mais je me sens apaisĂ©e. Je voudrai rester dans ce cocon toute la vie. Les soucis sont loin derriĂšre, je ne pense plus Ă  la charge qui m’a fait craquer. Je suis seule, bercĂ©e par la musique de la nature. Je suis entourĂ©e des Ă©lĂ©ments qui a crĂ©Ă© notre terre et qui nous fais vivre contrairement Ă  ce que pense les hommes. Nous sommes infimes Ă  cĂŽtĂ©. Nous ne vallons rien sans eux.
Je me recentre sur l’essentiel. Je ne pense plus Ă  moi. Je suis un nouvel Ă©lĂ©ment. Je me confonds dans le sol.
Je n’ai jamais rien connu de plus paisible que cette expĂ©rience. Je reste encore des heures, peut-ĂȘtre mĂȘme des jours je ne saurai le dire tant le temps semble inexistant. Je me sens bien comme je ne me suis pas senti depuis des mois, des annĂ©es. Rien ne peut m’atteindre. Je suis protĂ©gĂ©e. Je suis en dehors de l’existence.

Je reviens peu Ă  peu Ă  la rĂ©alitĂ© tiraillĂ©e par la faim. Le froid commence Ă  me saisir les os. Je rĂ©alise qu’il fait nuit. Je suis perdue. Je ne peux pas dire depuis quand je suis lĂ . Je ne me souviens plus quel jour nous sommes. Je me sens toujours apaisĂ©e mĂȘme si un poids commence Ă  se faire sentir sur mes frĂȘles Ă©paules. Le quotidien me revient en tĂȘte. Je dois travailler. Je dois m’occuper de ma famille. Je dois soigner ma maison. Mes Ă©paules sont si lourdes que j’ai l’impression de m’enfoncer dans le sol et d’ĂȘtre attirĂ©e dans les abĂźmes. Pourtant je me relĂšve. Je regarde ma montre, il est 2h05. Nous sommes en plein milieu de la nuit. La panique me submerge. OĂč suis-je ? Ma famille, mon mari et mes enfants doivent me chercher partout. Que vais-je leur dire ? Que je me suis connectĂ©e avec la nature pour supporter une vie qui ne me laisse pas vivre ?

A toi la charge mentale, laisse-moi dormir, laisse-moi manger, laisse-moi ĂȘtre heureuse, laisse-moi vivre !

Une femme fatiguĂ©e de devoir ĂȘtre parfaite dans tous les rĂŽles que la vie lui a choisis.
Femme, Ă©pouse, mĂšre, fille, amie, collĂšgue, mĂ©nagĂšre, et tant d’autres encore.


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· Texte d’Alice FĂ©tille ·

Une nuit d’automne, une feuille qui tombe, une feuille qui craque, une fleur qui sombre,
Il y avait sous ses doigts les mots qui se jetaient,
Ou plutĂŽt se noyaient, dans les gouttes de larmes, que la feuille Ă©pousait.
Elle entrevit l’espoir au milieu de ses vers, voulut enfin y croire mĂȘme au fond des tĂ©nĂšbres.
Mais la pluie recouvrit le bruit de ses sanglots, sur ses joues balaya les preuves du fardeau.
Courte rĂ©alitĂ© d’un immense chagrin,
VoilĂ  comment une fleur perdue dans un jardin,
A tenté de pousser toute seule dans un coin.
A l’abri des regards, lors d’une pause trùs brùve,
Le pouvoir de passer,
Du sourire Ă  la peine,
De la vie Ă  la mort,
De la haine à l’amour.
Et puis se rendormir, ou plutĂŽt se laisser remplir Ă  nouveau de ce vide,
Attendre que ces minutes d’ivresses reviennent, pour le vaincre,
Pour se sentir revivre
 Au moins deux minutes cinq.


