Participations au Rendez-Vous des Plumes – Novembre 2021

Bonjour à tous !

C’est avec beaucoup d’émotions que je vous poste les derniers textes de la saison 2021…

Le thème “Tout a une fin” posait la cerise sur un merveilleux concept auquel vous avez répondu présents, ce dont je vous suis extrêmement reconnaissante ! Trois inspirations sous forme d’explicits vous invitaient à imaginer un texte de moins de 8 000 signes… Merci à tous pour vos participations !

Les textes ne sont relus qu’au moment de leur publication, et ce uniquement dans le but de vérifier qu’ils ne contreviennent pas au règlement de l’atelier d’écriture. Si le cas devait se produire, le texte ne serait tout simplement pas publié, sans autre recours possible de son auteur. La Petite Boutique des Auteurs n’est pas responsable des coquilles, fautes d’orthographe, syntaxiques ou grammaticales éventuellement présentes dans les textes qui participent au Rendez-Vous des Plumes.
Merci d’en prendre note avant lecture.

Amelia

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· Texte de Célia Alain Wagenführer·

La fin

Il est 3h27. Un claquement dans la tuyauterie comme une balle de fusil. Je viens de me réveiller. Je t’entends ronfler mollement. Je t’enjambe sans te réveiller pour aller pisser et boire un verre d’eau. Je passe devant la chambre de la petite. Si elle avait été là, m’aurais-tu laissé passer la nuit dans notre appartement ?
J’ai laissé le sac de Marguerite dans l’entrée mais il faudra que tu laves son K-Way, elle en a besoin pour la sortie du 26 et il ne fait pas si beau finalement.
J’ai viré toutes mes affaires, il ne reste plus rien de moi ici et pourtant je sens encore mon parfum dans la salle de bain. Un espace où j’ai encore ma place où partir avec l’eau du bain. Tu as réorganisé la cuisine. Déjà. J’ai eu du mal à m’y retrouver, j’ai trouvé ça rapide, un peu ridicule si tu veux mon avis mais c’est peut-être mieux comme ça. Je bois un verre d’eau. L’eau a toujours eu bon goût dans cet appartement, notre fontaine, comme tu disais à Margot. J’ai vu ce soir comme elle te manquait, bien plus qu’à moi. Je me suis toujours sentie étrangère de ce rôle que tu tenais de toute façon très bien pour deux. Tu voulais un enfant. Tellement. Je crois qu’elle a tout remplacé, tout réparé en toi. Je n’existais que dans les fêlures hélas. Je suis contente d’avoir pu te donner ta fille.
Bravo, Stéphane et toi avez déglingué la Chartreuse, quand ça ? Quand j’étais chez moi ? Il reste un fond. Sans glaçon j’ai toujours détesté ça. C’est pas grave. Je veux juste enlever le goût de ton sexe de ma bouche.
De retour près de toi je me sens sur toutes les parties de ton corps. Tu respires un peu trop lourdement et tu as cette odeur de notre dernière nuit d’amour sur toi. Je repense à toutes ces fois où on a baisé. La toute première fois, chez Anoush, désordonnés, riants, ivres, coincés dans des toilettes où on devait juste prendre une photo. La fois de Marguerite. Toutes ces fois partout, tout le temps, dans le soleil, puis plus. Je voudrais te réveiller et te le dire. Te dire combien mon odeur sur toi m’émeut encore aux larmes. Je regrette alors de ne plus t’avoir dans ma bouche.
Je te laisse dormir.
Je te laisse cette nuit.
De repenser à toutes celles où nous étions ensemble je me demande comment c’est arrivé. Comment ça s’est passé. Quand je n’ai plus réussi à t’aimer. Ton regard fixé sur le mur. Obtus. J’ai vraiment voulu te regarder tu sais. J’ai vraiment essayé. Je n’ai plus pu supporter que tu ne poses plus les yeux sur moi. Je t’avais dit un soir de printemps dehors « je veux juste ne pas être qu’un objet qui passe ». J’imagine que ces quelques années grattées devaient me consoler. Je me caresse en pensant à d’autres, tu as oublié comme le sexe entre nous était cosmique. Le désir, comme l’amour sont partis dans les eaux de mars.
Je pose la main doucement sur ton épaule découverte, elle est fraîche. Je voudrais te serrer fort dans mes bras à m’en péter les jointures. Ne plus te lâcher.
Je pose là le double des clefs et notre échec. On se débrouillera pour Marguerite. On fera au mieux. On se débrouillera. Pour le meilleur et pour le pire…n’est-ce pas ce que l’on dit ?


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· Texte de Chaïma Ben Gara ·

Coup de Foudre dans les Airs

Demain, Anna reprendra le chemin de l’école Saint-honoré, retrouvera cette salle de classe lumineuse qui lui a tant manqué, cette cour de récréation gouvernée par ces chênes majestueux avec lesquels elle adorait papoter le temps d’une pause bien méritée. Elle préférait de loin leur compagnie à celle de ses collègues « Ah ces mégères ! Elles parlent trop pour ne rien dire ! » Maniérées, vivant sous le joug des protocoles et des qu’on-dira-t-en, elles confectionnaient les ragots et jubilaient à énumérer les tares de leurs pauvres maris : irresponsable, papa gâteau, avare, pantouflard, il y en avait pour tous les goûts. Et la vie intime, la vie privée ! Vous connaissez ? Sans doute pas !
Voilà maintenant une semaine qu’Anna a abandonné les bras langoureux de Morphée pour s’adonner aux préparatifs de la rentrée : Fiches, cours de poésie, pièces de théâtre, exercices de rédaction, activités ludiques…Tout était enfin prêt pour attaquer une nouvelle année scolaire qui s’annonçait prometteuse. Organisée, un brin perfectionniste, Anna avait pris l’habitude de préparer tout à l’avance, elle ne laissait jamais les choses traîner et ne déférait presque jamais ses projets professionnels au lendemain.
Excitée, la boule au ventre, elle monologuait devant son confident de toujours : le miroir de sa salle de bain : « Quand je pense que j’exerce ce « noble métier » depuis bientôt quatre ans et que je n’arrive pas à me défaire de cette peur qui vient semer la zizanie dans mon train-train de vie. Suis-je la seule prof à ressentir ce symptôme de prérentrée ? Peur de quoi ? De ne pas être à la hauteur ? Que nenni ma belle ! Ressaisis-toi ! L’année dernière, tes élèves t’ont adorée ! Il n’y a pas de raisons pour que cela change ! Tu vas briller comme un soleil levant, Oust les idées noires ! »
La sonnerie stridente du téléphone finit par ramener Anna à la terre ferme, elle décrocha avec sa voix joviale et enfantine :
— Alloooo !
— Helloooo! Où étais-tu passée beauté ? disait cette voix familière à l’autre bout du fil.
— Margarèthe ! Quelle joie de t’entendre ma chère ! Comment vas-tu ?
— Je me porte comme un charme ! Daniel est adorable. Je me sens presque chez moi ici, à New York et toi ? Raconte !
— Sacrée veinarde ! Je suis heureuse pour toi. De mon côté, eh ben, tout va bien dans le meilleur des mondes possibles : Je reprends le boulot dans exactement 10 heures et 30 minutes.
— Ah ! J’avais presque oublié ! Bonne reprise ! En fait, Anna, Daniel et moi, nous organisons une grande soirée pour fêter notre première année de mariage, nous prévoyons cet événement pour Noël, on a pensé à toi et on t’a réservé un billet aller-retour pour New York. Alors ! T’es contente ?
— Euhhhh ……….. ! Sans voix, Anna resta bouche bée.
— Anna, t’es toujours à l’appareil ?
— Oui, je suis là Maggi ! Et bien, toi ! Tu ne cesseras jamais de me surprendre ! Je te remercie ma chérie, mais tu n’aurais pas dû te donner cette peine.
— Tu es ma meilleure amie, ma confidente, mon alter-ego, c’est normal ! Non ? Bon, tiens-toi prête, Noël est là dans trois mois. On a hâte de te revoir Daniel et moi, on va bien s’amuser ! Je file, je t’embrasse ma cocotte, good night !
— Au revoir Maggi, mes amitiés à Daniel et merci encore.
Abasourdie par cette nouvelle, Anna resta un long moment à rêvasser, New York ! The Big Appele ! Elle n’en revenait toujours pas et dire que dans trois mois, elle s’envolera pour un nouveau monde et qu’elle flânera dans les rues de cette ville qui ne dort jamais, où tous les rêves se métamorphosent en réalité. Ses collègues seraient vertes de jalousie. Passer les vacances d’hiver à New York ! La classe ! Pas question de leur susurrer un mot à ces pimbêches. La vie privée est un sanctuaire dont la clé doit être soigneusement gardée et surtout jamais prêtée, telle était la devise d’Anna et il n’était pas question de la violer.
Après avoir pris une bonne douche, Anna se glissa dans son lit et se lova contre son doudou qui ne la quittait presque jamais. Le sommeil, farceur comme il était, lui joua un de ses mauvais tours. Mais, Anna n’était pas du genre à se laisser faire, elle le gronda affectueusement. Honteux, il lui promit une douce nuit bercée de rêves.
Le lendemain, à midi, la sonnerie retentit. Anna se dirigea à contre cœur vers le bureau du directeur, elle détestait les réunions, les discours pompeux et grandiloquents. Le directeur de l’établissement prit la parole solennellement souhaitant la bienvenue à tous les éducateurs présents dans ce huis-clos annuel. Anna ne l’écoutait plus, elle se voyait déjà faire les boutiques avec Maggi, Ah, cette reine du shopping ! Manger un hot-dog et visiter les musées de la ville. Ah ! Comme elle adorait les musées, ces lieux si mystérieux et si envoûtants !
— Anna ! Tu veux un gâteau ?
Une voix d’ogresse la tira de ses songes
— Non, merci Henriette !
Après une longue journée de travail qui se résumait dans les présentations, les retrouvailles chaleureuses et hypocrites entre collègues, Anna prit le chemin de la maison. Oh que c’est bon de se retrouver chez soi Au chaud ! Au calme !
Les trois mois se sont écoulés comme une eau limpide . Le jour J, Anna prendra l’avion mais n’atterrira jamais à New York, l’avion sera détourné : Épouvante, adrénaline, le spectre de la faucheuse plane en plein ciel. Anna vivra sa plus grande peur mais aussi sa plus belle histoire d’amour ! (car voyez-vous, c’est en frôlant la mort de près que les sens et les sentiments décuplent) Coup de foudre dans les airs, Anna tombera amoureuse de l’un de ses ravisseurs. Quand son regard candide croisera celui de son bourreau, la vie de la jeune femme prendra un tout autre tourant, « pour le meilleur et pour le pire…N’est-ce pas ce que l’on dit? »


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· Texte de Colin Vettier ·

Bonne parole

Assis devant le curé, Tom fut pris d’un doute soudain. Une longue barbe grisonnante, des cheveux hirsutes et une paire de sandale donnait à l’homme d’Église un air inoffensif (probablement avait-il été un hippy dans les années soixante). Mais il y avait dans ses yeux un air sombre, accentué par l’endroit mal éclairé et la multitude de cierges dont les flammes oscillaient tout autours d’eux. Son visage était grave et ses mains se tordaient sur quelques pages imprimées qui comportaient sûrement le déroulé de la cérémonie et son discours.
Tom avait toujours trouvé louches les gens qui consacraient leur vie à Dieu (en particulier lorsqu’il interdisait le mariage). Élevé à saine distance de toute religion, il n’avait jamais été trop à l’aise dans les lieux de culte.
Mais voilà, il était tombé amoureux d’une croyante (« une catho en plus ! » s’était exclamée sa mère), alors quand vint le moment de parler d’avenir, la question du mariage s’était posée. Ou plutôt imposée, avait pensé Tom, puisque pour Amélie, l’étape était non négociable. Et à l’église de surcroît ! Très vite, Tom avait réalisé qu’il n’y aurait pas de compromis possible et avait donc rangé son argumentaire d’athée pour se laisser emporter dans le projet d’une cérémonie religieuse.
À sa droite, Amélie rayonnait : ses joues rougeoyaient, ses yeux pétillaient et elle souriait. La robe blanche lui serrait la taille, poussant ses seins vers un décolleté pigeonnant et accentuant la courbure de ses hanches pour finir dans une cascade de dentelle. Elle était belle à mourir et Tom était heureux (encore plus quand il pensait à ce qu’elle portait sous la masse de voilage). Bientôt la cérémonie s’achèverait, ils salueraient la famille, les amis, et tout un tas de parents éloignés que l’un, l’autre ou les deux connaissait à peine ou pas du tout. Puis le cortège se dirigerait vers le gîte, là où la vraie fête commencerait.
Le prêtre lu un passage de la bible que Tom écouta d’une oreille distraite, préoccupé par des détails logistiques et l’angoisse d’avoir oublié quelque chose. Est-ce qu’il avait bien prévu une place pour mamie dans une voiture du cortège ? Est-ce que ses parents (divorcés) sauraient être courtois l’un envers l’autre ? Est-ce qu’ils avaient prévus assez d’alcool ?
Tom se demanda si la cérémonie s’éternisait ou si ce n’était qu’une impression. Impossible de se rappeler s’ils avaient opté pour la messe (la version longue) ou la simple bénédiction (la version courte).
Après un chant, le prêtre alla s’installer derrière son pupitre, ses mains continuaient de torturer les quelques pages imprimées et ne semblaient pas prêtes à s’arrêter. Le silence s’installa dans l’église pour laisser place au crissement du papier entre les paumes moites. Ce devait être le moment personnalisé, celui où l’officiant était supposé parler d’eux (en bien) et leur donner quelques conseils sur la vie maritale chrétienne. Mais le temps passait et l’homme dans son habit clérical avait l’air de batailler intérieurement, les yeux dans le vague.
Tom jeta un rapide coup d’œil vers Amélie. Elle souriait encore : jusqu’ici tout allait bien. Mais que fichait le curé ?
« Amélie. Tom. » La voix grave cassa le silence paroissien pour aller raisonner contre toutes les voûtes de la petite église de province qu’ils avaient choisi parce que c’était pas loin de chez ses parents à elle et que le curé avait l’air sympa. « Tom. Amélie. Nous sommes aujourd’hui réunis pour célébrer votre union et votre amour au sein de la maison de Dieu. » Il releva les yeux et s’éloigna de son pupitre pour se rapprocher des invités, tel un chanteur de rock qui s’éloigne de son pied de micro pour exciter la foule.
« D’habitude, je profite de cette tribune pour évoquer les Corinthiens et l’amour de Dieu…
« Après toutes ces années à officier, je suis toujours autant ému par ces jeunes mariés qui décident de franchir le pas d’une Église pour officialiser leur amour devant une force supérieure. Si mon émotion est toujours aussi forte, au fil des ans elle s’est transformée, progressivement puis tout d’un coup.
« Maintenant, ce que j’éprouve pour les jeunes mariés c’est de l’admiration, beaucoup d’admiration, pour le courage qu’ils ont à célébrer leur l’amour dans un monde qui semble s’enfoncer chaque jour un peu plus dans les ténèbres. Longtemps je me suis plongé dans la bible pour tenter d’y trouver des réponses ou du réconfort. Mais aujourd’hui, j’ai peine à parler de Dieu et de croyance alors que nous n’arrivons même plus à nous accorder sur ce qu’est la réalité.
« Est-ce que ce conflit permanent fait partie de Ses plans ? Est-ce que la destruction systématique de notre environnement au nom du progrès, du profit et de la croissance est l’ultime mise à l’épreuve de notre foi ? Ou est-ce qu’Il nous a abandonné comme un enfant se lasse d’un jouet qui a cessé de le divertir ? »
Tom regarda Amélie. Le rouge de ses joues avait disparu, elle était livide et dans ses yeux se mêlaient incompréhension et envie de meurtre. La seule fois où il avait vu ce regard fut quand elle l’avait surpris en train de regarder une vidéo porno. Il avait sérieusement cru qu’elle allait le poignarder sur place avec le premier objet qui lui passerait par la main.
Le grincement des bancs en bois et inconfortables résonnait dans l’église. Des invités toussaient nerveusement et d’autres chuchotaient.
« Amélie. Tom. La route qui se déroule devant vous s’annonce semée d’embûches et de défis qui ne seront pas que métaphoriques. Choisirez-vous de contribuer à l’avènement d’un monde nouveau, plus beau, plus juste, plus… » L’homme hésita, toucha son étole et leva les yeux vers l’un des vitraux d’où perçait un rai de lumière colorée. Lentement, il retourna à son pupitre et balaya l’assistance du regard. Un rictus doux amer se dessina sur son visage, Tom cru y déceler un peu de pitié mais surtout beaucoup de compassion.
« Pour le meilleur et pour le pire… n’est-ce pas ce que l’on dit ? »


