Participations au Rendez-Vous des Plumes – Septembre 2022

Bonjour à tous 😊

Choix“. VoilĂ  le thĂšme-guide vous a Ă©tĂ© proposĂ© en compagnie de trois excipits qui avaient pour mission de terminer votre texte. Vous avez puisĂ© dans votre imagination, fait appel Ă  votre crĂ©ativitĂ©, et voici les textes que nous avons eu le plaisir de recevoir….

Les textes ne sont relus qu’au moment de leur publication, et ce uniquement dans le but de vĂ©rifier qu’ils ne contreviennent pas au rĂšglement de l’atelier d’Ă©criture. Si le cas devait se produire, le texte ne serait tout simplement pas publiĂ©, sans autre recours possible de son auteur. La Petite Boutique des Auteurs n’est pas responsable des coquilles, fautes d’orthographe, syntaxiques ou grammaticales Ă©ventuellement prĂ©sentes dans les textes qui participent au Rendez-Vous des Plumes.
Merci d’en prendre note avant lecture.

Amelia

bike chain number one

· Texte de Brigitte Larignon ·

Cela faisait dĂ©jĂ  plusieurs fois que je le croisais dans le quartier. La premiĂšre fois, c’Ă©tait un matin. Il Ă©tait passĂ© devant moi et s’Ă©tait faufilĂ© dangereusement entre les voitures pour rejoindre le trottoir d’en face. Le lendemain, je ne l’avais pas vu et les jours suivants non plus. Je me surprenais Ă  m’inquiĂ©ter pour cet inconnu. Je ne savais si cette inconscience ou cet hĂ©roĂŻsme m’avait Ă©mue et interpellĂ©e. Un soir, je le trouvais attendant tranquillement devant la porte cochĂšre. Je composais les quatre chiffres sur le digicode et la porte s’Ă©tait ouverte juste assez. Il s’Ă©tait prĂ©cipitĂ© vers l’escalier croisant Ă  peine mon regard. Le sien Ă©tait d’un vert transparent. Je remarquais son charme altier, l’harmonie de son apparence et de la grĂące dans ses mouvements. Dans quel appartement logeait-il ? Je ne me souvenais pas de l’avoir vu auparavant dans l’immeuble. Il continuait Ă  grimper Ă  l’Ă©tage supĂ©rieur. InstallĂ©e dans mon fauteuil, j’imaginais son petit « chez-soi ». Douillet, simple, pratique ou raffinĂ©. Les jours suivants, il apparaissait toujours furtivement et s’enfuyait comme un voleur. Je dĂ©cidais de m’improviser dĂ©tective auprĂšs du voisinage et des commerçants afin d’en connaĂźtre un peu plus. Mais personne n’en savait plus que moi. Il Ă©tait tard lorsqu’un bruit discret derriĂšre ma porte attirait mon attention. Je dĂ©cidais d’ouvrir et sans un mot, le voilĂ  qui s’engouffrait Ă  l’intĂ©rieur. Sa façon de se vautrer sur mon canapĂ© me contrariait. Je le trouvais alors, plutĂŽt mal Ă©levĂ©. Il acceptait sans rechigner un peu d’eau et quelques friandises. Je lui proposais de passer la nuit. Au matin, je restais seule avec mes doutes. Avait-il dĂ» faire un choix ? Quelques jours plus tard, sans doute par hasard, je dĂ©couvrais derriĂšre ma fenĂȘtre, son collier accrochĂ© Ă  la gouttiĂšre sur lequel Ă©tait gravĂ© « FĂ©lix ». En y repensant, je me disais « Et pourtant, ça aurait pu marcher ».


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· Texte de Laurent Martinot Dubary ·