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· Texte de Patrick Couetti Smiff ·

Et la nature Ă©tait lĂ , toujours aussi naturelle, toujours aussi vibrante et chancelante au rythme de quelque parcimonie de vent. Au rythme de quelque frĂ©nĂ©sie de mĂ©lancolie, ayant pour fond le diapason de quelque violon. Oui elle est lĂ , toujours lĂ , avec ses feuilles se mouvant dans quelque frĂ©missement, se laissant bercĂ© au rythme du vent, imperceptible et imprĂ©visible, en Ă©cho avec nos sensations, perceptions et reprĂ©sentations de l’instant. Oui elle est lĂ , avec ses certitudes d’ĂȘtre lĂ , ses prĂ©ludes aussi d’incertitudes. Elle est lĂ  aussi, comme un cerveau qui oscille, sans trop savoir pourquoi il oscille ainsi, sans trop savoir pourquoi il vrille comme si. Elle est lĂ , dans ses articulations, laissant pantois nos fascinations, laissant libre-court Ă  nos inspirations. Elle est lĂ  sans faire Ă  proprement de l’esprit dans ses ouvertures d’esprit, propre Ă  quelque vivant humain. Vivant humain, mais aussi vivant animalier, qui tente aussi Ă  la maniĂšre de son vivant d’exister Ă  sa maniĂšre. Des maniĂšres qui errent, des maniĂšres qui flairent, des maniĂšres qui hument l’air, des maniĂšres, qui mine de rien, n’ont pas vraiment d’air. Des maniĂšres de vie qui s’attachent Ă  des laniĂšres de sens de vie, pour se relier sans se dĂ©lier, Ă  la maniĂšre de quelque reliure, Ă  la maniĂšre de quelque ouverture. La nature qui vit dans quelque symbole de vie, la nature immuable au point d’en faire quelque facĂ©tie de fables. Fables affables, fables immuables, fables bancales oĂč le naturel cĂŽtoie le surnaturel, de la nature vivante Ă  la nature morte, des feuilles qui s’accrochent, aux feuilles qui tombent, des feuilles aux apparentĂ©s multi-colorĂ©es aux feuilles qui s’effeuillent, des feuilles Ă©dentĂ©s Ă  la feuille d’érable unique en son genre qui en son antre emblĂ©matique peuple de façon unique le drapeau canadien.
La nature qui s’ouvre dans des rĂȘves, la nature qui Ɠuvre dans des trĂȘves. Des trĂȘves de pensĂ©es, aux rĂȘves Ă©dulcorĂ©s Ă  l’unisson de quelque sensation et Ă©motion. Les rĂȘves en Ă©veil, les rĂȘves qui veillent, les rĂȘves qui s’éveillent aux rĂȘves, qui ne rĂȘvent plus. Nature et culture, seriez-vous au mĂȘme diapason de quelque violon ? Du violon qui dĂ©voile quelque mĂ©lancolie, au violon qui vogue dans quelque vague d’esprit qui vagabonde, comme un voilier sur la mer vaque entre flots et remous, dans le vague de quelques vagues. Du violon au violoncelle, du violon qui laisse dans ses cordes quelques Ă©tincelles qui s’accordent, entre crĂ©ativitĂ©s d’émotions, et Ă©cho de vibrations. Du violon qui clame le calme et qui se pose dans quelque prose de musicalitĂ©s. « Musique » pour reprendre le titre d’une chanson de France Gall. « La musique est un cri qui vient de l’intĂ©rieur » chantait Bernard Lavilliers. La nature, qui, de son extĂ©rieur se pagine Ă  livre ouvert de l’intĂ©rieur. Nature qui veille et musique qui Ă©veille. Chacun sa nature, chacun sa musique. Chacun sa nature, chacun sa culture, entre sa nature qui cultive naturellement et sa culture naturelle. Chacun sa fĂ©Ă©rie, chacun ses rĂȘveries, chacun ses mots rĂȘvĂ©s, chacun ses rĂȘves de mots : « Laissez passer les rĂȘves » ( chanson France Gall et Michel Berger), les rĂȘves volubiles et fluets, les rĂȘves « superficiels et lĂ©gers », comme dans la chanson « superficiel et lĂ©ger » France Gall/Michel Berger ( « Comme un bĂ©bĂ© vient au monde, redevenir fragile, superficiel et lĂ©ger, comme cet oiseau des Ăźles qui dĂ©ploie ses ailes, plane et descend sur la mer, si belle, si belle »), comme « l’oiseau et l’enfant » (Marie Myriam, prix Eurovision 1977). L’oiseau vole, l’enfant s’envole, la nature et le naturel veillent, « l’enfant s’éveille ». Les violons foisonnent de frissons, les frissons procurent quelques frictions aux sensations, lĂ  oĂč les mots sont les moissons d’innombrables interpellations et d’émotions. La nature est lĂ , pavoisant de se ses effets calmes et sereins, ventilĂ©e par quelque vent qui va et vient comme « une chanson populaire » : « Ca s’en va et ça revient, c’est fait de tous petits liens, ça se chante et ça se danse, et ça revient, et ça se tient comme une chanson populaire » pour reprendre l’un des airs populaires d’un certain Claude François. La nature est naturelle, la chanson est populaire, et d’un air naturel la chanson peut se chantonner naturellement en pleine nature. La nature est lĂ  et s’observe en public, lĂ  oĂč « les amoureux se bĂ©cotent sur des bancs publics » aurait pu chanter Georges Brassens, lĂ  oĂč dans la chanson blues « peur de rien » Jean-Jacques Goldman exprimait : « Y’à qu’une guitare Ă  la main, qu’j’ai peur de rien ». La nature pose, la musique compose, le chanteur propose. Le poĂšte fait des proses, la nature fait des pauses entre silence et parfois stridence de quelque vent sifflant, lĂ  oĂč Richard Anthony entendait dans sa chanson « siffler le train », lĂ  oĂč Joe Dassin aurait prĂ©fĂ©rĂ© « sifflĂ© sur la colline, un petit bouquet d’églantine Ă  la main ». La nature offre des bouquets (ce serait le bouquet qu’elle n’en offre pas), lĂ  oĂč la chanson se dĂ©verse en « pot pourri », lĂ  oĂč dans le fruit, il faut retirer le pourri pour pouvoir consommer plein pot le fruit. La nature repose entre lierres et mousses. La musique trĂ©mousse les corps ondulant : France Gall dans « tout pour la musique » : « Et ils tapent dans leurs mains, comme de doux hystĂ©riques, comme des fans fanatiques ». LĂ  oĂč d’autres encore ont une « toute » autre vision dans quelque toute autre chanson dont la raison toise l’humour et la jovialitĂ© sans contre-façon : « Tout, tout, tout, vous saurez tout sur le
 », chantonnait autrement Pierre Perret dans une toute autre chanson de renom, mais ce n’était pas forcĂ©ment la mĂȘme musique, bien qu’aussi naturel au niveau du corps et respectable dans ses allĂ©gories d’ironie. La culture qui ironise et fait de l’humour, la nature qui peut en ĂȘtre sa compagne d’humeur. L’humeur des villes, l’humeur des campagnes comme il existe la fable « le rat des villes, le rat des champs ». La culture qui pense et fait penser en silence. En silence, comme un certain nombre d’autistes. En silence, comme un certain nombre d’autistes autrement artistes. En silence, comme la discrĂ©tion des artistes. En silence, comme le sont les sensations et Ă©motions des autistes, naturellement dans la nature naturelle, Ă  mĂȘme titre que l’air naturel d’accompagnement de quelque violoncelle
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· Texte de Sandrine Drappier ·