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· Texte de Vincent Caillaud ·

Coup de coeur

Pourquoi ? Je ne veux pas, non c’est impossible.
Vous sentez ces picotements au creux de l’estomac ?
Moi je ne les souhaite pas. Non, m’en voici formel.
C’est merveilleux, oui c’est vrai, c’est intense, tellement.
Mais vous ne me ferez pas changer d’avis.
Mon esprit se brouille déjà, et voilà que je ne pense plus qu’à cela.
Mes mains tremblent, rien qu’à imaginer la prochaine fois.
Oui, je sais que c’est heureux de se laisser rêver.
J’ai envie, énormément, passionnément, à la folie.
Je le souhaite, je le veux… Oh non, que dis-je.
Vous cherchez à m’embrouiller, et à faire naître l’incertitude.
J’ai peur maintenant, en ai-je vraiment besoin ?
Entre le désir et le manque, la séparation reste infime.
Comme entre amour et désespoir, tout peut basculer.
L’abandon que je ne maîtrise que trop bien.
L’absence qui a recueilli mes larmes et mon sang.
Je ne vis que cela, depuis toujours, sans limites.
Oui, j’ai peur de l’inconnu, de cette lumière qui danse en moi.
Et ses papillons peuvent s’envoler, et ne laisser que le vide.
Celui qui envahit tout et ne cède plus rien que la souffrance.
Pourquoi est-ce si compliqué ? Doit-on forcément consommer ?
Et si je ne voulais que contempler ? Je n’aurais que des regrets…
Oh ! Désordre de l’esprit qui torture le corps et les sens.
N’aurais-je jamais dû la croiser, mon âme sœur, ma bien-aimée ?
À présent, je ne peux plus lutter, j’ai besoin d’elle, c’est l’évidence.
Et pourtant n’est-ce pas déraisonnable ? Est-ce bon pour moi ?
Serais-je toujours voué à l’insatisfaction, la finitude ?
Je ne sais plus qui écouter, mon cerveau ou mon cœur.
Le bon sens l’emporte invariablement, mais l’émotion semble si forte.
Les deux envoient des ordres, et me laissent dans l’incompréhension.
Je n’en peux plus, la solitude m’est destinée, à tout jamais.
Le temps est venu de me coucher, me voilà épuisé de toute cette confusion.
Le sommeil me fuit naturellement, m’offrant une imagination débordante.
Que faire ? Dois-je m’y résoudre ? Est-ce que tout à une fin ?
Le cercle se brise, le destin s’en mêle, la vie est joueuse.
Les signes existent, rien ne peut arriver sans changement. Après tout…
Pour le meilleur et pour le pire… n’est-ce pas ce que l’on dit ?


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· Texte de Tuy Nga Brignol ·

Edifier une relation amoureuse à long terme

Dans une relation à long terme
il est souvent nécessaire de revenir à l’essentiel
L’important est ce que l’on veut ATTEINDRE comme résultat
et non pas ce que l’on veut FAIRE
Tout comme un jeune arbre a besoin
de beaucoup plus d’attention qu’un arbre adulte
toute relation naissante exige du temps et de l’attention
pour pouvoir prendre pleinement racine.
La vérité est que nous changeons tous au jour le jour
selon le contexte, les événements, nos humeurs et notre entourage
Autrement dit, nous portons tous en nous de multiples facettes.

Au début de toute relation, il est important
de consacrer des périodes intenses de proximité
pour créer un terrain propice
Une fois qu’elle est devenue plus solide
les partenaires commencent
à orienter à nouveau leur attention
vers d’autres domaines de leur vie
tels que le travail, les loisirs, les amitiés.

Dans un monde exigeant riche en obligations et opportunités
la danse de l’intimité implique toujours de se rapprocher et de se séparer
Passion initiale va inéluctablement s’épuiser car rime avec impulsion
pour laisser place au libre arbitre de chacun.
Nos choix nous affectent plus que nous ne le pensions.
Tout commence par la prise de conscience
et la perception de notre réalité.
C’est à chaque partenaire de faire le choix stratégique naturel et sain
de se rapprocher pour transformer l’euphorie des débuts. …
et faire perdurer le bien-être dans la relation.

Il est illusoire de croire que l’amour est assez fort
pour pouvoir survivre sans attention
Même les arbres matures ont besoin d’eau et de soins pour prospérer.
Chacun de nous a cette capacité d’être à notre propre écoute
pour gérer nos propres émotions au lieu d’être contrôlé par elles.
Il s’agit de trouver en soi son propre bonheur
Ne pas confier la responsabilité de notre bien-être à autrui
Chaque être est unique dans ses pensées, perspectives et comportements
alors ne pas s’attendre à être d’accord sur tout.
Pour faire perdurer une relation à long terme
il est essentiel de se tourner l’un vers l’autre de manière récurrente
avec la même curiosité, la même attention qu’au premier jour.

Bien plus qu’un ressenti, la relation est à enrichir sans cesse
Ne pas oublier le vrai sens de la relation à long terme
Ne pas croire qu’elle peut se développer d’elle-même.
Être authentique en s’efforçant d’être la meilleure version de soi
s’entourer de ceux qui font ressortir ce moi idéal.
Étant dans le même bateau, essayer de maintenir
le bon équilibre entre liberté et intimité
pour garder une relation saine et florissante.

Communication, passion, projets communs et confiance
sont les piliers d’une relation solide et durable
Exprimer la foi et la confiance l’un envers l’autre
pour prolonger la danse de l’intimité
Ne pas jouer un rôle. … ne pas précipiter les choses
se focaliser sur le positif, limiter la fusion
accepter l’autre tel qu’il est sans chercher à le changer
se respecter et respecter le point de vue de l’autre
lui laisser s’exprimer entièrement
Prendre du temps à deux
rire ensemble pour raviver la flamme
Pour le meilleur et pour le pire… n’est-ce pas ce que l’on dit ?


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· Texte de Sylvie Gremmel ·

Le vieux couple

Sur un banc dans un parc, assis main dans la main,
Deux petits vieux sourient et parlent de demain.
La météo est belle et les fleurs printanières
Répandront leur parfum dans la douce lumière.

Ils contemplent le lac et le saule-pleureur
Qui abritait jadis leur tout nouveau bonheur,
Premiers baisers timides, promesses et partage,
Et puis ce jour unique : la demande en mariage.

Ils ont connu la grâce des amours débutantes,
Se sont bâti une vie pleine de joies brillantes.
Assis là, sur ce banc, émus, ils se souviennent,
Mais c’était juste avant que la guerre ne survienne.

Longs mois interminables, séparation cruelle,
Elle ne pensait qu’à lui, il ne rêvait que d’elle.
Journées vides de sens, nuits emplies de supplices,
Et puis soudain, la joie, le jour de l’armistice !

Ils ont eu trois enfants qu’ils ont bien élevés,
Ils revivent l’instant où, pleine de fierté,
Elle lui a présenté leur tout premier garçon,
Cette douce chaleur, cette tendre unisson.

Revois-tu notre fille le jour de ses dix ans,
Riant de pur délice devant ce chaton blanc
Dans son petit panier orné d’un ruban bleu ?
Et le petit dernier, tardif cadeau de Dieu ?

Te souviens-tu d’Ulysse, notre tout premier chien ?
Qui courait comme un fou et jappait pour un rien,
Pour une feuille morte ou un oiseau qui vole ?
Puis sont venus Bessy, Calypso et Pat’Folle.

Assis devant ce lac, souriant avec amour,
Ils semblent un jeune couple à son tout premier jour.
Mais le mot est présent, tapi dans leurs esprits :
Ce mot qui fait si peur, ce mot que l’on maudit.

Deux petites syllabes pour un si grand chagrin :
« Cancer »… triste compte à rebours les menant vers la fin.
Ils se serrent et s’enlacent pour se réconforter,
Les deux alliances brillent sur leurs deux mains ridées.

Dans cette petite église, il y a bien longtemps,
Nous nous étions unis jusqu’à la fin des temps.
La Mort, nous séparer ? Quelle idée impensable !
Même elle nous trouvera soudés, indissociables.

Il ferme alors les yeux, elle essuie une larme,
Mais elle se soumet, sans scandale ou vacarme.
Attends-moi, mon amour, je te rejoins bien vite,
Ne crois pas que j’aie peur ou même que j’hésite.

Nous suivrons ce chemin en nous tenant la main,
Quel que soit l’avenir ou quelle que soit la fin,
Avec pour tous bagages nos plus beaux souvenirs,
Nos espoirs, nos regrets, nos projets d’avenir.

Elle pousse alors un long soupir tandis que s’enfuit son esprit.
Pour le meilleur et pour le pire… N’est-ce pas ce que l’on dit ?


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· Texte de Stephan Aurimond ·

Villa

Sur la terrasse de la villa endormie
Sommeille la pleine lune des vagues en languies
Déraisonnablement soufflées par les vapeurs cubaines
Ils discutent de l’aube, point de dilemme.

Sur la terrasse de la villa
Au deuxième je le crois
Il ose une danse sous les rayons alphas
L’alcool se mêle aux scenarii
Douce folie, sans devenir troublant.

Sur la terrasse
Rien ne se passe
Une caresse de nos libertés
Remis à plus tard
Remis à jamais
Les caresses s’envolent
Qu’on ne sait embrasser.

Sur la terrasse
De la villa la nuit
Douce paresse aux promesses d’oublis
J’aurais souhaité une nouvelle
Sur nos romans déjà écrits
Mille et une inspirations d’Italie.

Nous nous recroiserons dans la villa
Peut-être ?
Un sourire détourné
Sans profession de toi.
Sur la terrasse de la villa endormie
Mille et une nuits d’Italie
Pour le meilleur et pour le pire… n’est-ce pas ce que l’on dit ?


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· Texte de Sandrine Drappier ·

« C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons. »
J’ai mis un petit moment avant de retrouver mes esprits,
Avant de me rendre compte que je gisais dans ce champ
Avant d’apercevoir ma voiture sur le toit un peu plus loin
Et j’ai pensé à Rimbaud, juste avant de penser à elle
J’avais cru que ce moment n’arriverait jamais
Je l’avais attendu, espéré, et puis craint
Et j’avais fini par accepter qu’il n’ait jamais lieu.
Je n’ai pas pleuré ce jour-là, le jour de son départ,
Le jour de sa mise à mort, ce soir terrible
Je me suis senti vide, imperturbablement vide
Comme si son cerveau écrasé écrasait aussi le mien
Comme si son nez fracassé me fracassait aussi
Comme si ces vingt coups portés je les avais reçus
Comme si sa vie partie, la mienne allait s’en aller aussi
J’ai attendu la mort puisque sa vie ne reviendrait pas
Le reste n’a plus eu d’importance ensuite
Me défendre, m’expliquer, dire mon mal être
Hurler mon amour pour elle
La moindre de mes paroles devenait indécente
Gueuler de douleur, expulser cette rage en moi
Tourner comme un lion en cage
J’ai voulu crever mais crever aurait été une fuite
Je voulais expier, me souvenir chaque jour
Regarder la bête dans le miroir
Et frapper ma tête contre les murs érigés devant moi
Hurler mon amour pour elle qui ne partait pas
Malgré son absence
Gueuler au manque, à l’overdose
Je sais, ça peut sembler à tous immonde
Je sais, ça m’est interdit de l’aimer encore, de l’aimer toujours
Et pourtant, rien ne change, son visage en moi à chaque instant
Mon amour et mon enfer
Je suis resté emmuré vivant, presque mort
Seul à supporter celui que j’ai été cette nuit là
Et quand elle a cherché à entrer dans ma vie après
Je l’ai rejeté ce souvenir de nous avant
Je n’avais plus le droit de même penser à elle
Monstre que j’étais désormais
Je l’ai chassée poings enfoncés
Et j’ai cherché à combler son vide, son absence, son dernier râle
À hurler mon manque d’elle, mon cerveau qui explose de haine de moi
Les années ont passé. Déraisonnables. Un vivant emmuré volontaire
Je l’ai aimée à mort. Rien ne peut être pardonné
Aucun matin n’apporte de réconfort
Toutes les nuits me ramènent à cette nuit là
J’ai attendu les pleurs, le chagrin, les sanglots,
Me laisser submerger par la douleur de l’avoir perdue
Et rien.
Jusqu’à ce jour, 18 ans plus tard,
La voix de cette autre femme dans l’habitacle de la voiture
Dans l’autoradio, une voix lancinante, cristalline
« Je ressens dans mon corps dans ma tête
Je le sens dans mon cœur, dans mes veines
Ton parfum est ancré dans mes draps
Ton prénom est indélébile dans mes pensées »
Et les larmes déferlantes
Les larmes à torrent, le bide ouvert de douleur
Plaie béante, bête rampant à terre
Hurlant ma rage mon dégoût de moi
Hurlant ton absence
Mon amour à mort
Jusqu’à ces phares, devant moi, m’éblouissant
« Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »
Je t’ai aimée, Marie, aimée à mort
Pour le meilleur et pour le pire…N’est-ce pas ce que l’on dit ?


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· Texte de Philippe Botella ·

Mansour :

Je regarde cette page et ma vue s’illumine.
La page est pourtant blanche, mais elle s’enlumine.

Ma page devient plage…
Une épave qui languit,
Me raconte sa vie,
Me raconte ses âges :

« Je naquis près d’une anse, sur un lit de galets
Mon roi sera l’Anchois…
J’ai croisé les baleines sans jamais en blesser
Mon roi était l’Anchois…
J’ai bravé les tempêtes, sans jamais chavirer
Cale débordant d’Anchois…
En sainte bienfaitrice, j’ai été couronnée
Lors des fêtes de l’Anchois…

Je fus abandonnée, en rebord d’un fossé
Car il n’y a plus d’Anchois !

On m’a ressuscitée
On m’a rebaptisée.

Je m’appelle Mansour, et j’ai offert mon pont
Aux roches acérées qui bordent le Cap Bon
Mais elles ont respecté mon œil peint sur la proue…

J’ai ramené les poulpes aux bras torses et souples
Et les poissons de roches et les seiches en couple
Je n’ai jamais manqué, j’ai l’œil peint sur ma proue…

J’ai suffoqué les jours sous des soleils de plomb
Et grelotté les nuits aux assauts des grêlons
Sans jamais dévier, mon œil peint sur la proue…

Au large de Kélibia, quand les dauphins jouaient
J’allais à leur rencontre pour ensemble danser
Ils regardaient, rieurs, mon œil peint sur ma proue…

Mon matelot est vieux et il a délaissé
La pêche et ses plaisirs, la mer et ses dangers
Et je suis, asséchée, un œil… peint… sur ma proue…

La rouille s’est affairée sur mes clous et rivets
Mon mât s’est affaissé, mes bordages ont cédé.
Mansour… Je revivrai. J’ai mon œil sur ma proue ! »

Pour le meilleur et pour le pire…
N’est-ce pas ce que l’on dit ?