C’était mon ÂŽ petit ange ‘ mais un ange passe, sans consultations; en deux mots, je me rĂ©veille comme le consultant d’un sultanat perdu. Un remake du vieil homme et la mer ; c’est pas l’homme qui prend la mer, c’est l’amer qui prend l’homme . L’amer qu’on voit danser, des vagues Ă  l’Ăąme . C’est le prix Ă  payer, mais quand arrive l’addition, on se rend compte que l’amer douille .Je vais pourtant devoir redĂ©marrer ma vie, alzheimĂ©riser le dĂ©plorable dĂ©nouement de cette illusion dĂ©cennale, mais avant d’entonner le chant du dĂ©part, peut-ĂȘtre faire une cure de Chasse-spleen toujours prĂ©fĂ©rable au monde de Margnat. ApprĂ©hender, Ă  dĂ©faut de comprendre, la psychologie fĂ©minine ; tout un programme. Quand une femme vous dit “oui”, qu’elle jure par tous ses seins que vous ĂȘtes “l’homme de sa vie”, qu’avant de vous rencontrer sa vie Ă©tait dĂ©cousue, que vous ĂȘtes l’idoine couturier qu’elle espĂ©rait depuis des lustres et qu’un tel amour paroxystique lui Ă©tait Ă  ce jour inconnu, Ă©valuez au plus juste les probabilitĂ©s ainsi que le laps de temps avant qu’elle ne change d’avis. Souvent Femme avanie et bien marri qui s’y fie!Vous avez quatre heures ou Ă©ventuellement la vie; autant chercher une goutte d’eau dans une meule de foin. D’aucuns collectionnent les conquĂȘtes quand d’autres multiplient les dĂ©faites ; ma vie ,c’est Waterloo sans l’Eurovision ! Morne plaine . Fulgurants dĂ©parts soldĂ©s par des gadins inopinĂ©s, idylles avortĂ©es ; this is the end my only friend ; les portes de la perception se ferment. Pour agrĂ©menter mon rĂ©cit, et vous sachant avides de croustillants dĂ©tails, je m’en vais vous narrer par le menu, le meilleur Ă©pisode de ma vie tourmentĂ©e . Comme bien souvent, Ă  l’aune de notre intrigue, tout se prĂ©sentait sous les meilleurs auspices . De bonne foi qu’elle Ă©tait alors, elle se reconnaissait mariĂ©e Ă  un affairiste qui l’avait flairĂ©e avant de la ferrer. Sa vie conjugale l’ennuyait ; elle avait Ă©garĂ© ses tables de conjugaison . TombĂ© sous le charme, je devinais son corps fou sous son corsage . Lors de notre premier rendez-vous galant, un week-end dans une station balnĂ©aire, j’occupais la pole-position et nous passĂąmes nos premiĂšres vingt-quatre heures dĂ»ment consacrĂ©es aux baignades et au batifolage. Un huitiĂšme ciel rĂ©ciproque qui laissait prĂ©sager une interminable romance Ă  la hauteur de nos mutuelles espĂ©rances ; la rĂ©sultante de deux longues dĂ©cantations .
Mon cƓur s’emballe et cent balles ça vaut le coup ! AveuglĂ© par la surprenante clartĂ© de cet amour inespĂ©rĂ©, je vivais un merveilleux rĂȘve et, dans la cĂ©citĂ© de ma lĂ©thargie amoureuse, j’avais succombĂ© Ă  la succube mais ne le savais pas encore. J’avais enfin trouvĂ© l’Ăąme sƓur et mordu Ă  l’hameçon . Le phare qui allait orienter ma vie; la plus belle invention depuis le lit Ă  deux places. Apparemment, son mariage ne constituait pas un Ă©cueil . Je me rendis compte un peu plus tard et Ă  mes dĂ©pens que j’avais malencontreusement saisi mes jumelles par le mauvais cĂŽtĂ© . Ce n’Ă©tait pas un Ă©cueil ; c’Ă©tait un roc, un pic, un cap, pĂ©ninsule du dĂ©barquement de mes illusions Ă  venir . Mais pour l’heure , rien de tout ça ; nous gambadions dans les nuages au milieu des lutins . Comment ne pas ĂȘtre transportĂ© , comment douter !