Oui, c’est moi ! C’est bien moi, lĂ , sur l’estrade. Je viens d’entrer sur la scĂšne, droite, dĂ©tachĂ©e. Je salue l’assistance. Je vous salue, juste avant d’aller m’asseoir devant le sublime piano Steinway de l’auditorium de Turin. Oui, Turin, en Italie! Vous n’en revenez pas ? Moi non plus. Oui, c’est bien moi, la petite prolo italienne qui, au lieu d’Ă©couter Laura Pausini, prĂ©fĂ©rait Mozart et Beethoven. Oui, le musicien, pas le chien des films Disney
 Moi, qui au lieu d’apprendre la gratte, me suis mise au piano, et me voilĂ  aujourd’hui pour mon tout premier concert ! Et quel concert !
C’est drĂŽle d’ĂȘtre lĂ , devant vous, non, c’est plus que drĂŽle, c’est terrifiant ! Les hommes en smoking, les femmes tirĂ©es Ă  quatre Ă©pingles, couvertes de diamants dans des robes de grands couturiers. Tout ce luxe me paralyse, ce n’est pas moi, mais qu’est-ce que je fais lĂ  ! Fuyons
 Et pourtant, la musique c’est toute ma vie, tout ce travail pour atteindre la note parfaite c’était pour ce moment-lĂ , pour cette estrade, pour ce Steinway, pour vous tous, lĂ  devant moi !
Plus de mille yeux braquĂ©s sur moi, mille mains qui tout Ă  l’heure vont m’applaudir, ou plus certainement cinq cents bouches qui mourront d’envie de me huer, qui vont demander que tout cesse
 La pire honte de ma vie !
Et c’est comme si j’avais tout oubliĂ© de la musique, de cet adagio. Comme si, mĂȘme, je ne me souvenais plus d’oĂč il fallait poser mes doigts sur l’instrument. Le trou noir. Un mauvais rĂȘve !
Je me regarde dans les vitres de la scĂšne, ce brin de fille vĂȘtue de cette longue robe rouge trop Ă©chancrĂ©e, ce n’est pas moi. Cette longue fille serait plus Ă  sa place sur un terrain de basket. Je ne me reconnais pas. Et ces grands bras inertes ! Donnez-moi des ailes que je puisse m’envoler, disparaĂźtre.
Vous ĂȘtes d’un silence de plomb. Toute l’assistance semble en apnĂ©e alors que moi, je me liquĂ©fie. LĂ  devant vous ! Mais que cesse cette torture. ArrĂȘtez de me regarder ! Laissez-moi quelques instants pour m’habituer Ă  l’exceptionnel de la situation. Aidez-moi Ă  faire fuir ce syndrome de l’imposteur qui me paralyse.
Je regarde ma montre. Cela fait 02:05 que je vous regarde ainsi. 02:05 Ă  revoir devant mes yeux toutes ces annĂ©es d’apprentissage, toutes ces difficultĂ©s. 02:05 Ă  me souvenir de Madame Buchet, ma prof de piano, de ses petits couinements lorsque je jouais une mauvaise note, ce bruit particulier de langue qui suivait toujours, son regard impitoyable et au fil des annĂ©es, cette lueur d’admiration quand elle m’Ă©coutait. 02:05 pour me dire que, peut-ĂȘtre, c’est ici ma place, parmi vous. Et mĂȘme si je ne serai jamais de votre monde, mĂȘme si, en sortant j’enlĂšverai cette robe dans laquelle je ne me sens pas Ă  l’aise, pour enfiler un pantalon et une paire de baskets. 02:05 et