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· Texte de Martine Laguerre ·

Le destin d’Anne Sophie

Ce vingt-cinq novembre, Anne Sophie, Baronne de la Chattière allait fêter ses trente-cinq ans. Elle était encore célibataire au grand désespoir de ses parents. Ils espéraient toujours le meilleur parti pour leur progéniture : un homme issu de la noblesse, digne de leur Baronnie ; tout au moins un Marquis, peut-être un Duc ! Nonobstant un patronyme évocateur, peu de minets étaient attirés par la demoiselle.
Malgré les rares prétendants, notre Catherinette déclinait les avances de messieurs qui se présentaient à elle, considérant qu’ils étaient, ou trop Comte ou pas assez.
Mademoiselle se révélait très difficile dans ses choix. L’inverse devait l’être aussi.

Anne Sophie n’était pas, à proprement parlé, une jolie fille. Pour autant elle n’était pas laide. La décrire serait un poème qui s’apparenterait davantage à du Rabelais qu’à du Verlaine. D’aucuns disaient qu’elle avait un physique. Son visage était particulier : asymétrique, selon quelques amateurs d’art Picassien ; au relief incomparable, selon certains géographes. Sa chevelure retenue en catogan et les lunettes foncées qu’elle chaussait continuellement à cause de la pâleur de son iris, rappelaient un peu ce couturier à l’accent berlinois.
Sa silhouette longiligne se déplaçait en quinconce avec l’élégance d’un top model. Ses mains longues et fines au nombre de doigts impressionnants, pouvaient, à elles seules, jouer une sonate à quatre mains. Car Anne Sophie était une virtuose du piano ! de Chopin à Rachmaninov en passant par Delerm et Bruel, son répertoire en faisait une pianiste hétéroclite. C’était là tout son charme, peut être le seul… à qui n’osait s’aventurer à rechercher ses qualités tel un Allan Quatermain !
Anne Sophie n’était pas la moitié d’une imbécile… ni les trois quarts… non, c’était une fille intelligente sauf à dire que, parfois, elle en oubliait le mode d’emploi.
Mais ce soir-là, il était question de fêter ses trente-cinq ans. Pour la circonstance, tout le gratin avait été convié, qu’il fut Dauphinois ou d’ailleurs. Hommes et femmes célibataires constituaient l’essentiel des convives, l’objectif des parents étant de trouver un époux qu’il fut homme ou femme.
Pour l’organisation de la fête, Anne Sophie avait imposé un « dress-code ». Toutes les filles devaient être coiffées d’un imposant chapeau, ridicule si possible. Cet anniversaire méritait le plus grand faste. La presse locale avait même été conviée.
Il était dix heures du matin et Anne Sophie tournait en rond comme un lion en cage. Elle avait pourtant bien petit déjeuner. Elle consulta une dernière fois la liste des invités. Il avait été décidé que chaque personne conviée devait être accompagnée d’un invité de sexe opposé, inconnu de l’hôtesse. Ainsi, plus grande serait la surprise pour Anne Sophie et plus importantes les occasions de trouver l’âme sœur ! Cette géniale idée avait germé dans le cerveau de Madame de La Chattière après qu’une de ses amies y eut semé la graine. Anne Sophie compta cent cinquante convives. « Si aujourd’hui je ne trouve pas chaussure à mon pied, je marcherai en chaussettes le restant de mes jours ! » se dit-elle. Elle ne douta qu’à moitié de l’opportunité de trouver un mari, peu importait qu’il fût ou non de la noblesse, un roturier ferait tout aussi bien l’affaire. Son titre de Baronne et son importante dot auraient la capacité de rendre un homme aveugle.
Pour pousser la laideur à son paroxysme et ainsi mesurer l’intérêt que certains mâles porteraient à sa personne, elle s’attifa de vêtements très voyants et se coiffa d’un chapeau de quarante centimètres de haut représentant un clocher surmonté d’un nid de cigognes.
À vingt heures trente, tout le monde était arrivé. Anne Sophie attendit ce moment pour faire son apparition sous les ha ! les ho ! exclamés avec pondération. Comme pour annoncer un début de parade courtisane et trouver un élu à son cœur, elle s’installa au piano pour interpréter une pièce musicale en La Mineur de sa composition : « lettre à l’Elysée ». Une partition nouvelle, des mesures rapides, une montée en gamme, puissante ; telle était la loi musicale selon Anne Sophie. Dans la frénésie du tempo, un œuf tomba du nid.

Le garde des sots, chef du service psychiatrique de l’hôpital Saint-Âne, charmé par la prestation de l’hôtesse, s’empressa de lui en faire part. Elle lui sourit aimablement, lui offrit une coupe de champagne et l’abandonna à ses compliments.
Un chirurgien plasticien, patron de la clinique « Cour des miracles », la félicita et lui proposa un devis pour la remodeler de pied en cape. Ainsi restructurée, en ferait-il sa légitime épouse. Le jugeant plus entrepreneur qu’entreprenant, elle lui intima d’aller jouer ailleurs avec sa pâte à modeler et sa paire de ciseaux.
Puis très vite Anne Sophie fut encerclée par toute une gente masculine désireuse de la congratuler. Tous se confondaient en superlatifs plus élogieux les uns que les autres mais la demoiselle les jugeait trop flatteurs, trop courtisans. Elle ne suscitait pas le désir et s’accommodait de cette situation. À l’évidence, ces flagorneurs étaient plus attirés par ce qu’elle représentait que par ce qu’elle était vraiment. Elle les écouta d’une oreille distraite.

Soudain, Madame de La Chattière annonça enfin le début des agapes. Aucun plan de table n’avait été prévu afin de laisser le destin opérer. Néanmoins, l’alternance homme-femme était une condition. Après quelques minutes de remue-ménage, chacun trouva un espace pour son séant.
Anne Sophie, revenue de l’endroit réservé aux dames dans lequel elle avait réajusté son couvre-chef, s’installa à la seule place restée libre. Elle jeta un œil de part et d’autre de son siège, soucieuse de savoir de quels énergumènes le destin l’avait flanquée. Son voisin de gauche remua les mains avec précision pour lui exprimer la joie d’être à ses côtés. Elle l’en sut gré en inclinant sa tête …d’où un œuf chût qu’elle rattrapa in extremis. Son voisin de droite déplaça sa canne blanche pour ne pas l’indisposer. « Me voilà bien entourée, se dit-elle, un sourd-muet et un aveugle ; quelle idée m’a pris d’aller réajuster ce foutu chapeau ! ».
C’est avec le velouté de citrouille que son voisin de droite engagea la conversation. Il la complimenta pour la qualité de sa pièce musicale et pour son interprétation, émettant toutefois quelques petites observations quant à certains passages. Elle s’étonna de ses connaissances en la matière et se surprit à vouloir en savoir davantage sur cet homme qui ne craignait pas de l’offenser par ses remarques et qui à aucun moment ne pourrait la juger sur son apparence. Ainsi apprit-elle qu’il était musicien jouant de plusieurs instruments. « Pourvu, se dit-elle, qu’il ne joue pas du pipo ! » Pendant toute la durée du repas ils n’eurent que la musique sur les lèvres.
A gauche, silence radio puisque fréquence zéro.
Puis ils parlèrent chevaux, équitation. Ils montaient tous les deux mais à un rythme qu’ils auraient souhaité plus soutenu. Elle désirait acquérir un étalon endurant et doux à la fois, lui rêvait de trouver une jument patiente et affectueuse.
Il aimait les histoires, elle appréciait de les lire. Il avait quarante-deux ans, elle en avait trente-cinq ; il était veuf, elle célibataire ; c’était un roturier, elle était Baronne ; il aimait la musique de sa voix, elle aimait la douceur de ses mots ; elle n’était pas vraiment laide, il était ordinaire ; elle ressentait une inclination pour lui, lui un penchant pour elle ; elle sentit une accélération des battements de son cœur, lui une augmentation de sa pression artérielle…
« Je crois, se dit-elle, que j’ai trouvé mon guide, celui qui m’aidera à trouver le chemin du bonheur. Ses ténèbres sont empreintes de clairvoyance ».
Dans un geste de joie, elle arracha son chapeau le lança en s’exclamant « pour le meilleur et pour le pire… N’est-ce pas ce que l’on dit ? »


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· Texte de Lola Cesbron ·

Pensée à toi

Pensée à toi depuis l’arbre de mon enfance,
depuis mes branches tortueuses,
Pensée à toi et désir de te pencher,
de verser ta coupe, de t’étendre sur le sol,
de couper ton verre, d’embrasser ta peau,
et de découper tes sandales pour que tu ne puisses plus marcher.
Pas de regret, pas de remords, pas d’amour dans ma voix,
qui reste élancée, prête à t’enlacer, Fortement.

Pensée à toi depuis les courbes muettes,
des saisons qui s’effacent;
depuis le creux de ton coude,
penchée à ta fenêtre;
Pensée à toi et envie de te faire disparaître,
d’étreindre tes murmures, d’éclabousser ton rire
de mes envies de morsure.
Pas de regret, pas de remords, pas de tristesse dans ma voix,
qui reste divisée, prête à me séparer de toi. Regrettablement.

Pensée à toi depuis mes yeux harnachés
à tes lèvres grises de barbelés,
déroutantes de tendresse;
Pensée à toi, échevelée, envie d’ouvrir ta veste,
d’accrocher à ton coeur des myriades d’étoiles, des petites épées
dans tes prunelles, envie de t’écourter;
Pas de regret, pas de remords, pas de malice dans ma voix,
qui reste sereine, prête à attenter à toi. Létalement.

Pensée à toi depuis la terre souveraine,
de la dépouille à envolées vétilles aux dépôts de semence infertile,
couchée sur la plaine;
Pensée à toi et à ton humble souvenir,
Pas de regret, pas de remords, pas d’ennui dans ma voix,
qui reste prononcée : Pour le meilleur et pour le pire…
n’est-ce pas ce que l’on dit ?


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· Texte d’Eva Lebois ·

Le train

D’habitude, Kayna prenait le train avec sa maman. Elle lui posait des tas de questions et sa maman lui répondait toujours calmement, en essayant de lui expliquer au mieux tout ce qu’elle savait. Ce jour-là était différent, Kayna était toute seule dans le train et elle regardait les autres passagers avec de grands yeux. Le train était sous-terrain, alors, c’était tout ce qu’elle pouvait observer. Elle avait été déçue quand elle avait remarqué ce détail car, d’un naturel extrêmement curieux, Kayna adorait prêter attention à chaque détail qui l’entourait, aux cailloux sur la route, aux fleurs au bord du trottoir, et, surtout, aux paysages qui défilent derrière les vitres des trains.
Elle était installée sur un siège trop dur décoré d’un motif floral abstrait, dans des couleurs sombres et laides. Une douce odeur de cannelle flottait dans le wagon et Kayna se rappela que Noël approchait. Sa maman allait commencer à faire ses fameux gâteaux à la cannelle ! Kayna évalua l’heure qu’il pouvait être, même si elle ne pouvait pas voir le ciel, et se dit qu’elle ne verrait pas son sapin ce soir. Il était déjà assez tard et, bien qu’on ne lui ait pas dit combien de temps durerait le voyage, le train n’avait pas l’air de ralentir.
Le siège en face de Kayna était vide. Enfin, presque. Elle y avait installé Léonard, son doudou en forme de renne qui la suivait toujours pendant les grandes aventures. À côté de lui, un vieux monsieur envoyait de doux sourires à la petite fille et à la vielle femme assise en face de lui. Il n’avait rien dit du trajet mais une aura de gentillesse et d’amour se dégageait du couple. De l’autre côté du couloir, deux sièges étaient occupés par des adolescents. Ils semblaient timides, presque craintifs, et cachaient leurs mains entrelacées sous un manteau. Ils avaient des blessures sur les bras et le visage, ce qui inquiéta un peu Kayna avant qu’elle se rende compte du visage triste des deux garçons. Ils avaient l’air absolument inoffensifs. Elle leur sourit.
Une dame d’environ trente ans était assise derrière l’un des garçons. Elle était étrangement penchée d’un côté et gémissait doucement à chaque sursaut du train. Kayna comprit qu’elle était blessée quand le visage de la femme se découvrit et qu’elle vit son expression de douleur. Sa main était posée sur ses côtes et Kayna pensa qu’elle était peut-être tombée dans les escaliers comme elle l’avait fait une fois. Elle avait raison, c’était douloureux.
Le train ralentit doucement. La voix dicta « Chance » sur un air presque interrogatif, puis, après quelques secondes, elle répéta « Chance ! » d’un ton plus affirmé. Le train s’arrêta complètement. Kayna regarda le quai, intriguée. Elle observa les carreaux blancs, et le panneau bleu roi qui indiquait le nom de la station. La femme blessée se leva difficilement, toujours penchée dans une position peu naturelle, et descendit du train. On entendit un klaxon au loin.
Kayna ne se souvenait pas qu’on lui ait indiqué où s’arrêter, en fait, elle ne se souvenait pas de grand-chose, mais elle sentit qu’elle ne devait pas descendre à cet arrêt. Alors, elle dit bien fort à Léonard : « Non Léonard ! Je sais que tu es pressé de sortir prendre l’air, mais on ne descend pas maintenant. » Elle adressa un grand sourire au vieux monsieur, toute fière de lui montrer comme elle était une bonne maman.
Une sonnerie retentit pour prévenir de la fermeture des portes et le train repartit.
Un bruit étouffé fit relever la tête à Kayna. Sur sa droite, l’un des deux garçons pleurait. Il voulait rester le plus silencieux possible et tentait de couvrir le bruit avec sa main. Son ami le regardait, l’air plus triste que jamais, et lançait des regards inquiets vers le couple de personnes âgées. La femme, sur un ton incroyablement doux, le rassura : « Nous ne te voulons pas de mal. Personne ici ne s’en préoccupe. » Elle dit ces derniers mots en esquissant un geste vers le deuxième garçon et leur sourit à tous les deux. Kayna ne savait pas de quoi elle aurait pu se préoccuper, mais elle trouva l’intervention de la femme très utile car les garçons se tinrent enfin la main aux yeux de tous et arrêtèrent d’avoir l’air aussi terrifiés.
Le train ralentit encore une fois. Un quai apparut derrière la fenêtre et Kayna essaya de lire le nom de la station avant que la voix ne la prononce. Elle se concentra au maximum et décrypta doucement H-O-P-I-T… Mais la voix la devança : « Hôpital de Bonne Espérance ». Kayna eut soudain l’impression lointaine de reconnaître cet endroit. Elle ne savait pas d’où lui venait cette idée. « Hôpital de Bonne Espérance » répéta la voix. Mais… c’était son arrêt !
Sans savoir comment elle en était soudain si certaine, Kayna attrapa Léonard et couru hors du train. Par la fenêtre, elle fit un signe au couple de personnes âgées et la sonnerie retentit. Tandis qu’elle continuait de leur dire au revoir et que le train s’éloignait, une main saisit la sienne. Elle releva la tête et vit le garçon qui pleurait quelques minutes avant à ses côtés, lui tenant la main. Lui aussi faisait signe à quelqu’un dans le train. À son amant.
Le train disparut totalement dans le long tunnel et Kayna sentit la main du jeune homme la lâcher. « Attend, t’as quoi aux bras ? » demanda-t-elle en le voyant prêt à partir. « C’est rien, c’est guéri maintenant. » répondit-il en pleurant doucement. Kayna baissa les yeux sur les bras du garçon et, en effet, ses blessures disparaissaient à vue d’œil. Rassurée, elle se tourna vers les panneaux et ouvra grand les yeux en en découvrant un qui indiquait « maman ». Elle se précipita vers la sortie après avoir dit au revoir au garçon. Il regarda son crâne trop lisse s’éloigner. Quand elle disparut, on entendit un bip bip au loin, comme ceux des machines qui contrôlent le rythme du cœur dans les hôpitaux.
Seul sur le quai, le garçon était complètement perdu. Il regarda les panneaux un à un. Ils ne lui évoquaient rien. Il se retourna, observa ceux de l’autre côté et tomba enfin sur le sien. « Charlie », son petit frère. Il se retourna vers les rails, regarda le tunnel dans lequel avait disparu son premier amour, éclata en sanglots et sorti de la station. On entendit des mots résonner au loin, « sale PD, j’ai pas élevé une tapette moi… ».
À l’intérieur du train, le garçon avait pris la place de Kayna à côté du couple de personnes âgées. Il les laissait le réconforter comme ils le pouvaient et les écoutait parler. « J’ai bien cru que cette petite allait rester avec nous… Je n’aurais pas eu la force de l’accompagner jusqu’au dernier arrêt. » déclara la femme d’une voix brisée. Son mari répondit, les yeux dans le vide : « J’ai eu peur aussi. La moyenne d’âge de ce wagon est déjà bien trop basse… »
À mesure que le train ralentissait pour la dernière fois, les trois voyageurs restants se serraient un peu plus, histoire de se rassurer. La femme passa un bras autour des épaules du garçon et offrit son autre main à son mari. La voix dit « Repos » d’un air interrogateur, puis répéta « Repos ». Le train s’arrêta complètement. Les trois amis prirent une grande respiration et se levèrent. La station ressemblait aux autres, à un détail près, elle n’avait pas de panneau, pas de sortie. Une grande femme vêtue de noir accueilli les voyageurs. Elle avait la voix grave et, dans sa main, elle tenait une faux.
La vieille femme se tourna vers son mari, la main tremblante dans la sienne, et leva des yeux apeurés vers lui. Il eu un sourire triste, et, juste avant de suivre la femme en noir, lui chuchota : « Pour le meilleur et pour le pire… n’est-ce pas ce que l’on dit ? ».