De son cĂŽtĂ© , son mari entretenait une relation Slave qui paraissait le combler et une sĂ©paration, Ă©ventuellement un divorce, Ă©tait des plus envisageable, voire mĂȘme souhaitĂ© par les parties en prĂ©sence ; comment ne pas ĂȘtre confortĂ© ! Pour simplifier encore, elle connaissait un avocat au barreau qui avait dĂ©butĂ© au bas de l’Ă©chelle . Nous promenions toujours nos Bisounours dans un domaine oĂč l’Amour serait roi, oĂč elle serait Reine . Nous faisions nid commun, dĂ©corĂ© par nos soins, dans un lieu qu’elle avait choisi et, pour ma part, un retour en arriĂšre Ă©tait indubitablement inenvisageable ; je l’aurais jurĂ© ! Que nenni ! AbsorbĂ© par la construction et l’amĂ©lioration du dit nid, toujours affermi dans mon dĂ©ni, j’avais occultĂ© un infime dĂ©tail qui n’allait pas tarder Ă  rĂ©vĂ©ler son importance . Le lien, la ligne, le cĂąble qui maintenait le pĂ©cheresse Ă  son conjoint ( peut-ĂȘtre en deux mots ; j’hĂ©site ) Ă©tait Ă©quipĂ© d’un second hameçon sĂ©ditieux et, tout Ă  ma distraction, j’y avais mordu . Ma destinĂ©e Ă©tait emberlificotĂ©e dans les liens sacrĂ©s et indĂ©fectibles de leur mariage.Son mari, qui Ă©tait peintre Ă  ses heures, et quelques fois mĂȘme Ă  dix-sept, Ă©tait Ă©galement pĂ©cheur et au gros, s’il vous plait . Et, dĂ©tail cocasse, c’est lui qui actionnait le moulinet . Avec la candeur qui me caractĂ©rise, j’ai pensĂ© : “la canne va se rompre , ma naĂŻade va lutter de toutes ses forces Ă  mes cĂŽtĂ©s !” Erreur supplĂ©mentaire ; il avait un excellent matos, du genre qui vient Ă  bout d’un espadon, d’un marlin, ou, dans le cas prĂ©sent, de mĂ©zigue ! De plus, il moulinait sec le bougre , et avait sĂ©lectionnĂ© un appĂąt Nevermind irrĂ©sistible pour ma sirĂšne ; un billet pour le Nirvana . Un petit ange ne pĂšse pas lourd, mais quelle ne fut pas ma surprise de constater avec effarement que ses ailes, devenues nageoires, battaient avec force vigueur pour rejoindre le pĂȘcheur! Et chemin faisant, n’omettant pas, suprĂȘme injure cynique ( lĂ , par contre, en un seul mot
quoique
), de me faire le panĂ©gyrique de ce mari bon Ă  jeter aux orties si peu de temps auparavant. Ses suaves serments, par moi sacralisĂ©s, s’avĂ©raient soudainement spĂ©cieux, sibyllines billevesĂ©es . AprĂšs quelques annĂ©es d’un combat Ă©pique, l’extrĂȘme patience Ă©tant la premiĂšre qualitĂ© requise si l’on veut mener Ă  bien son entreprise, et aprĂšs moult tentatives de ferrage de cet obstinĂ©, j’ai fini par me rĂ©soudre Ă  rompre ma ligne pour interrompre l’irrĂ©sistible ascension, assurer ma survie en maugrĂ©ant sur ma triste situation . Pince-mi et Pince-moi Ă©tant de nouveau rĂ©unis sur leur bateau, de concert, lui en chef d’orchestre et elle premier violon ; embarquĂ©s pour des courses lointaines, il ne me resta plus qu’Ă  m’en retourner vers mon nid , solitaire, ce putain d’hameçon toujours fichĂ© au travers de ma gorge que toutes les mies du monde ne sont pas prĂȘtes de dĂ©crocher . Dieu ! quelle douleur de rĂ©aliser qu’on s’est trompĂ© parce qu’on l’a Ă©tĂ©! Au nid soit qui bien y pense! Et pourtant, ça aurait pu marcher.