Et soudain, je te vois. Oui, toi l’inconnu au premier rang ! Oui, toi ! LĂ  ! Ne dĂ©tourne pas ton regard. Laisse tes yeux ancrĂ©s dans les miens pendant que je m’installe sur le tabouret. Communique-moi ta force, ton calme pendant que je lisse ma robe, pendant que je prends une derniĂšre respiration. Non, ne regarde pas ma gorge trop offerte ! Donne-moi ta force ! Porte-moi !
Je pose mes mains sur le piano, caresse ses touches dĂ©licatement, lui murmure des mots que seul, lui et moi, comprenons. Et je ferme les yeux. Les premiĂšres notes emplissent l’espace. Je ne vois plus rien, je n’entends plus rien.
02:05 Ă  vous interprĂ©ter cet hommage de Ludovico Einaudi, in a Time Lapse. Dans un laps de temps. Le temps qui s’est arrĂȘtĂ© dans la nuit du 24 au 25 aoĂ»t 2016 lorsque la terre a tremblĂ©. Un sĂ©isme impossible Ă  prĂ©voir, qui toucha les rĂ©gions de l’Ombrie, des Marches, des Abruzzes et du Latium, 02:05 pour rendre hommage aux 250 personnes dĂ©cĂ©dĂ©es, aux 365 blessĂ©s. 02:05 pour soulager votre peine, comme une pommade posĂ©e sur votre peine immense. 02:05 d’immeubles et de maisons dĂ©truites et qu’il faudra reconstruire et ce concert sert Ă  cela, lever des fonds, pour effacer toute trace de cette nuit de cauchemar. Pour revivre. 02:05 Ă  ne plus ĂȘtre moi, mais un souffle, une force, Ă  penser Ă  mes grands-parents tuĂ©s dans leur sommeil cette nuit-lĂ .
Et quand le piano redevient muet, quand je sors de la transe musicale, dĂšs aprĂšs la toute derniĂšre note, alors que je me lĂšve pour recueillir vos applaudissements, c’est ton regard que je cherche.
Et lorsque je vois les larmes couler sur ton visage, sur ta barbe naissante, je ressens toute la tension accumulée dans chacun de mes muscles. Comme un orgasme resté en suspens trop longtemps. Je te souris. Et mes yeux te fixent rendez-vous.