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· Texte d’Emmanuel Brasseur ·

Acrylique

Ce soir, elle est heureuse parce tout a une fin.
Elle a rempli la gamelle de Caporal, copieusement, assez pour plusieurs repas. Après ça, il devra se débrouiller seul. Mais avec tous les chats du quartier, il n’aura pas de mal à suivre le mouvement. C’est un peu idiot, mais à cet instant, elle se réjouit de lui avoir donné ce nom. S’il peut assumer son grade, ça l’aidera peut-être à se faire respecter.
Elle a payé toutes les factures aussi. Rien ne traine, gaz, électricité, internet, téléphone. Elle a hésité à fermer les compteurs, mais comme elle a envoyé son préavis, il lui semble que c’est automatique. Quand un nouveau locataire reprend un appartement, les transferts se font tout seuls. Un bel exemple de la simplicité des temps modernes.
Elle va profiter de cette soirée. Il y a certaines choses auxquelles elle veut réfléchir encore. Elle a passé sa vie à penser. Pas une minute de repos pour ses deux hémisphères. Elle croit même qu’elle peut se concentrer sur plusieurs sujets à la fois, même si forcément quelquefois, elle s’emmêle les pinceaux.
Elle se sert un verre, un cru bourgeois. Du rouge. Son père disait toujours, le vin c’est rouge, fin de la discussion. Aujourd’hui, elle partageait son point de vue. Depuis qu’il était mort, il lui manquait terriblement, bien sûr. Mais elle lui parlait tous les jours. Un rituel. Comme ça, il restait au courant de sa vie, elle n’avait pas de secret pour lui. Et puisqu’il ne pouvait pas répondre, elle ne se sentait pas jugée, c’était libérateur. Sa mère, elle l’avait si peu connue que son souvenir ne faisait que planer, sans jamais combler le vide que cette absence avait creusé en elle.
Elle se ressert. « À la vôtre ! » dit-elle à voix haute.
Elle est bien contente d’en finir. Depuis que David l’a laissée, elle a trop de mal à aller de l’avant. Tout ici lui rappelle les jours bénis où la passion flottait dans l’air, diffusant des volutes de désirs qui leur tournaient la tête. S’il entrait là, tout de suite, maintenant, elle se jetterait sur lui, le déshabillerait sauvagement et lui ferait l’amour jusqu’à l’épuisement. Mais il l’a quittée, et elle en est désespérée. Elle donnerait tout pour revenir en arrière. Et le pire dans tout ça, c’est qu’il s’évertue à être gentil. Il veut garder le contact et se montre constamment très agréable, trop. Il a cette étrange habitude de garder une bonne relation avec ses ex. Bien sûr, il voulait se faire pardonner, mais il ne réalisait pas le poids qu’il lui laissait sur les épaules. Il ne comprend pas que la rupture n’est pas acceptée. Elle s’était offerte entièrement, sans retenue, et pas juste physiquement. Son esprit l’avait épousé totalement. Il vivait en elle. Pour le meilleur et pour le pire… La tristesse la ronge en creusant des passages insidieux dans tout son corps. Le malheur est insatiable. Et David est parti sans faire attention aux éclats d’obus. Comme si sa franchise excusait tout. Comme si assumer ses sentiments pouvait le désengager de l’histoire dans laquelle elle dépérissait.
Jamais elle ne lui reprocherait ses choix, alors forcément, lui, il continue comme s’il maîtrisait tout, le vrai, le juste. Mais il ne prend en compte que ce qu’il voit, sans envisager ce qu’elle imagine. Et elle, elle ne peut s’empêcher de l’attendre.
Et aussi, il y a cette pseudo carrière qui ne la mène nulle part. Elle était entrée dans cette boite de communication sur la base de projets qui devaient lui offrir des opportunités. Mais rien n’avance, en tout cas pas assez vite et depuis trois ans, rien à signaler à l’horizon, le calme plat. Elle se sentait se ramollir et la rivière devenait profonde, elle perdait pied silencieusement.
Elle se souvient de tout. De l’étudiante, fonceuse, toujours sur mille projets en même temps, l’art et le sport, et les amies. Comment la vie peut-elle changer en si peu de temps ? Une savonnette parfumée lui avait glissé d’entre les mains. Tout ceci semblait sans importance quand David était à ses côtés, cela s’inscrivait dans son engagement envers le couple. Mais à présent, l’évidence de son échec lui sautait au visage comme un tigre enragé. Elle avait délaissé ses passions, la peinture et l’écriture. Elle se remémore quelques expositions réalisées, plus jeune, et aussi son premier roman qui était presque achevé. Mais elle avait empaqueté tout ça aux oubliettes pour maintenir alerte la flamme amoureuse… Tout ça pour ça. Quel gâchis !
Et si… Où avait-elle relégué son coffret d’acrylique ? Ça serait drôle d’essayer. Elle reprend un verre et part fouiller le placard du fond du couloir. Elle est certaine de l’avoir rangé quelque par ici… où là. Elle met enfin la main dessus. Elle regarde le coffret. Elle n’a pas oublié le jour où son père le lui avait offert. « Merci papa ». Elle l’ouvre et caresse les tubes. Certains pinceaux semblent secs, mais d’autres sont en parfait état.
Pas de toile. Pas grave, elle pousse le canapé et se prépare à peindre sur le mur. Ce soir, c’est comme ça, rien n’a d’importance. De toute façon, elle rend l’appartement. Le proprio pourra passer du blanc par-dessus. Alors elle répand les couleurs primaires dans le couvercle. Elle y prépare ses mélanges. Elle ajoute du noir et du blanc et travaille ses teintes. Ses yeux brillent. Elle commence par un grand cercle, comme une cible. À l’intérieur elle y trace ses frustrations et ses déceptions. Le thème de la soirée. Elle remplit son verre et vide la bouteille. Les couches se superposent, la nouvelle masquant en partie la précédente. Elle retrace sa vie, sa mère, son père, son amour, sans forme, sans figuration, juste en couleur. Du rouge pour papa, et pour la colère aussi.
Ce soir elle va mourir. Elle a tout prévu. Elle a pensé à tout. Le cercle sur le mur lui confirme que son existence appartient au passé. Rien devant.
Caporal gratte au carreau, elle le fait rentrer. Elle le serre dans ses bras, elle profite de sa douceur. Il ronronne. Elle l’embrasse. Elle pleure. Le vent s’engouffre par la fenêtre ouverte. Fraîcheur agréable. Elle s’approche pour jeter un dernier regard dehors. Dans le ciel, un avion passe. Qui sont ces gens ? D’où viennent-ils ? Il y a quelques étoiles. La lune se lève au-dessus des toits. Elle est heureuse. Tout à une fin.

*

Elle embarque dans le charter sans être certaine de la destination. Elle a pris son billet au hasard, en fonction de la distance et de l’horaire. Il fallait qu’elle aille loin et qu’elle décolle rapidement. Partir, c’est mourir un peu. Alors elle n’était pas tombée si loin de sa première intention. Mais plutôt que d’abandonner, elle se donnait droit à une prochaine vie. Dans le couloir étroit, elle vérifie son ticket, Los Reyes la Paz, Mexique. Un aller simple. Bon choix. Son père avait raison, le vin c’est rouge, comme la colère, comme le changement, comme l’impulsivité. L’ivresse avait été porteuse de sagesse. En s’éloignant de la fenêtre, elle avait repris les pinceaux et sans y penser, a représenté un avion au centre du cercle. La couche finale. L’idée. « Merci papa. »
Installée dans son siège, elle allume son ordinateur. Elle cherche un moment, mais retrouve finalement son tapuscrit dans un dossier enfoui sous une tonne de poussière émotionnelle. Elle allait le finir maintenant. Elle avait trouvé son titre dans le taxi : « Pour le meilleur et pour le pire… n’est-ce pas ce que l’on dit ? »


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· Texte de Yoann Meurdrac ·

Il semblerait qui il y ait une fin à tout. Donc il se terminerait chaque jour des histoires d’amour, des vies, des repas, des films, des discours, des chantiers, des procès, etc. ; en fait il y en a pour tous les gouts : sucré, salé, amer, boueux, sensuel, administratif… Tout se terminerait évidemment. Eh oui ! viens le temps de faire la vaisselle, de plier bagage, de se rhabiller, de la fermer. C’était hier ! C’était le mois dernier. C’était il y a fort longtemps : rien que des souvenirs. Mais au diable la rumeur que tout a une fin ! D’où vient-elle ? Heureusement que pour certain, tout à un début, pour le meilleur et pour le pire… n’est ce pas ce que l’on dit ?


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· Texte de DTJ Nepete ·

Joyeux Noël
On avait droit à une grande conférence sur l’élevage des enfants. Pendant ce temps ma mère bouffait sa serviette en papier, et mon chien le pied de la table. J’aurais donc préféré une conférence sur l’élevage des vieux, ou sur celui des chiens… Ma mère avec Alzheimer et mon chien avec une case en moins, devenaient difficilement gérables. La conférencière mettait d’autant plus mes nerfs à l’épreuve que des enfants, elle n’en avait pas encore pondu un seul. Elle possédait pour tout titre celui de maitresse de ma femme. Ma femme qui après avoir épuisé de nombreux amants louches et tarés, était passée à l’homosexualité. Avec les mêmes critères de choix. La conférencière était une totale réussite sur le plan “louche et tarée”, mais aussi sur le plan ” excitée, bavarde et envahissante”. Mon fils ainé faisait carrément la gueule, privé qu’il était de sa place réservée de donneur de conseils et de leçons. Il se mangeait un ongle avec un regard de tueur, et se maitrisa difficilement lorsque sa fille s’installa câlinement sur les genoux de la conférencière. Il tenta de dériver sur son sujet de prédilection, le golf, mais elle le massacra brièvement en affirmant que c’était un sport de pédés, ce qui, venant d’une gouine, laissa le pauvre biquet bouche ouverte et estomac bloqué. D’autant qu’un fond de vérité le tarauda, lui qui avait mis si longtemps à savoir de quel côté il allait incliner.
Mon second fils se bourrait, comme à son habitude, consciencieusement la gueule, accompagné de sa femme qui espérait sans doute pouvoir ainsi franchir elle aussi la limite des cent kilos qu’elle frôlait depuis longtemps. Ces deux là devenaient de plus en plus amoureux lorsque leur taux d’alcoolémie grimpait, et je frissonnais à l’idée que la cuvette suspendue des toilettes ne résiste pas à leurs ébats s’ils continuaient à se chauffer ainsi.
Mes petits enfants se disputaient en hurlant, et avaient déjà détruit la moitié de la montagne de jouets qu’ils avaient reçus. Ma belle fille, celle qui ne picolait pas, tentait de gérer ses monstres de sa voix de grenouille de bénitier. Elle voulu attraper un merdeux qui passait à côté d’elle, avec une paire de ciseaux pour découper sa petite sœur. Le môme se débarrassa de la bonne du curé d’un grand mouvement de bras qui fit voler la petite jupe plissée et découvrit un mini string en dentelle. Incompatible avec la messe, mais parfaitement assorti aux cornes de son mari.
Mon père loucha très ostensiblement sur les rondeurs de ma belle-fille, et envoya une main conquérante vers son postérieur. Ce qui lui valu une gifle magistrale, ainsi qu’une cascade de qualificatifs vigoureux sur son état mental et sa libido. Il nargua la belle d’un sourire irrésistible. Je connaissais bien son côté rancunier et ne fus pas étonné de le voir couper brusquement la route de la dernière merdeuse de la porteuse de dentelles. Qui s’encastra littéralement dans le fauteuil roulant du papy. Ce qui nous valu quand même, une bonne dizaine de secondes de silence intégral et de tranquillité.
On venait de finir la bûche, et il était donc temps de mettre fin aux réjouissances. La bêcheuse récupéra ses monstres et son cocu de mari, salua l’assistance d’un air pincé, et sortit en tirant sur sa jupe. Les deux alcooliques épargnèrent mes toilettes et s’en furent massacrer les amortisseurs de leur petite voiture. Ma femme et sa conférencière se trémoussaient sur le canapé, sous le regard concupiscent de mon père, tandis que ma mère suçait les queues des nains et des sapins de la bûche. Avec une telle avidité que mon chien sauta brusquement sur ses genoux pour avoir sa part. Ils basculèrent tous les deux. Ma mère brisa le dos du chien, qui n’agonisa guère plus longtemps qu’elle, qui cogna le sol avec tant de force qu’on entendit craquer son crâne. A ce spectacle mon père fut terrassé par le bonheur de voir sa longue attente enfin récompensée, et la douleur de perdre le seul être qu’il aimait vraiment : mon chien. Il s’effondra dans son fauteuil, la bave aux lèvres et les yeux révulsés. Je sus que j’étais orphelin.
Le silence tomba. Je me dis que c’était un merveilleux cadeau de ce Noël.
Pour le meilleur et pour le pire… n’est-ce pas ce que l’on dit ?


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· Texte d’Alain Gauvrit ·

Il suffisait

Il a suffi de presque rien
Pour que l’épine tue la rose
Tu es fragile, je l’savais bien
Il a suffi de pas grand-chose
Je n’ai pas su prendre patience
Pour de ton cœur chercher les clés
Sans m’accorder de ta confiance
Tu t’es ceinte de barbelés

Il suffisait d’un cri
Il suffisait de larmes
Pour effacer le gris
Et déposer les armes…
Il suffisait d’un mot
D’un signe ou bien d’un geste
Pour conjurer mes maux
Et me guérir du reste…

Il a suffi de presque rien
Pour que tu fermes ton armure
Pour que tu rompes tous les liens
Que tu t’entoures de hauts murs
Que puis-je faire maintenant
Pour conquérir ta forteresse ?
Dans ton château point de manants
Je ne suis pas de ta noblesse

Il suffisait d’un cri
Il suffisait de larmes
Pour effacer le gris
Et déposer les armes…
Il suffisait d’un mot
D’un signe ou bien d’un geste
Pour conjurer mes maux
Et me guérir du reste…

Plus rien à faire en ces lieux
De m’éloigner tu n’as de cesse
Je vais rejoindre ma banlieue
Je n’suis pas fait pour les princesses
Je trouverai une villageoise
Robe de bure, sabots crottés
Qui voudra bien que j’apprivoise
Sa primesautière beauté

Il suffisait d’un cri
Il suffisait de larmes
Pour effacer le gris
Et déposer les armes…
Il suffisait d’un mot
D’un signe ou bien d’un geste
Que même à demi-mot
Tu me le dises : reste !