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· Texte de Riley ·

Lundi 3 octobre, 23h59. Dans une minute, toute ma vie va ĂȘtre dĂ©finitivement bousculĂ©e. Pour le meilleur ou pour le pire, je ne le sais pas encore. Cela fait des jours, des mois, que dis-je, des annĂ©es que j’attends cet instant et, maintenant que j’y suis, je me sens comme un mouton au milieu des loups. Il faut que je me reprenne, il n’y a pas de raison que ça ne fonctionne pas. J’ai prĂ©parĂ© ce moment depuis si longtemps, je suis parĂ© Ă  toute Ă©ventualitĂ©. Dans ma tĂȘte, j’ai rejouĂ© tous les scĂ©narios possibles, du pire au meilleur, du plus plausible, au plus improbable. Que pourrait-il m’arriver que je n’aie pas pu prĂ©voir ?
Je regarde ma montre, une montre suisse hors de prix, qui me vient de mon grand-pĂšre. Prenons un instant pour en parler. Officiellement, mon grand-pĂšre est mort. Si vous le cherchez, il sera obligatoirement fait mention de « dĂ©cĂ©dĂ© » ou « mort » quelque part. Officieusement, il est bien vivant et, Ă  mi-chemin entre les deux, portĂ© disparu. La version que vous connaissez dĂ©finit votre degrĂ© de proximitĂ© avec mon grand-pĂšre. Mort, mon aĂŻeul vous accordait autant d’importance qu’à un chewing-gum sur le trottoir. PortĂ© disparu, c’est que vous avez dĂ» lui rendre un service, sans demander de contrepartie. Enfin, si vous faites partie de la poignĂ©e d’élus Ă  savoir qu’il est toujours vivant, alors, mon grand-pĂšre donnerait sa vie pour vous. Mais, trĂȘve de bavardages, je vous disais donc qu’en regardant ma montre, j’ai notĂ© qu’il ne restait que quelques secondes avant minuit.
Je sentais mon cƓur s’accĂ©lĂ©rer, mes jambes devenir de la mousse. Plus que 5
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 J’appuyais, comme prĂ©vu, sur le bouton de la machine dans laquelle je me trouvais. Comme prĂ©vu, une injection dans mon bras me plongea dans un coma profond. Mon rythme cardiaque Ă©tait stable, je savais que le stress et la panique seraient mes pires ennemis.
A cet instant, je devais faire un choix : laisser mon esprit entraßner ma conscience dans un trou noir ou décider de prendre le contrÎle et, ainsi, permettre à mon corps psychique de quitter mon corps physique.
Je choisis la seconde option. Un sentiment Ă©trange s’empara de tout mon corps. J’avais l’impression d’ĂȘtre l’opercule d’un yaourt qu’on retire, je sentais mon esprit se dĂ©solidariser de mon corps. Sensation Ă  la fois Ă©trange et grisante.
Une fois ce sentiment passĂ©, je dĂ©cidai de baisser mon regard et, comme je m’y attendais, je vis mon corps assis dans la machine, immobile. Je distinguais Ă  peine ma respiration. Je pris un instant pour l’observer. J’analysais les dĂ©gĂąts que mes 33 annĂ©es de vie avaient eues sur mon organisme et je n’étais pas déçu du rĂ©sultat. Une chevelure parsemĂ©e de grosses mĂšches blanches. Je pouvais relier chacune au choc qui l’avait provoquĂ©e. Des cicatrices sur les poignets, cadeaux de mon Ă©tat dĂ©pressif majeur, qui ne me quittait plus depuis mes 16 ans.
Je dĂ©tournai le regard et dĂ©cidai de ma destination : le Machu Picchu. AussitĂŽt pensĂ©, aussitĂŽt arrivĂ©. Je dĂ©couvris ce site dont j’avais si souvent rĂȘvĂ©. Il Ă©tait devant moi, majestueux, intact. Le temps semblait n’avoir jamais existĂ©. C’était comme s’il venait de sortir de terre. Je voguais Ă  travers le site, m’émerveillais de toute cette beautĂ©, dont j’étais le seul spectateur. Je me gavais du moindre recoin de ce lieu historique. Il n’y avait personne.
Puis, je dĂ©cidai de passer au niveau suivant. Je m’immobilisai, pris une grande inspiration et pensais Ă  ma prochaine destination : les chutes du Niagara. Et en un battement de cils, j’y Ă©tais. Le fracas de l’eau, la puissance qui en ressort et la majestĂ© des chutes, tant de merveilles devant mes yeux Ă©bahis et, comme prĂ©cĂ©demment, personne. J’étais au fond des chutes, lĂ  oĂč il est habituellement mortel de se rendre, mais, m’étant dĂ©lester de mon enveloppe charnelle, je ne craignais rien. J’étais grisĂ© par l’expĂ©rience.