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· Texte de Jacques Grange ·

Elle Ă©tait presque tout pour moi. Nous Ă©coutions un orchestre en plain air dans un cadre fait pour l’amour: Pas pour tout le monde, il faut croire
Soudain, elle est partie sans rien dire. L’orchestre continuait Ă  jouer une mĂ©lodie romantique.
Une violoniste me regardait en jouant et en pleurant. Mes propres larmes restaient en moi. La musique et les yeux de la violoniste m’aidaient Ă  rester lĂ  sans rien dire. Mais je ne pouvais m’empĂȘcher de ressasser: Elle est partie sans rien me dire

L’orchestre s’est tu. Les musiciens un a un se disperse dans les alentours. Seule reste la violoniste et ses yeux bleus qui me rĂ©chauffent le sourire que je lui offre trĂšs volontiers. Elle me rend mon sourire en mĂȘme temps qu’elle reprend l’archer. La mĂ©lodie qu’elle commence n’accompagne plus le dĂ©part de l’ex-aimĂ©e mais les notes sous ses doigts et dans mon cƓur font naĂźtre la mĂ©lodie du renouveau.
Les musiciens on disparu, les auditeurs et spectateurs aussi. Il ne reste plus que la violoniste, ses yeux bleus et moi. Elle est toujours assise Ă  son pupitre et continue Ă  jouer seule au milieu des pupitres et chaises dĂ©sertĂ©es par ses collĂšgues. Je m’approche d’elle lentement. Elle joue toujours. Ses yeux se ferment. Dans un souffle oĂč fĂ©brilitĂ©, priĂšre et fascination se mĂȘlent, je lui dis:
— Non ne les fermez pas.
Elle ouvre la bouche pour me rĂ©pondre. Le plus tendrement et dĂ©licatement possible, je lui mets le doigt sur cette bouche en m’efforçant de ne pas gĂȘner le chemin de l’archet afin que la mĂ©lodie se poursuive. Elle ouvre les yeux, les miens sont”aux anges”, oui “aux anges”!
Elle termine magnifiquement la mĂ©lodie. Elle range son violon et son archet dans l’Ă©tui. Elle se lĂšve. Nous nous prenons la main et sans rien dire nous partons pour un voyage sans orchestre mais vers la musique de l’amour que rien ne peut arrĂȘter



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· Texte de Laurence Fortin ·

Le prénom de la discorde

La petite HĂ©lĂšne.
C’est comme ça qu’on l’appelait au camp. Matricule 50290 tatouĂ© avec un triangle pointe en bas en dessous. Elle avait Ă  peine vingt et un ans.
Elle avait donc un nom, n’était pas qu’un numĂ©ro, contrairement Ă  la plupart des dĂ©tenues. Elles n’étaient pas nombreuses, celles qui pouvaient prendre une douche, avoir un repas par jour, dormir sur une vraie paillasse avec une couverture. La petite HĂ©lĂšne Ă©tait violoniste dans l’orchestre fĂ©minin dirigĂ© d’une main de fer par Alma RosĂ©.