Il a suffi de presque rien
Pour que l’épine tue la rose
Tu es fragile, je l’savais bien
Il a suffi de pas grand-chose
J’n’ai plus de mots pour te le dire
J’t’aurais aimée, tant mieux tant pis
Pour le meilleur et pour le pire…
N’est-ce pas ce que l’on dit ?


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· Texte de Boréal ·

Je me suis posé la question de la circonférence,
et alors ?
Tout explose devant la glace et s’éparpille en dehors.
Ah, Il te dégoutte, laidron !
Je te retourne mon indifférence la plus sincère,
Tes nichons flasques valent bien mon bidon qui t’atterre.

Vingt kilos ou quarante-six centimètres de surplus,
Les mathématiques éclairent cet instant suspendu.
Quelle importance ! Sous la lumière crue d’une ampoule nue, soudain l’évidence.
En mon absence, elle tache le lit durant sa gymnastique anti-semence.

Je méprise son attachement à la vie,
Je méprise son attachement à ma vie,
Je me dégoutte devant cet accoutrement
Devant c’est décourageant. De profil, c’est pire.

Est-ce moi qui ai accueilli la laitance il y a six mois ?
Bébé d’horreur, fatras de sucres, de gras, d’alcool.

Que de commentaires sur cette bedaine spectaculaire ;
Je l’ai accepté et souvent exhibée après plusieurs verres.
Et pourtant,
Ce ramassis de plis, j’aurai voulu le projeter en vomi,
Puis je cédais
Une tranche de pâté et un vin corsé aident l’homme sans volonté

Ce soir, du dégoût dans ton regard, ta face silencieuse
Raconte l’histoire de ces gens qui se séparent
J’aimais cet état, une vie sans alibi
Mais tout cela n’était que pure folie.


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· Texte de Nsanzimana·

La chute de l’imaginaire

Penser être celui qui te correspond,
Vénérer la douceur de tes propos,
Vouloir ériger des voies et des ponts
Pour afin un jour tâter de ta peau,
Espérer mes phalanges dans la savane
Que représentent tes cheveux ondulés,
Percevoir les couleurs de La Havane
Dans tes globes propices pour buller,
Sentir les émotions m’empoigner,
Rêver l’avenir d’un tandem durable,
Chercher à rendre plus que probable
L’union de deux univers éloignés,
M’inventer ta frimousse bien polie
Mais tout cela n’était que pure folie.


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· Texte de Pierre Brunet ·

L’Usine

Je n’ai pas dit mon dernier mot. Je me suis engagé avant tout, pour un but personnel. Trouver l’homme sage et courageux que je souhaite devenir. Le chemin sera long et effrayant et je ne pense pas imaginer ce qu’il pourrait y avoir de pire. Mais je me suis engagé. A la recherche d’une confiance qui me portera vers la ligne de départ. Les souvenirs où j’ai plié le genou face à mon destin se défilent. Et aussi tous les regrets qui ont fait que je me retrouve ici.
Mon esprit s’emmêle, tout en faisant mon sac et mon corps ressent un courant froid qui le traverse. Peut-être de la peur ou de l’appréhension. Dans tous les cas, je ne perds pas un instant pour vérifier tout ce que j’emmène. Oublier le moindre outil et je pourrai dire au revoir à ma vision de la liberté.
Et ils sont encore là, m’empêchant d’accéder à cette chose que je désire tant et qui paraît pour moi inéluctable. Mais ils seront toujours devant moi en agitant leur étendard. Comme si la possession de ce genre d’artifice définissait la noblesse. Je ne suis pas comme eux et je le sais. Mon esprit marche différemment et je ne ressemble pas à une marionnette guidée par l’appétence et l’orgueil.
Pas à pas je reprends mon souffle et je commence à rentrer dans ce que j’appelle “l’Usine”. Un regroupement d’automates qui agissent selon la directive d’un chef d’orchestre à deux aiguilles. Et même moi je suis obligé de m’atteler à ce rythme. Dans ce couloir je vois de la peur et de la fatigue. C’est ce que je vais devoir encaisser durant les prochains temps. Donc je me mets à mon poste et c’est là qu’à débuter mon tour de garde. Long et infini, il donne l’impression de se rallonger à chaque coup que je mets. Heureusement que mes outils tiennent le coup. L’ambiance de ce bâtiment me suffit pour espérer voir un changement. Mais le mot est bien là “espéré”. Ils se payent ma tête avec leurs illusions. Un simple décor de bois qui doit me convaincre de suivre aveuglément leur petite machine. C’est bien là tout le paradoxe, je ne peux pas faire autrement. En sachant qu’ils me manipulent, je continue mes tâches quotidiennes. Petit à petit ma vision ce trouble et je ne voie plus que mon corps paralyser. Je sens qu’il change et, surprenamment, je garde mon calme. En passant mon regard sur mes coéquipiers je ne voie plus mes amis ou même des humains. Il ne reste là que de simple forme exécutant les ordres des mêmes personnages qui me rit au nez.
Soudain, mon corps commence à changer. Lui aussi devient une espèce de pantin qui ne veut pas s’arrêter. Les murs autour de moi deviennent des barreaux de prison dans mon crâne. Et je ne le comprends pas. Comment j’ai pu me faire piéger dans leurs mécanismes. J’ai bien vu que cela était un piège et je me suis persuadé que je pouvais le déjouer.
Une forme noire et blanche commença à s’avancer vers moi. Un bruit sourd ce fît entendre par le chef d’orchestre et tout s’arrêta. Une grande cohue se dirigea vers cette porte maudite et en quelque seconde la pièce était vidé de toute vie. Je suis le seul à rester avec eux et sur le coup, je ne comprends pas pourquoi. Des monstres gigantesques qui se tiennent devant moi en me regardant d’un air soupçonneux. Je crois que je sais maintenant le sentiment que j’avais à l’entrée. C’est de la peur brute.
L’un d’eux se rapprocha de moi et commença un discours :
« Il est temps pour vous de passer à un niveau supérieur dans notre institution. Il semblerait que votre présence soit une source d’inspiration pour vos amis. Je vous invite donc à nous suivre pour vous présenter votre nouveau poste. Félicitation »
« Source d’inspiration », « Amis » – ses mots n’avaient pas de se répéter dans ma tête comme s’ils étaient réels. Mais, félicitations, je ne pensais pas en avoir aussitôt dans mon aventure. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. Sur le chemin je les voie ricaner. Pour quelle raison, je vais bientôt le découvrir. Devant eux, un établi qui surplombait toute la salle. Il me demanda de les rejoindre sur l’estrade. Je vis que c’était ce rôle qu’il voulait que j’endosse.
Il me tendit les deux baguettes et ce qui allait être mon nouveau programme. Je n’en croyais pas mes yeux. Ils voulaient que je prenne la place de chef d’orchestre automate. Le temps commença à ralentir et à finalement s’arrêter. Dans mon esprit si différent, une pensée me traversa le crâne. Et si je leur disais non pour de bon et que j’allais faire une chose qui me plait vraiment. Quitter cet endroit et ce système pour créer ma propre façon de vivre. Et de plus en plus un parasite noir ce développa dans ma tête. Je voyais les responsabilités d’être seul, toutes les personnes qui me lanceront leurs jugements, les longues heures de réflexions dans l’incertitude d’avoir un résultat. Tout ce mélange et ce s’écrase simultanément. Je me sens surchargée par la dose d’information. Pour reprendre mes esprits je me mis de trois quarts et c’est là que je le voyais. Encore un de ses type qui m’avait implanté une sorte de créature qui m’avait implanté ce voile noir. Je me mis à bondir et à m’éloigner du groupe qui était en train de ricaner dans les manches.
En leurs lançant un regard de colère je leur dis :
« Jamais je ne penserais comme vous. Vous n’êtes pas humains et je ne suis certainement pas comme vous. Un jour vous verrez que je deviendrais plus grand encore que votre ambition à écraser les autres hommes telle que nous. Car nous ne sommes pas des robots à votre service »
Le plus grand s’avança vers moi et me lança un regard froid et perçant :
« Nous ne voulons que te protéger. Ton fameux rêve que tu nous décris, il n’est pas réalisable seulement en clament des paroles qui prône la vérité. Tu dis que vous n’êtes pas des robots à notre service ? Je crains que ce soit de ton plein gré que tu sois venu ici. Toi-même tu à passer ton temps à travailler pour nous et à faire ce que l’on ta dit de faire. Et tu penses que c’est aussi facile d’atteindre la liberté. Alors que tu t’enfermes tout seul dans un engrenage fastidieux et complexe. On n’a fait qu’agiter la carotte qui vous a décidé à signer. C’est terminé maintenant ton arrogance à vouloir nous surpasser. L’idée que tu te fais de la liberté. Ne vois-tu pas qu’elle est biaisée par ton propre étendard. Tes propres convictions ou bien même tes propres pensées. Mais tout cela n’était que pure folie.”


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· Texte de Christian Martinasso ·

Déclaration calfeutrée

Alors que chaque nuit de toute ma vie :
En immersion aérienne entre deux eaux d’un lagon bleu, je te recherchais.
En état d’hypnose, je m’enroulais, calfeutré dans les ondulations ouateuses de mes rêveries feutrées à espérer te contempler.

Alors :
Que tout mon corps me réclamait à l’infini tes sourires et ces sensations que toi seule aurait su éveiller.
Que je ne souhaitais que t’effleurer de caresses poétiques.
Alors…
Pourquoi n’avoir jamais osé te déclamer toutes les envies passionnelles et irrationnelles, qui m’invitaient à tenter t’avouer cette déclaration calfeutrée aux tréfonds du cœur brisé de mes pensées.
Maintenant, envolée, reposant sous cette dalle de marbre, le cimetière vidé par la tombée de la nuit, je ne peux, en cachette, que venir subrepticement te déposer ce texte en rouleau de papier bagué par le collier d’or que j’aurai dû enlacer à ton cou.
Il ne me reste plus qu’à parcourir encore quelques temps des chemins de traverse. A survoler le carrousel de ce monde en aspirant à retrouver encore ces sentiments de tendres délicatesses qui m’inondaient dès que mes yeux t’apercevaient. Esquisses de tendresses que je t’offrirai bientôt, ailleurs, sur un plateau diamanter de mes mots amoureux jamais déclarés.
Mais tout cela n’était que pure folie.


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· Texte de Claude Dussert ·

GÉRICAULT
« Le Radeau de la Méduse »
L’orage dévalait venant droit d’Empyrée
Le tonnerre éclatait en roulements sinistres
Les éclairs dardaient jusque dans les bas-fonds.
Les vents sont dominants, les courants sont contraires
Dix hommes tiennent la barre pour maintenir le cap
Secouée, ballotée, saboulée, brimbalée
Sur les bas-fonds d’Arguin la corvette s’échoue.
C’est un marin d’eau douce qui guide la manœuvre
Des cris des hurlements montent des écoutilles.
À grands flots l’eau s’engouffre dans les failles ouvertes
La gite du bateau accentue la détresse.
Un radeau de fortune est construit à la hâte
Sur lequel s’entassent les hommes d’équipage
Les gradés courageux ont spolié les chaloupes.
Le maître à bord s’esbigne abandonne l’esquif
Les matelots c’est rien, tous les ports en sont pleins
Un radeau ça suffit pour tous ces moins que rien.
Pour vivre ce désastre, cette tartufferie
Il faut vous replonger dans l’histoire marine
Vous imprégner d’espoir et croire aux lendemains.
Le naufrage fatal de ce piètre radeau
Témoigne une fois encore que l’héroïsme humain
N’est pas inné chez l’homme et si vous en doutez
Imprégnez-vous d’histoire et de marine à voile !
Mais tout cela n’était que pure folie.


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· Texte de Daniel Encausse ·

Les âmes noires

A l’aube des âmes noires
la terre se disloque
et diffuse des vents toxiques et brûlants.

Toujours plus nombreuses
elles la martèlent
la redessinent en cloaque à l’image de leur suffisance.

Se croyant seules éternelles et fortes
elles s’enivrent d’elles mêmes
se heurtant, étouffant les plus faibles.

A coup de hâche elles se reproduisent
leurs dents taillent nos cris à la mesure de leurs injustices
terreau de nos humiliations.

L’ombre de leurs croyances nous cachant la lumière
elles ensemencent nos peurs d’illusions nouvelles
dans un sale courant gris plongeant jusqu’aux racines de l’obéissance.

Elles tracent nos vies asphyxiées d’une invisible camisole
somnambules aveuglés des moiteurs de l’oubli
ignorants de notre ignorance.

Nous avons bafoué nos silences
érigeant nos pensées en idéologies mutilantes
exécutants implacables de la servitude volontaire.

Traversant les brouillards de nos conditionnements notre horizon s’étiole
l’aventure ensanglantée de la farce humaine s’immobilise lentement
puis bascule.

Bien trop tard pour hésiter
pénétrons la nuit avec violence, engageons le combat
survivre aux armées fidèles, survivre aux terreurs des temps anciens.

Il nous faut entrer en résonance
habiller nos âmes errantes des pierres de lumière
effacer l’illusion d’un espace entre une réalité et une éternité.

La liberté, seul notre cœur profond peut l’imaginer…
la vibration du monde
le souffle de l’invisible mystère.

Juste un regard sur ce qui fut toujours
mais tout cela n’était que pure folie.


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· Texte de Dominique Renaudin ·

Histoire de déménagement

J’ai mis plusieurs jours à ouvrir sa lettre et j’aurais pu regretter amèrement ce délai puisque mon ami Georges, l’artiste, m’invitait « à lui rendre hommage », selon ses termes, à sa nouvelle demeure – une de plus – le dimanche après-midi suivant.

Comme il est surprenant cet homme.
Depuis son avant-dernier déménagement, auquel je croyais avoir renoncé de l’aider de façon adroite, affectée et polie, il avait rompu unilatéralement nos relations.
Après plusieurs appels téléphoniques restés sans réponse et craignant, en insistant, quelque verte admonestation et philosophie moralisatrice sur le thème de l’amitié et de sa consommation, je me terrais dans le froid mutisme du coupable.

Mon égoïsme sous-tendu par ma fainéantise naturelle accentuait d’autant mon sentiment de culpabilité qu’à l’époque des faits, Georges était retombé dans une profonde dépression, celle, dit-on, qui permet aux artistes de s’engloutir au tréfonds d’eux-mêmes pour refaire surface avec une œuvre «oxygénique ».

Georges fait partie de ces artistes pour qui l’œuvre est l’exutoire d’une souffrance témoignant d’un niveau de conscience hors du commun.

Un jour il m’assénât cette réflexion : « La vie est si belle ! Mon code génétique souffre des agissements et des abstentions de l’humanité qui n’est pas encore digne de le recevoir ».

Il était au bord du gouffre de la création et son état, somme toute, ordinaire, mais auquel je ne m’accoutumais pas, ne laissait pas de m’inquiéter alors même que je l’abandonnais à son déménagement, qu’il dût faire seul, n’ayant d’autres amis et famille que son vieux chat, esquinté de vieillesse, et moi.
Je craignais donc que cette lettre ne fut le miroir de ma lâcheté et de ma honte. Pendant quelques jours je me préparais à affronter son verdict implacable et je n’osai me présenter à mon juge en l’ouvrant.
Jeudi je l’emportais et découvris son contenu pendant le déjeuner.
À sa lecture, la colère et la joie se heurtèrent violemment.

Cet homme me témoignait de son affection, ignorait ma veulerie et souhaitait simplement « célébrer notre indéfectible amitié ».

Quelle leçon ! Quelle humilité ! Comment puis-je être digne d’un homme de cette qualité ?
En effet, je ne l’étais pas et je le su un peu plus tard.
Dimanche était arrivé avec paresse.