C’est alors qu’une idĂ©e folle s’encra dans mon esprit. Cela faisait plus de 20 ans qu’un fait divers me passionnait et m’intriguait. L’affaire KWMD, soit Kevin-Walter McDouglas. Un homme comme les autres, pĂšre de famille aimant et aimĂ©, chef d’entreprise au succĂšs sans prĂ©cĂ©dent, l’homme de l’annĂ©e. L’homme de l’annĂ©e, oui, jusqu’à ce jour macabre oĂč KWMD a disparu, sans laisser de traces, enfin, si, des cadavres derriĂšre lui. Ceux de son Ă©pouse, ses filles, sa mĂšre et ses deux sƓurs. Les corps ont Ă©tĂ© retrouvĂ©s Ă  diffĂ©rents endroits oĂč McDouglas a Ă©tĂ© vu durant sa cavale. Personne ne sait comment ils sont arrivĂ©s lĂ , personne ne sait ce qu’il leur est arrivĂ©. Et personne ne sait ce qu’il est advenu de McDouglas.
Alors, j’ai fermĂ© les yeux, j’ai visualisĂ© de toutes mes forces McDouglas, son visage, ses traits, son corps. J’ai poussĂ© mon effort Ă  son maximum pour matĂ©rialiser le moindre centimĂštre carrĂ© de McDouglas dans mon esprit et
 rien. J’étais toujours aux chutes du Niagara. Je pensais alors qu’il me fallait attendre avant de pouvoir retenter un voyage, une sorte de temps de chargement. Je ne sais pas combien de temps j’ai attendu, cette notion disparaissant quand nous ne sommes plus qu’esprit.
Et j’ai rĂ©essayĂ©. Les chutes sont devenues toutes noires, l’eau a pris l’apparence du pĂ©trole. Le ciel s’est assombri Ă  en devenir indistinguable du sol. J’étais dans le noir complet et un silence de mort s’est abattu sur moi. La panique commençait Ă  gagner du terrain, j’essayais de me reprendre, je savais qu’une crise pourrait me coĂ»ter cher, trĂšs cher. Mais rien n’y faisait, tout Ă©tait toujours tout noir.
C’est alors que je le vis. McDouglas. Une silhouette blanche dĂ©chirant les tĂ©nĂšbres. Il avait un sourire carnassier sur le visage. Son apparence n’avait pas changĂ© de son avis de recherche d’il y a 20 ans. Était-il vivant lui aussi ? Ou mort ? Et moi ?
ArrivĂ© Ă  ma hauteur, McDouglas s’assit en tailleur, Ă  mĂȘme le sol et m’invita Ă  faire de mĂȘme.
« C’est culottĂ© de votre part de venir ainsi me dĂ©ranger ». Il avait parlĂ© sans ouvrir la bouche, sans un mouvement. J’essayais de ne pas penser, pour ne pas communiquer ce qu’il se passait dans ma tĂȘte, mais c’était peine perdue. « Oui, vous pouvez oublier de me cacher quelque chose ici. Vous pensez, j’entends. Votre bouche est superflue ici. La communication verbale est obsolĂšte. »
« Etes-vous vivant ou suis-je mort ? ».
« C’est infiniment plus complexe que cela, mais lĂ  n’est pas la question. Maintenant que vous ĂȘtes parvenu Ă  interfĂ©rer mes ondes, il faut que je vous fasse disparaĂźtre. Une communication spirituelle trop longue et vous pourrez accĂ©der Ă  certaines donnĂ©es qui causeront ma perte. »
A peine sa phrase terminĂ©e, McDouglas sortit un Ă©trange couteau de derriĂšre son dos. Il s’approcha de moi et leva son arme au-dessus de ma tĂȘte.
« Attendez ! Juste une question. »
A ce moment-lĂ , je ne savais plus si c’était ma curiositĂ© ou mon instinct de survie qui s’exprimait.
« Oui, demandez toujours. Rien ne m’oblige Ă  vous rĂ©pondre. »
« Que s’est-il passĂ© il y a 20 ans ? Et pourquoi ? »
« Vous aviez dit une question, j’en compte deux, mais bien. Donc, il y a 20 ans, j’ai rĂ©alisĂ© que cette vie ne m’était pas destinĂ©e. J’ai compris qu’ON avait un plus grand projet pour moi. Que je ne pourrais jamais pleinement m’accomplir en restant encombrĂ© d’une famille, qui ne serviraient pas mes intĂ©rĂȘts, le moment venu. Ce que personne ne savait, c’est que j’avais dĂ©jĂ , par le passĂ©, tuĂ© mon pĂšre, mon frĂšre et mes deux fils. ON m’avait dit que c’était le passage obligĂ© pour atteindre ce rĂŽle qui m’attendait. »
Je pensais qu’il allait reprendre, mais, en une fraction de seconde, je sentis mon esprit se briser. Comme un puzzle que l’on dĂ©truit. Ma soif de rĂ©ponses venait de causer ma perte, bien que j’eusse rĂ©ussi Ă  dĂ©velopper un pouvoir psychique sans prĂ©cĂ©dent.