Tous les matins et tous les soirs, elles jouaient pour celles qui partaient travailler, un rĂ©pertoire soigneusement choisi par les SS : Berlioz, Schubert, Beethoven, la petite musique de nuit de Mozart, les danses hongroises de Brahms, la Chaconne de Bach, le beau Danube bleu de Strauss. Le dimanche, ou parfois pour des dĂźners d’apparat, elles avaient pour public des officiers nazis. Ils aimaient particuliĂšrement l’étude pour piano en mi majeur n°3 opus 10 de Chopin, que la cheffe d’orchestre avait arrangĂ©e pour en faire une chanson, avec pour dĂ©but de paroles :

« En moi résonne une chanson,
Belle chanson,
Qui me fait revenir des souvenirs à l’ñme.
Jusqu’ici mon cƓur Ă©tait en paix.
Ces doux sons retentissent Ă  nouveau
Et m’envahissent. »

Alma RosĂ©, dont la musique tourmentait ou consolait les femmes, les tĂ©moignages se succĂšdent et diffĂšrent d’une personne Ă  l’autre, d’une Ăąme Ă  l’autre, est morte Ă  Auschwitz, malgrĂ© son apparent statut privilĂ©giĂ©. Mais elle a rĂ©ussi sa mission secrĂšte, dĂ©tourner ses musiciennes de l’horreur, par une discipline, un travail acharnĂ©, en exigeant et obtenant une double ration de nourriture et des soins lorsqu’elles tombaient malades. Elles ont presque toutes survĂ©cu.

AprĂšs la guerre, HĂ©lĂšne s’est engagĂ©e un temps dans l’ArmĂ©e, a continuĂ© ses Ă©tudes de lettres et a surtout ƓuvrĂ© au sein de l’association « Le centre international de l’enfance ». C’est dans ce cadre qu’elle a Ă©tĂ© envoyĂ©e pour une mission de quelques jours Ă  Brazzaville. Elle devait visiter des hĂŽpitaux, des Ă©coles, des centres d’art et donner des conseils pour le dĂ©veloppement et le bien-ĂȘtre des enfants.

Elle l’a entendu avant de le voir. Dans le couloir vĂ©tuste d’une Ă©cole de musique, rĂ©sonnait un violon d’une puretĂ© Ă©voquant aussitĂŽt dans son esprit la virtuositĂ© de Rosa, violoniste cĂ©lĂšbre avant d’ĂȘtre cheffe d’orchestre dans les camps de la mort. Elle s’est approchĂ©e, le cƓur battant, poussant une petite porte vitrĂ©e. Un jeune garçon, l’air trĂšs concentrĂ©, avec une douceur incroyable dans ses gestes jouait l’air de Chopin. L’échange entre eux lorsque la musique s’est tue leur appartient. Il a bouleversĂ© pour toujours la destinĂ©e de Philippe Malanda.

M. Malanda a rendez-vous avec son luthier attitrĂ©, M. Ginsberg, pour une inspection minutieuse de son violon, celui qu’HĂ©lĂšne lui avait confiĂ©. Les nazis savaient bien comment se procurer les plus beaux instruments, c’était un violon d’une trĂšs belle facture.

Elle lui avait imposĂ© des conditions. Il devait poursuivre ses Ă©tudes en Europe, avec les meilleurs professeurs. Personne ne devait savoir d’oĂč venait son instrument et il ne devait jamais mentionner son nom Ă  elle. Elle souhaitait aussi qu’une fois par an, il se rende dans les cabarets oĂč jouait une autre rescapĂ©e des camps, Violette Jacquet-Silberstein, matricule 10205, et qu’ensemble ils reprennent le rĂ©pertoire appris pendant ces sept mois qu’avait durĂ© l’orchestre. Ceci dans la plus grande discrĂ©tion. Cela n’avait pas Ă©tĂ© une mince affaire, sa petite taille, sa couleur de peau ne passant jamais inaperçues dans les environs de Toulon.

Lorsqu’un ami musicien lui avait recommandĂ© M. Ginsberg pour s’occuper de l’entretien de son instrument, il lui avait bien prĂ©cisĂ© que ce monsieur Ă©tait un peu spĂ©cial. Grand, une carrure massive, des yeux bleus, des cheveux blonds bien nets. Son physique contrastait avec son attitude, dĂ©marche hĂ©sitante, fantomatique, regard fuyant et parole bredouillante. Son ami avait mĂȘme dit qu’il le soupçonnait d’ĂȘtre un peu dĂ©rangĂ©, peut-ĂȘtre autiste, tant il Ă©tait incapable du moindre effort social. Mais c’était un luthier hors pair.