Curieusement, lui, si avare de mots, avait préféré décrire le chemin conduisant à sa maison plutôt que de m’adresser un plan. « Magasin de pizza, panneau Ranprix, rond-point de la Liberté, direction Clamart centre. 200 m. Se garer face aux HLM devant le grand mur. Portail vert, grande allée. Tu me trouveras facilement après. Il n’y a pas de sonnette ».
Ces mots repères raisonnent en moi, rassurant et apaisant. Je ne me l’explique pas.
Je déploie un large sourire au volant de ma vieille DS 21 chérie à l’idée de me rendre d’un seul trait, sans rature, chez mon vieil ami Georges, l’artiste.
Cependant, cette sérénité trouvait, au hasard d’un virage un peu vif, ombrage sous un relent récurrent de culpabilité d’avoir échappé une fois encore aux rigueurs de son énième transport de valises boursouflées de passés, d’espoirs et de tranquillisants.
Chemin faisant, et avec la perspective d’affronter dans moins d’un quart d’heure, le spectre de son regard affranchi et accusateur, je me disposais à me promettre de l’aider la prochaine fois, quand, tel le gong salvateur du boxeur proche du chaos, une petite voix sibylline et quasi obscène me susurra que je n’y trouverais aucun davantage puisque Georges me conserve toute son amitié, comme en témoigne sa lettre. Ainsi soit-il.
Mon ami déplace fréquemment sa vie sur le plateau de jeu car, dit-il avec malice, « Je déploie une stratégie de conquête de nouveaux lieux de vie afin d’offrir à ma muse des espaces d’expression sensuels inédits ».
J’opine à son discours auquel j’adjoins, en mon for intérieur, la présence d’invités non désirés, dont notamment, l’adversité prégnante d’un contrôleur fiscal et de bailleurs impayés qui le menacent d’échec et mat.
Pour le confort de notre amitié nous ne confrontions plus nos petits mensonges. Ainsi, sans être dupes nous étions quittes, du moins je le croyais.
Foin d’infamie donc, laissons au temps la tâche de nous vêtir de la moralité qui nous sied le mieux.
Il me reste trois kilomètres à parcourir. Avec une prudente anticipation je visualise mon avenir proche : au premier feu à gauche la rue pizza, le garagiste et le panneau Ranprix. Facile.
Je suis toujours très angoissé à l’idée de me rendre à une adresse inconnue par un chemin qui ne l’est pas moins. J’accouche généralement aux forceps et fou de rage de ce genre d’exercice.
Cependant, en cet instant précis, débarrassé des devoirs et soucis quotidiens, enfoncé confortablement dans mon siège en cuir ridé, le moteur respirant profondément au rythme des essuie-glaces, je suis pénétré d’une toute-puissante sérénité paisible, renforcée par le témoignage d’amitié de mon ami.
Image furtive de mon Éden qui place au rang de gangue le vulgaire de mon quotidien et de mes tares.
Cette fenêtre sur le paysage de ma nouvelle et subreptice conscience est l’occasion, pour moi aussi, d’une terrible interrogation : quel est le processus qui m’éloigne chaque jour de la vie que j’aimerais habiter?

Georges habite-t-il sa vie d’ailleurs ? Je me promets de répondre à cette question sinon de la lui poser ouvertement.
Les panneaux bleus indicateurs qui strient le ciel de l’autoroute m’extraient brutalement et trop tardivement de mon extase et de mes questionnements passagers.
En une fraction de seconde je me rends compte de mon erreur d’aiguillage. Le mur en béton séparatif des voies de l’autoroute fait barrage et je ne peux tourner à gauche. Seule une rue surgit à droite, flanquée d’un sens interdit.
Je suis excédé, autant par ma propension pathologique à l’inattention qu’à cause de l’égarement lui-même.
Pour mieux souligner mon malaise et la sanction qui l’accompagne, ma vieille DS annone dans la côte qui succède au feu, accompagnée par une harmonie musicale jouée par la fanfare improvisée de mes frères automobilistes peu compatissants.
Je suis hors de moi mais surtout inquiet.
Après cinq kilomètres d’hésitation, de doute, de malaise, je reviens sur mes pas et retrouve, à raison de trois demi-tours successifs, les indications de mon ami.
Ces difficultés ininterrompues s’ajoutent à mon angoisse réinstallée comme passagère.
Tout est désormais prétexte à questions. Un passant qui traverse, une voiture qui tourne, les cloches qui sonnent. Je vois dans chaque évènement un mauvais présage et je me surprends à faire des paris stupides. S’il traverse sans me regarder c’est que je ne suis pas honorable. Si la voiture qui me précède ne se gare pas il va m’arriver un problème nouveau. Si l’enfant du terrain vague laisse échapper son ballon je vais avoir une mauvaise surprise….et si et si etc.
Je n’en finis pas de me torturer les neurones et je me sens démuni et envahi d’une torpeur délétère. Ma respiration en est affectée et je m’arrête pour faire quelques pas, me calmer et acheter trois gâteaux à la crème dont un pour le chat.
Je devrais pourtant être ravi.
Pourquoi le chemin vers lui est-il si chaotique ?
Suis-je réticent, au fond, à lui rendre visite ?
Me réserve-t-il une mauvaise surprise ?
Après cette halte, retrouvant un relent de sagesse, je me redresse sur mon siège, bien décidé à ne pas me laisser empoisonner.
Comme un soldat drogué avant l’assaut je m’engouffre dans la voix promise et quelques minutes suffisent à trouver l’aboutissement, puisque mon regard caresse le grand mur et le portail vert entraperçu.
En larmes, le souffle coupé, je gare la DS, délaisse les sucreries et pousse le portail.
Lentement je m’engage dans l’allée et trouve aussitôt son adresse.
Georges est là !
Sur la stèle en marbre blanc, il a fait graver en lettres dorées : « Ultime déménagement. Je n’ai plus besoin d’aide. Poussières, être, mourir, poussières. Tout cela n’était que pure folie ».


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· Texte d’Evelina Barré ·

Elle claqua la porte. Les larmes dévalaient ses joues, mais elle avait un plan. Elle savait comment se venger de lui. Elle voulait lui faire regretter ses paroles, jusqu’à la dernière lettre. Elle ne laisserait rien au hasard, ça non. Le temps qu’elle allait devoir y consacrer lui importait peu. L’idée de le voir payer pour ses actes compenserait tout.
Elle se défit de ses vêtements en quelques secondes, les laissa sur le sol et s’enferma dans la salle de bain. Elle alluma l’eau puis se posta devant son miroir. Elle canalisa son souffle. Inspirant avidement et expirant brutalement. Elle tira sèchement sur l’élastique qui retenait ses cheveux. Si fort, qu’il rompit. Elle n’adressa même pas un regard à l’objet et le laissa s’échapper de ses doigts.
Elle se glissa dans sa douche. L’eau brûlait sa peau et elle aimait cela. Ce n’était pas le cas d’habitude, mais elle n’était pas dans son état normal. Elle était dévastée. Le liquide salé qui s’échappait de ses yeux pour se laisser emporter par le flot chloré en était la preuve. Elle pencha la tête en arrière et se mit à crier. Sa peine, ses regrets, sa colère s’exprimaient dans cette attitude animale.
Bientôt, tout son corps fut anesthésié. Sauf son cœur. Lui, il restait à vif. Lacéré par un homme qu’elle avait jadis aimé. Ou plutôt, qu’elle aimait encore, même si elle aurait préféré mourir que se l’avouer. Il l’avait laissé. Son statut actuel : quittée pour une autre. Toutefois, elle ne voulait pas s’apitoyer sur son sort. Non. Elle voulait le punir de cet affront.
Elle avait un plan. Créé en quelques minutes à peine. Juste le temps de route entre son appart et celui qu’elle devra désormais appeler “ex”. Elle savait quoi faire. Son stratagème serait complexe. Tout mettre en place lui prendrait certainement des années. Elle était décidée. Elle trouverait les personnes nécessaires. Elle construirait cette vie parfaite.
Oui, elle était prête pour cette vendetta ! Mais tout cela n’était que pure folie.


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· Texte de Fabien Bouvet ·

Je m’appelle Bakary et le monde m’a abandonné.
Avant de partir, mon cousin Issa m’a avoué qu’ils s’étaient tous fait tuer au village. Mais je n’aime pas cette version, alors lorsqu’on me demande, je réponds juste que mes parents m’ont abandonné, et ça me donne l’espoir qu’un jour je pourrai les retrouver.
En plus, ceux qui ont fait le coup sont des terroristes: des hommes méchants qui tuent car ils sont tristes. Il y en a plein au Mali, et c’est pour ça qu’on s’est retrouvé à quarante dans un bateau étriqué, avec Issa et les autres habitants du village. Je lui ai demandé pourquoi les gens tristes s’acharnent autant à faire du mal aux autres; il est resté silencieux et m’a montré la nageoire d’un dauphin qui flottait à la surface de l’eau verte.
A part discuter, il n’y avait pas grand chose à faire sur le bateau. On pouvait à peine allonger ses jambes, même lorsqu’elles étaient petites comme les miennes, alors ce n’était pas facile pour s’endormir. Certains pleuraient mais je n’en avais pas la force, nous avions fait un long chemin avant de prendre la mer.
Un jour, alors que le soleil venait de surgir de l’horizon, ils ont jeté une vieille femme par dessus bord. J’ignorais que le visage d’une femme noire pouvait à ce point devenir blanc de fatigue. Un monsieur large qui avait aidé les autres à la basculer dans l’eau a caressé mes cheveux et m’a dit qu’elle avait changé d’avis, qu’elle préférait rentrer à la maison. Suite à quoi il a échangé un regard discret avec sa femme avant de lui dire dans l’oreille: « Il est jeune ».
J’ai six ans. Enfin je crois. Je ne suis plus sûr de rien ces derniers jours. Juste après que mes parents m’aient abandonné, le soir même, Issa est venu me déloger de la petite cachette des toilettes en toute hâte, le front luisant, les mains tremblantes, et m’a dit qu’on devait partir pour la France. Je lui ai demandé pourquoi et, après un étrange silence angoissé, il m’a répondu que la France était le plus beau pays au monde, qu’on serait plus heureux là-bas. Et la vie, sans bonheur, ça ne marche pas.
J’ai hésité un peu mais il m’a dit que la France, c’était vraiment quelque chose d’incroyable, de grandiose, et de pleins d’adjectifs qui donnent envie. Il a plissé le front pour mieux m’impressionner mais les mots suffisaient.
De toute évidence, je n’avais pas vraiment le choix: les terroristes pouvaient revenir car la tristesse met du temps à s’en aller. Mes parents n’ont pas été les seuls de ma famille à m’abandonner. Mes grands parents, mes cinq frères et sœurs et même tous mes cousins. Je me serais ennuyé ici, tout seul, à la mercie de la tristesse et de la solitude, deux choses qui ne font pas bon ménage.
Issa m’a parlé de la France comme s’il y avait vécu toute sa vie, ce qui est faux car la distance ça coûte cher et il faut beaucoup d’argent pour vivre là-bas. Quand il m’en parlait, ses mains dessinaient de grands gestes et ses yeux brillaient comme les étoiles.
On croisait parfois d’énormes bateaux qui fumaient. Tout le monde faisait de grands gestes pour leur faire coucou. Je pense que c’était un jeu car juste après, le bateau nous envoyait de grosses vagues qui nous faisaient tanguer et qui nous éclaboussaient la figure. C’était rigolo. Mais après ça, certains se rasseyaient et pleuraient, la tête dans les mains. Ils avaient dû perdre à ce jeu.
La nuit, des milliers d’étoiles brillaient comme des petites pièces d’argent et il était impossible de toutes les compter car on s’endort avant même d’avoir terminé. Bientôt, les réserves de nourriture se sont épuisées, alors les gens se sont mis à pêcher.
Un jour, l’appareil d’Issa pour cuire le poisson n’était plus que le seul à fonctionner, alors les gens sont devenus très agressifs avec lui. Énervé, il a fini par envoyer une gifle à un monsieur moche et très maigre qui parlait fort pour faire peur. Le lendemain, l’appareil d’Issa ne marchait plus à son tour alors tout le monde s’est calmé.
Les gens parlaient de moins en moins, leurs visages se creusant de plus en plus. J’évitais même de croiser certains regards car leurs visages ressemblaient à des squelettes que j’avais vu dans un dessin animé.
Dans un cauchemar, le bateau a chaviré mais les dauphins souriants m’ont récupéré. Dommage qu’on ne les croisait plus depuis plusieurs jours.
Je commençais à en avoir sérieusement marre. Issa m’avait promis que le voyage ne serait pas trop long mais selon lui nous avions fait un détour pour profiter de la vue. Je pense qu’il mentait, mais je ne lui en voulait pas car lorsqu’on ment à un enfant c’est souvent pour son bien.
— On est plus très loin de la côte Bakary.
Pourtant, Issa avait du mal à sourire en disant ça, et ses joues s’étaient creusées elles aussi. Bientôt, ma tête tanguait comme le bateau, et des crampes d’estomac revenaient sans cesse perturber mon sommeil agité.
Ce soir-là, je n’ai jamais eu autant peur de toute ma vie. Les vagues ne voulaient pas se calmer, même après avoir fermé les yeux très fort. Le bateau bougeait tellement que tout le monde s’agrippait à ce qu’il pouvait tout en hurlant des gros mots pour se détendre. Les vagues nous étouffaient, nous enveloppaient littéralement, pour se refermer sur nous en claquant comme un coup de fouet humide. La pluie me fouettait le visage par bourrasques incessantes. Tout le monde était trempé et la nuit plus noire que jamais.
Alors que la peur s’emparait maintenant du bateau tout entier, un homme s’est mis à hurler plus fort que les autres:
— Nous allons tous mourir !
Il avait l’air sincère. De gros orages déchiraient le ciel et les vagues devenaient de plus en plus imposantes. Une personne est passée par-dessus bord sans faire semblant et Issa m’a dit de ne pas faire attention. Il me regardait en essayant de trouver quelque chose de rassurant à me dire — et ce n’était pas facile vu la situation — , lorsqu’ un bruit sourd et déchiré a dominé le vacarme.
J’ai posé mon regard sur Issa dont les yeux restaient écarquillés comme ceux des poissons qu’on attrapait. Son visage luisant d’un mélange d’eau et de sueur brillait magistralement comme un phare alimenté par la lumière de la lune. Une nouvelle fois, quelqu’un d’autre a crié, et il a dû le faire fort car j’ai réussi à l’entendre malgré le raffut humide et les cris désespérés.
— La coque, elle est percée !
Aussitôt après, notre bateau s’enfonçait dans la mer glaciale. Muet comme une carpe, Issa semblait toujours réfléchir sans trouver de solution à son problème.
Une femme pleurait de peur à côté de moi et je lui ai dit que les dauphins, s’ils étaient dans les parages, pouvaient nous sauver, mais ça n’a pas semblé la rassurer.
C’est alors qu’un bruit rauque et sourd a retenti d’on ne sait où, comme le klaxon d’un monstre marin, suivi par une lumière agressive qui nous a tous percé les yeux. Cette fois-ci, personne ne pouvait se lever pour jouer avec le bateau qui fonçait droit dans notre direction, c’était trop dangereux et personne n’avait la tête à ça.
Trop tard.
Un terrible choc nous a tous éjecté du bateau comme de vulgaires moustiques. Un chaos bien plus rapide qu’un éclair…
Le silence humide… Des bras, la pluie à nouveau, le silence …
Des vêtements secs, des draps propres, de la place pour allonger les jambes. Un silence lourd, mes oreilles encore sifflantes. C’est tellement apaisant ici.
Je me suis réveillé dans un lit étroit mais confortable. Une moustache grise qui lui remontait jusqu’aux narines, le monsieur au dessus de ma tête était blanc.
— Tu as beaucoup de chance, petit.
J’ai pensé que c’était déplacé de sa part de me dire ça.
Après lui avoir demandé où étaient les autres, il m’a fait “non” de la tête en se pinçant les lèvres.
— Le… La collision n’a pas laissé de chance aux autres: tu es le seul survivant.
J’ai quand même demandé où j’étais, pour être sûr qu’on ne s’était pas perdu en route.
— En France, petit. A Marseille.
Puis je me suis effondré en larmes: Issa n’allait jamais connaître la France.
Et moi j’étais là, j’avais réussi; mais tout cela n’était que pure folie.