J’ai fait le mauvais choix.
J’aurais pu faire le bon, si je n’avais pas Ă©coutĂ© ma curiositĂ© malsaine.
J’aurais pu rĂ©volutionner le monde.
Je pensais que mon invention ferait de moi un fou.
Et pourtant, ça aurait pu marcher.


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· Texte de Ghislaine Victor ·

Elle tituba, se retint pĂ©niblement contre la rambarde et tituba encore. Rien ne s’était passĂ© comme prĂ©vu. Ils avaient pourtant bien Ă©tudiĂ© les plans. Chacun connaissait sa partition par coeur. Ils avaient rĂ©pĂ©tĂ© maintes et maintes fois, jusqu’à l’écoeurement. La confiance avait Ă©tĂ© au beau fixe malgrĂ© une lĂ©gĂšre tension dans les Ă©paules et quelques crampes d’estomac. Elle ferma les yeux, ravalant sa nausĂ©e.
D’oĂč Ă©tait venue cette idĂ©e dĂ©jĂ  ? MalgrĂ© le dĂ©couragement qui commençait Ă  l’assaillir, elle se surpris Ă  sourire. Bien sĂ»r, c’était lui qui en avait parlĂ© en premier.
— Et si on affichait en grand notre slogan pro-nature ?
— Pro-nature ? De quoi tu parles ? On proteste contre l’ouverture de la chasse, pour la protection des animaux et la promotion du vĂ©gĂ©tarisme ! Pro-nature c’est un peu vaste non ? S’énerva Anton.
Anton et Quentin étaient comme deux coqs de basse-cour, toujours à se chercher, se filer des coups de bec et se défier à celui qui ferait le plus beau cocorico.
Les filles de la bande en riaient, se moquant gentiment de leur rivalitĂ© ridicule. Leur groupe d’amis avait pris l’habitude de se rĂ©unir une fois par semaine, pour essayer d’établir une stratĂ©gie qui permettrait Ă  leur mouvement pour le vivant de prendre forme et d’impacter les politiques de l’état concernant l’agriculture, l’élevage, la chasse et la pĂȘche, les permis de construire dĂ©figurant le littoral et elle en oubliait. C’était ça leur problĂšme, ils voulaient se battre sur tous les fronts. Elle aurait souhaitĂ© qu’ils choisissent un ou deux sujets, qu’ils l’explorent Ă  fond et qu’ils agissent ensuite. Mais surtout elle aurait prĂ©fĂ©rĂ© qu’ils se battent pour quelque chose et non pas contre. L’énergie du pour n’était pas la mĂȘme que celle du contre.
Quentin avait eu le dernier mot. La nature ça englobait les animaux, les légumes et le littoral.
— Ok ClĂ©mence, on se bat pour la protection de la nature. Ça te va ?
— Bah comme le dit Anton, c’est vaste la nature. On aurait davantage d’impact si on choisissait un angle d’attaque, non ?
— Oui, tu as raison. Et c’est pour cela qu’on se rĂ©unit toutes les semaines.
Ce soir-lĂ  ils avaient dĂ©battu longtemps sur la couleur qu’ils souhaitaient donner Ă  leur mouvement. Ils voulaient avant tout ĂȘtre dans la non violence. La violence Ă©tait dĂ©jĂ  trop prĂ©sente dans ce Ă  quoi ils s’opposaient. Violence contre la terre, contre le microcosme et le macrocosme, violence faite aux animaux et par extension violence faite aux hommes. Ils voulaient ramener de la douceur, de la bienveillance et de l’humour dans le dĂ©bat, dans le combat
 d’oĂč l’idĂ©e d’Anton.
Que cherchait-il Ă  prouver ? Elle frissonna, l’humiditĂ© qui recouvrait ses vĂȘtements la glaçait et elle n’avait plus les idĂ©es claires. Elle espĂ©rait que les autres avaient rĂ©ussi Ă  limiter la casse de leur cĂŽtĂ©.
Le but avait été que chacun affichùt un symbole sur un lieu clé représentant ce contre quoi ils luttaient. Une sorte de rébus, pour ensuite faire marcher les réseaux sociaux et que leurs followers prennent en photo leurs affiches afin de recréer ledit rébus porteur de leur message.
Un par un ils postaient sur leur compte insta un indice permettant de retrouver le lieu oĂč ils Ă©taient, ensuite les abonnĂ©s pouvaient se dĂ©placer et prendre en photo leur Ɠuvre. Elle avait suivi les posts de chaque membre du groupe, deux manquaient Ă  l’appel et elle n’avait pas rĂ©ussi Ă  placer sa banderole. S’il manquait des symboles, leur message serait incomprĂ©hensible et leur but ne serait pas atteint. Elle s’en voulait. Elle avait rĂ©ussi Ă  sympathiser avec le gardien du phare et lui avait subtilisĂ© ses clĂ©s de façon assez sournoise d’ailleurs pour en faire un double. Elle avait prĂ©vu de venir Ă  la nuit tombĂ©e lorsqu’il serait absent pour dĂ©rouler sa banderole du haut du phare et ensuite repartir tranquillement ni vue ni connue. C’était sans compter sur le temps pourri qui s’était abattu dans la soirĂ©e sur la cĂŽte atlantique. Ils avaient maintenu l’opĂ©ration. CĂ©lia avait choisi un abattoir, Quentin un Ă©levage intensif, Anton visait la fĂ©dĂ©ration nationale des chasseurs, Ernest le ministĂšre de l’agriculture et Rachel le local du parti du gouvernement en place. Quelle folie cette idĂ©e ! Mais elle leur avait plu, ils s’étaient cru dans un film style Ocean Eleven et s’étaient investis Ă  fond dans leur « mission ».
Et voilĂ  qu’elle Ă©tait lĂ , bloquĂ©e en haut du phare, la banderole envolĂ©e et les yeux rivĂ©s sur son portable. Elle avait prĂ©venu les autres de ses dĂ©boires et du secours allait lui ĂȘtre envoyĂ©. Finalement, ce n’était pas trĂšs grave, elle aurait pu tomber si le vent s’était fait plus violent, se noyer et disparaĂźtre Ă  jamais. Elle soupira, se blottit contre le corps du phare et regarda en souriant le sms que venait de lui envoyer Quentin : « Et pourtant ça aurait pu marcher ».