M. Ginsberg savait Ă  peine articuler un bonjour, il est vrai, glissait dans sa boutique comme s’il voulait se fondre dans le dĂ©cor. Cependant, il devenait intarissable dĂšs qu’il s’agissait de musique et d’instruments. La premiĂšre fois qu’il avait eu en main le violon de M. Malanda, il avait aussitĂŽt posĂ© beaucoup de questions extrĂȘmement prĂ©cises. Il avait mĂȘme dit que cet instrument rare valait trĂšs cher sur le marchĂ©. Il s’occupait Ă  ses heures perdues d’acheter et de revendre des instruments et celui-ci l’intĂ©ressait particuliĂšrement. Mais bien entendu ce violon n’était pas Ă  vendre.

M. Malanda et lui avaient fini par s’entendre sur l’essentiel. Au fil des annĂ©es, une complicitĂ© Ă©trange, se passant de mots convenus pour entrer tout de suite dans le vif du sujet, les liait. Ils pouvaient discuter pendant des heures. Leur dispute favorite concernait le beau Danube bleu, que M. Ginsberg apprĂ©ciait particuliĂšrement alors que M. Malanda ne le jouait que pour respecter la mĂ©moire d’HĂ©lĂšne, tant il trouvait ce morceau sans nuances. Ils se parlaient toujours avec dĂ©fĂ©rence, employant un ton qui leur convenait, sans aucune familiaritĂ©, une distance respectable.

Ce soir-lĂ , aprĂšs une Ă©niĂšme discussion qui avait suivi une rĂ©vision parfaite de l’instrument par M. Ginsberg, M. Malanda s’aperçut qu’il n’avait pas de chĂšque prĂ© Ă©tabli de l’association de son orchestre, comme c’était de coutume. Qu’à cela ne tienne, il paierait de ses propres deniers, certain qu’il serait remboursĂ© promptement. Il remplit donc un chĂšque et le tendit Ă  M. Ginsberg.

Celui-ci l’examina, vĂ©rifiant que tout Ă©tait en ordre. D’une maniĂšre inattendue, il fit une remarque personnelle, la premiĂšre depuis leurs premiers Ă©changes.

« Ah, vous vous prĂ©nommez Philippe ? Comme le MarĂ©chal ! Je suis un grand admirateur, mon second fils s’appelle Philippe aussi. »


Et pour terminer cette sélection, je vous présente le mien, hors concours :

bike chain number one

· Texte d’Amelia Pacifico ·

Deux minutes et cinq secondes de bonheur. Une promenade, main dans la main, dans les rues d’une ville qui vibrait au son des cigales, puis, ce moment suspendu, entre nous. Un baiser. Le monde entier semblait lui aussi s’ĂȘtre arrĂȘtĂ© pour nous regarder. Le cristal bleu de tes yeux dans lesquels j’avais plongĂ© les miens reflĂ©tait le soleil qui s’Ă©tait fait timide pour notre escapade. Nous n’avions pas besoin de sa prĂ©sence pour rayonner. Nos regards, nos rides, nos lĂšvres, tes mains sur mes reins et mon souffle dans ta bouche, tout n’Ă©tait qu’incandescence. Deux minutes et cinq secondes de bonheur dans une parenthĂšse enchantĂ©e volĂ©e Ă  nos quotidiens dĂ©sormais loin de nous. Une odeur d’asphalte mouillĂ©, une musique de carrousel en marche, le crĂ©pitement de la pluie chantant sa mĂ©lodie sur les toits de tĂŽle qui nous entourent, des passants aux visages absents, et ta prĂ©sence, lĂ , devant moi. Une pause d’un battement de cils dans l’immensitĂ© de la vie qui nous traverse, un instant de grĂące le temps du battement conjuguĂ© de nos deux cƓurs. Le battement de cƓurs amoureux.


Merci Ă  tous pour vos participations et lectures !

A bientît 💋

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