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· Texte de Jean-François Faveraux ·

La plus tendre de toutes mes poésies

Quand en fin de vie
Je m’en irai dormir sous le rocher des sages
Je serai ravi
D’avoir passé mon temps près de son corsage
Mon épouse, celle qui m’a choisi
Toujours là, jusqu’au bout de mon âge
La plus tendre de toutes mes poésies
Dont le cœur a tenu mon ménage

Qu’elle marque ici git
Celui qui avait toujours su tourner les pages
Si le charme agit
C’est la raison qui évite les dérapages
Et l’épouse, celle que j’ai choisie
Supporta mes maximes mes adages
La rêverie mère de toute poésie
Et surtout mes sacrés bavardages

Fini le récit
Les mots ne seront plus que des sons en partage
Une vie réussie
Du Rhône à la Loire en passant par le Tage
Une épouse sachant comment on prie
Pour aider à faire ses bagages
Vers un monde dont on n’a rien appris
Paradis, un abus de langage

Dernière symphonie
Puis l’hymne à la joie comme plus bel héritage
Jamais de bannis
Dans la course vers les ultimes étages
Au moment de quitter mon bocage
Je me rappelle son corps sur le lit
J’avais cru le prendre dans ma cage
Mais tout ça n’était que pure folie


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· Texte de Mathéo Lagarrigue ·

Je me promène le long de la jetée de Saint-Malo, la marée était basse, et il n’y avait pas grand monde. J’inspire un bon coup. Je laisse le va et vient des vagues bercer mon cœur d’une langueur monotone.

« Amélie, murmuré-je, Je suis désolée… »

Mon esprit se perd dans ces vagues, et je ne remarque même pas le soleil qui tente de me faire rire en jouant à cache-cache comme tu le disais souvent.

« Amélie… je m’en veux tellement »

Je descends la jetée et je m’allonge dans le sable. Tu sais que j’ai toujours détesté ça ; la sensation du sable qui rentre dans mes vêtements qui m’irrite et m’exaspère, son infeste odeur iodé qui me tourne la tête et l’humidité qui fait friser mes cheveux… Mais je sais que ici je te rencontrerai… Non… c’est ici sur cette plage que j’aurais du te rencontrer, que j’aurais du te voir entre deux vagues, que j’aurais du entendre ton rire entre deux cris de mouettes, que j’aurais sentir la chaleur de ta poitrine entre deux enlaçades. Cette pensée me fait frissonner. Je souffle et je tente de faire le vide dans mon esprit. Sans succès, alors que je voulais oublier, cette austère mer, aux yeux lapis-lazuli me fixe et confronte mon âme entière.

« Amélie… Je …t’aime… »

Je sens mes joues s’embrasser à ces mots, j’ai l’impression que c’est une étrangère qui le dit. Je regarde gênée autour de moi, je vois ça et là de vielles personnes et des plus jeunes marcher le long de la plage, certains téméraires défient la mer automnale quand d’autres comme moi sont assis ou allongés loin des vagues. Je répète ma confession qui t’est destiné, à la mer, comme un mot qu’on grave sur le sable et qui finit dévoré par les vagues. Quand j’étais enfant je menaçais la mer,elle qui volait tout les mots et inscriptions laissées sur le sable qui finissent par se retrouver je ne sais où au fond des mers. Toi, l’océan bleu, n’as-tu pas honte de venir détruire l’œuvre de pauvres gens ? Cependant maintenant je trouve ça rassurant, je m’approche de l’eau et sachant que personne d’autre qu’à part moi et les vagues le sauront, je grave :

« Amelie+Marie » le tout entouré d’un cœur.

Voilà je l’ai dit, je l’ai gravé dans le sable. Une forte envie de tout recouvrir me vient, j’essaie de gommer le cœur puis mon nom, mais je m’y résigne. A quoi bon le supprimer ? Je t’aime et j’en devient folle. Pourquoi ai-je tant de mal à l’admettre ? Est-ce à cause de ma famille un peu traditionaliste ? Que tout le monde me désigne comme Marie Elizabeth la pieuse et que cet amour est impossible ? Que tout le monde te pointe comme une mauvaise fille y compris mes parents,et qu’ils t’accueillent avec un pincement des lèvres ? Je ne sais pas ce que je te trouve, toi la sirène comme tu disais. Toi qui t’affirme fort devant tout le monde, quand je m’efface, toi l’extravagante quand je reste sobre, toi la bavarde et moi la silencieuse. Nous n’avons si peu de choses en commun ! Et pourtant…Et pourtant… A force de te fréquenter, je me voyais découvrir une part de moi que jamais j’avais soupçonné. Non, tu ne déteignais pas sur moi, je restais la pieuse, silencieuse et sobre aux yeux de tous, mais en moi brûlait un brasier qui jamais ne s’arrêtait de me meurtrir ! Tu as planté en moi, l’affreux arbre du désir qui me tentait en permanence. Je pensais constamment à toi, je vivais pour toi, je pleurais pour toi, je gémissais pour toi dans quelques infâmes solitudes et même dans mes rêves, le martyr continuait. Mais je ne regrette rien. Que tu sois une vrai sirène ou une succube Amélie, tu m’as mis dans la tête, l’idée que finir en enfer dans tes bras, m’est une idée désirable, bien plus désirable que finir au paradis seule ! Je sais ce que tu vas me dire : que je n’assume pas d’être lesbienne, que je suis chiante avec mes histoires de religion, que je vis deux siècles en arrière (et alors ? l’époque victorienne est ma préférée), et que je devrais affirmer qui je suis, au lieu de me faire dicter mon mode de vie par quelques patriarches arriérés. Néanmoins, tu sais que j’en suis incapable. Malgré tout mes désirs, je ne peux pas m’imaginer de tout détruire dans ma vie, l’amour de mes parents, la bonne réputation que j’ai dans la paroisse, et sans doute mais je n’en sais rien sans paraître prétentieuse, les bonnes faveurs du ciel. Je sais que c’est ridicule, que mes parents se fâcheront sans doute mais ne cesseront pas de m’aimer, que mon engagement pour les autres dans la paroisse n’en sera pas impacté, (certains me trouveront plus humaine sans doute, Marie Elizabeth la pieuse lesbienne… ) et que le Seigneur daignera me pardonner cette amour coupable, mais je ne peux pas l’affirmer. Voilà je sais ce qui me retient de m’abandonner cœur et âme à toi, je crains bien plus de me tromper que des conséquences elles mêmes. J’aimerai être quelqu’un d’autre, une autre fille loin de ces préceptes moraux, j’aimerai être une fille de mon temps dont Dieu n’existe que pour noël, pâques, le mariage et l’enterrement. Je suis jalouse d’elles qui savent profiter de leur vie bien mieux que moi…
Je prends une inspiration, je décide de me lever et de regarder la mer. Je retire mes chaussures ainsi que mes bas ne gardant que mon t-shirt et le bas d’un maillot deux pièces, je m’approche des vagues, mes habits à la main, l’eau est froide. Je ferme les yeux en essayant de retirer ce trouble que j’ai en mon âme. La mer vient m’enlacer le bas de mes pieds et très vite à mesure que j’avance, le brasier que j’ai en moi se rallume. Je t’imagine là, dans tes allures de tentatrice, me tirant la langue et caresser mon corps, d’abord le bas de ma voûte plantaire, puis les chevilles puis les cuisses et… Je m’arrête il faut que je parte, je vais finir par me mouiller intégralement. En revenant sur la page, transie de froid, je regarde derrière moi, je crois t’apercevoir entre deux vagues, assise sur un rocher. Je ne sais pas si tu me vois, tu me sembles pas si loin, et pourtant je n’ose venir te voir. Cette vision me fait extrêmement mal. Je comprends que c’est moi le problème et que tu as raison. Je suis une lesbienne et je t’aime. Je n’ai jamais été attirée par un garçon et ça ne sera jamais le cas. Je te vois au loin, toi l’amour de ma vie et je n’ose te voir à cause de mes scrupules religieux qui me pèsent comme en ce moment mes vêtements m’ont empêché de me baigner. La Mer est l’inconnu, la mer est l’amour fou, un lieu hostile où tout ses gens sur la plage, les jeunes et les moins jeunes me disent de ne pas d’y aller, la mer Où nombreux s’y sont noyés en tentant de le traverser ou de s’y baigner. Je reste sur le rivage partagée entre le désir et la crainte, l’amour et la peur de l’inconnu. C’est ce que tu n’aimes pas chez moi et qui ne changera probablement jamais chez moi…
Je commence à pleurer, pendant que je m’essuie. J’aimerai tant m’exiler avec toi ! Finir dans des contrées lointaines où personne ne me connaît ! Déambuler en t’embrassant avec une ardeur folle, caresser tes courbes et ton corps d’ange qui me condamne à l’enfer ! Se moquer des gens qui nous traitent de « gouines » ! Et passer tout nos dimanches à nous savourer l’une de l’autre, quelques extases irréligieuses ! J’aimerai vivre une vie d’aventure avec toi, de nous retirer dans quelques bois et vivre comme des sorcières ! J’aimerai que ce soit toi qui me dise d’arrêter, que je vais trop loin et qu’on devrait arrêter cette folie ! Oh que j’aimerai tant que nous n’ayons pas rompu ! J’aimerai temps revenir en arrière et me gifler ! Me frapper pour me pousser à accepter ma sexualité et l’affirmer ! J’aimerai tant! J’aimerai tant ! J’aimerai tant ! Mais tout cela n’était que pure folie.


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· Texte de Léanna Michel ·

Convictions

Ne jamais être seul, quelqu’un qui vous attend
Et que vous seriez sûr de retrouver au bout
Espérer tout cela me semble assez charmant
Je vous envie parfois, cela doit être doux

Ne surtout pas penser à cette chair putréfiée
Je m’y suis essayée, quand je t’ai vue partie
Alors pour l’éviter, j’ai songé à cela
Mais tout cela, au fond, n’était que pure folie


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· Texte de Nadège Cheref ·

Révélation

J’ai tout avoué,
pour ne plus avoir à penser.
Et le désespoir a l’odeur
d’un naufrage annoncé.
Je regarde à la fenêtre,
les platanes qui flirtent
avec le vent d’automne,
et leurs mélodieuses caresses
chantent ma défaillance.
Maudit soit l’amour,
parmi les vivants!
La vie crache parfois
son venin gorgé de miel vaseux
et sillonne les veines
du désamour,
comme le craquement éperdu de la Terre désarmée.

Il a charmé,
il a joué,
il a gagné.
Mais il me reste,
après tout,
ma folle candeur des jours heureux,
tendre et sucrée,
ma révolte assoiffée d’ivresse
qui virevolte dans le vent,

ma joie jubilante et frivole,
mon espoir
et ma force.
Mais tout cela n’était que pure folie.


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· Texte de Jully Coralie Lilly ·

« Image innée »

« Onirisme psychédélique voyage sur la page
Libre le sentiment déambule dans l’infini de la cage
Il n’y a pas de sens à interdire sur l’attelage
Rollercoaster du hasard délivre comme un goût de mirage

Délice suave de mots inventés vertueux
L’image est comme happé dans un cercle amoureux
L’impression sur le temps dessiné demeure tortueuse
Tout glisse et rime la mélodie est sirupeuse

L’ajustement des mots désarçonne les gens heureux
La beauté glacée se mire » je déchante
Le texte livré terminé me sourit

Tout comprendre ? Je peux ?
La recherche d’une raison me hante…
Mais tout cela n’est que pure folie


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· Texte de Julia Olivier ·

Tic, tac

Les carreaux se tachaient tous les soirs de petites taches rouges. La maison semblait suer des perles de sang. Les spécialistes n’ont rien su dire au nouveau propriétaire de la petite maison de la colline. Aucun diagnostic. Pourtant, Octave en avait vu passer des spécialistes depuis un an. Des chauffagistes, des peintres, des géologues. Ils n’ont pas trouvé d’explications rationnelles à ce phénomène. La terre et la composition de l’air n’y étaient pour rien. Ni poussières, ni moisissures ne pouvaient en être la source. Et la peinture et l’isolation ne révélaient aucun défaut. Ils ont pourtant essayé de donner des conseils. Les fenêtres ont été changées. La façade de la maison entièrement lavées ainsi que les murs intérieurs. Rien n’y faisait et chaque soir depuis presqu’un an, le rouge montait aux fenêtres. A défaut de pouvoir régler cette affaire, Octave s’accommoda pour vivre avec. Pour éviter de voir la source de ses ennuis, il acheta de beaux rideaux qu’il glissait chaque soir devant les fenêtres. Ainsi le souci n’existait plus, ou presque.
Son répit n’était que factice. L’histoire de la maison vitrée de sang se répandit et les rumeurs allèrent bon vent dans le village sous la colline. La maison attirait des intrigués et Octave qui aimait la solitude se retrouva envahit de visiteurs à l’heure du diner aux extrémités de son jardin. Heureusement que les rideaux camouflaient ces effusions touristiques. Beaucoup espérait discuter mais il ne but une tisane qu’avec peu des intrigués : ceux qui venaient bien avant l’heure du phénomène. L’inquiétude d’Octave se manifesta après avoir partagé le thé avec une vieille dame. Elle disait avoir vécu au village sous la colline dans sa jeunesse et jouer avec la fille des anciens propriétaires dans les champs. Elle voulait se remémorer sa jeunesse en revenant sur les lieux. Toutefois, Octave sentait que la vieille dame n’était pas seulement venue pour se rappeler de vieux souvenirs. Elle raconta les tragédies liées à la maison, des histoires de morts étranges de la femme et du fils de Hugues Pascon, qui acquit la maison cinquante ans auparavant. Suivie l’histoire de son successeur Lord Furi dont les rumeurs de vampirisme n’avaient pu être prouvé. Elle finit sa visite avec un avertissement : « méfiez-vous, cette maison est liée à la mort ».
A partir de cette visite, la maison, qui lui paraissait accueillante à l’emménagement, lui parut d’un coup tout à fait hostile. Il s’y sentait bien avant mais quelque chose, au-delà des fenêtres en sang, semblait lui vouloir du mal. Il remarqua, en effet, qu’il se cognait beaucoup dans les meubles, que l’eau changeait abruptement de brulante à glaciale comme pour le punir. Un sentiment de persécution s’installa. Les nuits de rêve se transformèrent en cauchemar poisseux et violents. Il perdit l’appétit et devint nauséeux. Un soir, une odeur putride parfuma la maison. Octave n’y fit pas attention pensant que c’était la pollution occasionnelle de la ville. Cependant l’odeur s’intensifia, devint nauséabonde et cadavérique. Octave pris une chambre à l’hôtel « Oiseau de Nuit » près du village, afin d’oublier l’horreur de sa maison pendant quelques jours. En se rafraichissant sous la douche, il remarqua sa peau fripée là où elle était encore lisse il y a quelques heures. En se regardant dans le miroir, il se reconnut à peine, il fondit en larmes. La fatigue et la folie s’emparaient de lui songea-t-il. L’horreur grandissait en lui, il se devait d’agir.
Pour résoudre le mystère, il passa chaque après-midi dans les rayons de la bibliothèque communale. La bibliothécaire l’aida dans ses recherches et lui amena des coupures de journaux et les archives du village. Les articles parlaient de la mort déconcertante de la femme et du fils de Pascon, aucune maladie, aucun signe, juste tombés raides au milieu de la colline. Une photo de Hugues montrait des yeux hagards, une peau fripée alors qu’il avait à peine trente ans. Octave sentit son pouls s’accélérait, la ressemblance avec lui-même le frappait. Inconsolable, Pascon vendit la maison et c’est Lord Furi qui fut l’heureux propriétaire de la maison sur la colline. Les articles sur Lord Furi n’avaient pas un seul mot bienveillant à son égard. Toutes les photos, bien que prises à des dates de dix ans éloignés, le montraient égal à lui-même toujours jeune et beau. Les rumeurs disaient qu’ils tenaient sa jeunesse du sang de ses victimes. Les histoires de crimes, et de disparitions mirent mal à l’aise Octave. Cela lui rappelait ces cauchemars violents et sombres tels une incitation aux meurtres. Cependant rien ne permettait d’accuser Lord Furi. Lord Furi avait voulu raser la maison mais chaque artisan tomba malade, il abandonna alors et revendit la demeure. Un soir, un papier déchiré s’échappa d’un dossier lorsqu’il rangeait les articles. En gros titre « La maison de l’angoisse s’apaise et réintègre ses habitants grâce à Evelyne Demage ». Un numéro de téléphone apparaissait pour contacter cette dame. Le reste était illisible. Octave tenta sa chance. Au téléphone Evelyne Demage avait une voix enfantine, elle donna rendez-vous dès le lendemain midi au café du village.
Evelyne avait l’air jeune malgré quelques rides, sa voix enfantine contrastée avec son regard profond. Octave raconta nerveusement ses problèmes autour d’un café et lui proposa de l’emmener à la maison avant que la nuit tombe. La colline était bien silencieuse, la maison trônait sobrement. Plus ils s’en approchaient plus l’odeur infecte leur donnait des haut-le-cœur. Ils entrèrent et firent le tour de la maison. Evelyne avait l’air très agité, et sur son visage transparaissait beaucoup de souffrance. Ses gestes eux pourtant étaient calme. Octave se sentait observé par la maison et n’osait pas trop se déplacer dans celle-ci. Il observa Evelyne faire ses recherches. La buée de sang monta en même temps. Evelyne chuchotait comme possédé et se dirigea maladroitement les yeux presque fermés vers l’horloge. L’horloge qui maintenant qu’Octave la regardait vraiment l’irritait au plus haut point. Elle lut une inscription dans un coin de l’horloge : « Vulnerant omnes, ultima necat » : Toutes blessent mais la dernière tue. Et sur plusieurs plaintes de la maison en caractères minuscules « Tout a une fin » Lorsque Evelyne lut les inscriptions, Octave fut parcouru de frissons et ses mains fripées se mirent légèrement à trembler. Ils restèrent dormir dans la maison bien qu’Octave y fut réticent. Il ne voulait pas laisser Evelyne seule dans cette maison de l’enfer. Octave essaya de trouver le sommeil mais les cauchemars étaient plus intenses dans la maison. L’horloge martelait dans sa tête, comme un écho. Les somnifères ne faisaient pas effet. Il s’installa sur le fauteuil face à l’horloge qui semblait l’appeler et la fixa.
Evelyne trouva, Octave les yeux grands ouverts devant l’horloge. Il semblait pris de folie et chuchotait « non, je ne peux pas faire ça » « affreuse maison ». « La dernière tue mais quand ? ». L’horloge tournait et minuit sonna comme un glas. Le mécanisme ne sortit pas un coucou mais s’ouvrit sur une sorte de verre relié à un boyau derrière la maison. Evelyne pris Octave et l’emmena dehors la maison, il semblait recouvrir ses esprits au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient. Ils retrouvèrent leur chambre d’hôtel pour le reste de la nuit. Octave et Evelyne discutèrent des évènements et du plan pour la suite. La maison tuait à petit feu son propriétaire. Le temps pour Octave était compté et la maison semblait impossible à détruire. Evelyne demanda deux jours pour trouver une solution et elle le recontacterait d’ici-là. Alors qu’Octave buvait un café en terrasse, le serveur lui donna une note. Evelyne avait noté un plan et des mots inintelligibles. Octave songea à ce qu’il s’apprêtait à faire. Mais tout cela n’était que pure folie.