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· Texte de Pascal Dandois ·

Le papillon sur la boĂźte de camembert

Muriel Ă©tait arrivĂ© dans le magasin peu avant sa fermeture. Son mari lui avait demandĂ© de lui achetĂ© une boĂźte de camembert et il n’en restait que deux dans le rayonnage, de deux marques diffĂ©rentes mais au mĂȘme prix. Il lui fallait pourtant faire un choix. Celui-ci se porta sur le fromage qui avait le dessin d’un trĂšs joli papillon sur l’étiquette ; Muriel aimait beaucoup les papillons. Le second camembert fut achetĂ© par la compagne du ministre Ă  l’écologie qui Ă©tait en plein travail lorsqu’elle lui apporta le produit alimentaire. Il Ă©tait sur son ordinateur, en pleine rĂ©flexion Ă  propos de deux projets affichĂ©s sur son Ă©cran ; celui du recyclage des plastiques divers et variĂ©s qui permettrait Ă  partir de ceux-ci de reproduire du pĂ©trole, de rĂ©gĂ©nĂ©rer en quelque sorte cette huile singuliĂšre contenue dans ces plastiques afin donc de refaire le carburant. C’était tentant en effet, d’ainsi d’utiliser tous ces dĂ©chets, ces ordures pour leur rendre Ă  nouveau un usage Ă©nergĂ©tique. Le second projet d’une origine obscure, indĂ©finie semblait quant Ă  lui improbable, tellement Ă©vident qu’il n’y croyait pas ; il s’agissait simplement d’une technique de production d’électricitĂ© Ă  partir de presque rien puisqu’elle se contentait de se servir de la pesanteur, de la gravitĂ© ; un simple poids chutait et par un systĂšme de poulies et de balanciers bien que complexe, pour autant pas si Ă©laborĂ© que ça, s’enclenchait quelque turbine qui gĂ©nĂ©rait de l’énergie Ă©clectique. Il Ă©tait perplexe. Il pris, tout Ă  sa rĂ©flexion, un bout du fromage que lui avait apportĂ© sa concubine pour sa collation. Ce camembert Ă  vrai dire Ă©tait trĂšs coulant, et quand il le porta Ă  sa bouche la crĂšme de produit laitier tomba sur le clavier de l’ordi. En quelque sorte ce fut le calendos qui fit un choix puisque le second projet fut alors envoyĂ©, via le rĂ©seau internet du ministĂšre, jusqu’à celui de la prĂ©sidence oĂč accidentellement, une femme de mĂ©nage, en passant rapidement un chiffon sur les touches du portable du prĂ©sident, envoya le document sur le profil du rĂ©seau social de sa femme qui venait d’y poster quelques photos avant de nĂ©gliger de se dĂ©connecter. De fil en aiguille l’invention fit alors le tour du monde et rĂ©solut le problĂšme Ă©nergĂ©tique. Le mari de Muriel avait dit Ă  sa femme que son camembert Ă©tait trop plĂątreux. Dans son bureau l’ex- multimilliardaire Joe Cash Ă©tait un peu dĂ©pitĂ©, il se serait bien vu faire un max de fric avec l’économie du recyclage des plastiques, il se dit : « Et pourtant, ça aurait pu marcher. »