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· Texte de Marina Leridon ·

La jeune fille et son secret

Nous nous sommes rencontrés à une terrasse de café. Elle buvait une menthe à l’eau. Je me désaltérais, quant à moi, avec un demi de bière. Je jetais un coup d’œil de temps en temps vers cette jolie jeune fille qui souriait aux anges. Pris d’une envie pressante, je me levai et me dirigeai vers l’intérieur du café quand soudain je sentis quelque chose attraper mon pied gauche. Patatras ! A peine le temps de dire ouf que je me retrouvai à genou devant ma voisine. D’abord effrayée par cet énergumène qui venait de se jeter à ses pieds, elle fut bientôt prise d’un fou rire irrépressible. J’essayai de me dépêtrer le plus dignement possible de la lanière de son sac qui s’obstinait à retenir ma cheville. Enfin debout, avec un petit sourire penaud, je me dirigeai vers le fond du bistrot. A mon retour, immobile sur le seuil, je la regardais discrètement. Elle était à nouveau rêveuse. Je me pris à espérer que je sois l’objet de ses songes. Je vins me rassoir. Elle tourna la tête vers moi et aussitôt le fou rire la reprit. Elle rougit joliment, laissa des pièces pour régler sa consommation et s’éloigna avec un petit geste de la main.
Je revins tous les jours pour retrouver celle qui occupait toutes mes pensées. Le quatrième jour, je la vis, attablée devant sa menthe à l’eau. Elle sourit en me voyant. D’un signe de tête, elle m’invita à m’assoir en face d’elle. A compter de ce moment, ce fut comme si nous nous connaissions depuis toujours. Aux premières gouttes de pluie, elle me proposa de prendre un thé chez elle, à deux pas.
Son appartement était vaste. De grandes baies vitrées constituaient deux des murs de l’immense salon qui était tout en longueur. Trois aquarelles de Maja Wronska ornaient l’un des autres murs. Je connais bien cette artiste qui reproduit des paysages urbains à l’aquarelle. Ses œuvres, inspirées par sa formation d’architecte, sont très colorées et incroyablement détaillées. Je m’avançais vers l’œuvre qui représente la Tour Eiffel un jour de pluie. Des personnes se promènent avec des parapluies colorés alors que le célèbre monument se reflète dans la pellicule d’eau qui recouvre le sol.
A l’autre extrémité de la pièce, vers ce qui semblait être le début d’un couloir, une petite bibliothèque attira mon attention. Elle n’était pas très large et, détail curieux, les livres étaient éclairés par des bougies. Amoureux des livres, je m’apprêtai à aller y voir de plus près quand elle revint avec un plateau sur lequel se trouvaient une théière et deux tasses. Je me désintéressai aussitôt de la bibliothèque.
Nous discutions comme deux vieux amis, comme si nous nous connaissions depuis toujours.
Je revins tous les week-ends. Notre amitié se renforça. Tout au fond de moi, j’attendais plus mais, dans le même temps, un je ne sais quoi dans son attitude me dérangeait.
Nous avions notre rituel : le thé puis des discussions à n’en plus finir. Les sujets étaient variés. Nous étions le plus souvent d’accord mais quand nos opinions divergeaient, elle était une redoutable avocate. Deux ou trois fois, je ressentis un souffle de haine passer au-dessus de moi. Ses yeux lançaient des éclairs quelques secondes puis elle redevenait aussitôt la charmante jeune fille du café.
La petite bibliothèque attirait toujours mon regard, mais dès que je faisais mine de m’en approcher, elle faisait diversion. Je ne comprenais pas comment des livres pouvaient être éclairés par des bougies : quel risque inconsidéré ! Certains jours, la bibliothèque me semblait être placée différemment : les livres avaient l’air légèrement décalés, en biais. D’autres jours, la bibliothèque donnait l’impression de bouger imperceptiblement.
Je n’osai pas poser de questions sur cette bibliothèque ou braver l’interdit tacite de m’en approcher. Je sentais que ce sujet serait la fin de notre amitié.
Un jour où elle mit plus de temps que d’habitude à préparer le thé, je m’approchai de la deuxième aquarelle. Elle représente une rue de Lagos avec une femme, de dos, promenant son chien au milieu de la rue.
Mon regard fut de nouveau attiré par la bibliothèque. Etrangement, les flammes des deux bougies ne bougeaient pas d’un poil. Elles étaient sur des sortes de bougeoirs fixés sur le montant de bois qui séparait les deux parties de la bibliothèque. Les livres n’étaient pas très bien rangés. A la distance où j’étais, ils semblaient posés là au hasard, les collections éparpillées, certains étaient même couchés.
Je m’apprêtai à aller y voir de plus près quand je fus rappelé sèchement à l’ordre : le thé était prêt !
Ce jour-là, elle avait fait une tarte aux pommes qui avait l’air délicieuse. Elle nous servit en faisant la moue et je compris vite que cet après-midi ferait partie de ceux dont je garderais un mauvais souvenir.
Malgré tout, je ne pouvais m’empêcher de tourner les yeux vers les livres.
Soudain, elle se leva et m’apporta ma veste. Je me retrouvai dehors sans plus d’explication.
Je n’y retournai pas la semaine d’après, ni les suivantes. J’étais très affecté par son attitude, mais pas prêt du tout à me laisser traiter de la sorte.
Deux mois plus tard, j’entendis quelqu’un me héler dans la rue : c’était elle… Comme si rien ne s’était passé, elle m’invita à boire un thé le lendemain.
La curiosité plutôt que le plaisir de la revoir me poussa à accepter.
Comme si de rien n’était, elle prépara le thé. J’étais toujours attiré par cette bibliothèque qui était ce jour-là encore plus de guingois que dans mes souvenirs.
N’y tenant plus, je me levai et me dirigeai vers le fond du salon. Elle se leva, tenta un « Mais… » aussitôt ravalé devant mon air décidé.
Plus j’approchais, plus je me rendais compte que cette bibliothèque était en fait un trompe-l’œil. Bien sûr qu’aucune bougie n’éclairait ces livres au risque d’y mettre le feu. Un morceau de métal attira mon attention : il s’agissait d’une poignée de porte ! Cette bibliothèque qui m’avait tant intrigué n’était qu’une affiche pour camoufler une porte. Je posai la main sur la poignée de métal et entendis un faible « Non ! ».
Je décidai de ne pas en tenir compte et pénétrai dans une petite pièce éclairée par une veilleuse. J’appuyai sur l’interrupteur et découvris un monde merveilleux. La pièce était remplie de livres des bibliothèques rose et verte, de poupées Barbie avec leur Ken et tous les accessoires, de peluches de toutes sortes et de toutes tailles, de boites et de constructions de Legos à n’en plus finir. Des posters de Podium recouvraient les murs. J’avais ouvert la porte de son petit paradis.
Elle me rejoignit et me regarda avec un sourire de petite fille gênée. Mon cœur se remit à battre comme lors de nos premiers rendez-vous. J’étais étrangement ému par cette découverte.
Je me dis que cette journée se terminerait par un baiser, plus si affinités.


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· Texte de Jean-Charles Paillet ·

D’un bord à l’autre
de ma bouche
l’attente du baiser
ceinture mes lèvres

Délivre les
des heures gémissantes
redonne leurs la fraîcheur
et l’éclat
d’une prune en été

Avec un baiser
et plus si affinités


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· Texte d’Audrey Leroy ·

Confidences d’un baiser !

Parfois, sur une bouche, on me dépose
Comme un stylo qui couche sa prose.
Baiser voulu, souhaité, soudain ou volé,
Magicien, je sais combler les intéressés !

J’affectionne particulièrement le creux du cou
Pour y ronronner embellis, rimes et mots doux.
Frissons assurés entre tendresse et alchimie
J’usurpe ses douceurs qui concèdent l’envie.

Je délie les lèvres affamées avec délicatesse
En délicieux moments ivres de tendresse
Je tais tous ces mots fiévreux avec respect
Qui courent sur la partition de l’amour en secret.

Comme un long silence entre deux accords
J’aime vous retenir avant que je ne m’évapore
Laissant dans l’instant vos confidences se sceller
Avec un baiser, et plus si affinités.


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· Texte de Paul Bocognani ·

Conjonction

Je présume qu’au tournant
de la prochaine avenue

Je rencontrerai dans un
mouvement d’épaule une traînée d’avenir

Je me demanderai pendant ce mouvement
à qui est-il

Au tournant de la prochaine avenue
je présume que je te rencontrerai

Que nos regards arrondis se croiseront
je te rencontrerai et

Ce sera comme un souvenir du futur
Je verrai ces yeux à toi

Briller dans l’espace de cet instant
et cet instant dans l’espace

Sera aussi long
aussi long tu vois

Que l’agonie d’un astre
au tournant des avenues

Il y a des vies
qu’on met en terre

Au cœur
des regards pluvieux

Qui roulent
doucement

Qui s’échappent
au tournant des avenues

Il y a des espaces courbes
et des éclats qui se figent

Et passent en même temps
avec un baiser et plus si affinités


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· Texte d’Alain Tardiveau ·

Emotions

Quelque part des instants,
Une pause, un désir,
Des regards, un présent
Une rose, un plaisir.

Une chanson, une histoire,
Une envie, une caresse,
Des questions, un espoir,
Une larme, une messe.

Un voyage et des mots,
Chemin de misère,
Un souvenir de trop,
Sanglots de poussière.

Instants d’inutiles solitudes,
Mémoires d’enfance,
Sans passé sans crépuscule,
Qui partent en tout sens.

Une musique, un souvenir,
Quelques notes sur une partition,
Une envie de chanter et de rire,
Un sentiment, des émotions.

Elle fait sa mijaurée
Avec son drôle d’air,
J’ai besoin de l’aimer,
Et de lui plaire.

Avec un baiser et plus si affinités.


Et pour terminer cette sélection, je vous présente le mien, hors concours :

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· Texte d’Amelia Pacifico ·

Il dessine l’ovale de son visage avec le bout de son index. La photo pourrait presque être en fond d’écran de son téléphone tant il la regarde depuis qu’il l’a enregistrée. Dans son dernier message, elle l’avait défié de la rejoindre. Pourtant, c’est bien ce qu’il est en train de faire, sa tête secouée au rythme de la voie ferrée. Il fantasme déjà son arrivée en parfait gamin impatient qu’il n’a pas l’habitude d’incarner, pourtant. Il l’imagine arriver dans le hall de la gare et le chercher, alors qu’il serait dans un coin, caché derrière des voyageurs en quête d’informations à dénicher sur le grand tableau des départs. Lorsque la voix annonce sa gare d’arrivée, son palpitant tambourine de plus belle dans sa poitrine, et une drôle de sensation, qu’il n’identifie pas vraiment, lui donnerait presque le tournis. Il marche d’un pas long et rapide pour parcourir la distance qui le sépare encore d’elle. Presque au centre du hall, il tourne sur lui-même à la recherche du meilleur endroit d’où la surprendre, quand il voit débouler sur lui une silhouette qu’il a déjà l’impression de connaître par cœur. Son visage, dessiné mille fois par son doigt sur un écran de portable, se rapproche à vitesse grand V, encore plus vite que le train qui l’a porté jusqu’à elle. Il s’était interrogé à de nombreuses reprises sur la manière dont ils pourraient s’accueillir l’un l’autre, mais jamais aucun scenario n’était à la hauteur. A la hauteur de quoi ? Il ne sait pas vraiment, et pour l’heure, ce n’est plus le moment de s’interroger sur le sujet, car elle est là, à quelques millimètres de lui, et sait parfaitement comment faire, elle. Avec un baiser, et plus si affinités.


Merci à tous pour vos participations et lectures ! Rendez-vous dans quelques jours pour l’annonce des derniers lauréats !

A bientôt 💋

Emmanuel Brasseur & Fabien Bouvet ont remporté cet appel à textes par votes du jury… quel écrit accompagnera leur production dans le recueil de nouvelles à venir ?
– A vous de choisir en votant ci-dessous, jusqu’au 31 janvier 2022 –

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