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· Texte d’Alexandra Morin · 1Ăšre place

Le vieil homme tenait dans sa main une rĂ©ponse positive. Il avait mis toute son Ăąme, tout son coeur et toutes ses larmes dans son tĂ©moignage. Ce retour Ă©tait la confirmation – dont il n’avait pas besoin – que son histoire Ă©tait belle et qu’elle valait la peine d’ĂȘtre vĂ©cue. Il relut la lettre.
Habitant n°36,
Votre prĂ©cieux souvenir a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ© avec attention. Nous avons le plaisir de vous informer qu’il a Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© pour participer Ă  la reconstruction de notre sociĂ©tĂ©. Vous pouvez vous rendre dĂšs Ă  prĂ©sent au bĂątiment de l’Imperium de votre District afin de procĂ©der Ă  son extraction. Vous serez ensuite redirigĂ© vers le bureau des admissions pour le prochain dĂ©part vers l’Oasis.
Nous vous remercions de votre dévouement et de votre partage, et soyez assuré que vous serez récompensé comme il se doit.
Imperium,
DĂ©partement de la MĂ©moire collective,
District 1038.
Sur la table du vieil homme, il y avait le prospectus numérique reçu quelques jours plus tÎt. On pouvait y lire, dans une fine police :
« L’Oasis vous ouvre ses portes ! Le confort est Ă  portĂ©e de main. Revivez pleinement vos plus beaux souvenirs et aidez l’humanitĂ© Ă  se reconstruire ! ».
Le document Ă©tait illustrĂ© par la silhouette d’un homme foulant un sol dĂ©sert et poussiĂ©reux, et se dirigeant vers une vive lumiĂšre cachant des montagnes Ă  l’horizon.
— L’Oasis
 dit le vieil homme de sa voix tremblante, en fixant l’illustration.

AussitĂŽt, la silhouette se mit Ă  bouger. Elle avança vers la lumiĂšre et le dĂ©cor changea. Les couleurs devinrent chaudes, une musique douce rĂ©sonna. Des images de paysages somptueux dĂ©filĂšrent, des cornes d’abondance remplies de mets savoureux apparurent et d’agrĂ©ables odeurs s’échappĂšrent du prospectus.
Une voix harmonieuse vint accompagner la musique :
— « L’Oasis. Ce bonheur est Ă  portĂ©e de main. Vous aussi, quittez la Terre et rejoignez la base spatiale de l’Imperium. Ayez la vie que vous mĂ©ritez, retrouvez le confort et la sĂ©curitĂ©. »

Les odeurs et les couleurs s’intensifiaient. Il se sentit apaisĂ©.
— « Aidez-nous et rejoignez-nous ! Afin de se reconstruire, l’humanitĂ© a besoin de se souvenir, de laisser un tĂ©moignage positif pour les gĂ©nĂ©rations futures. Une trace essentielle, incontestable, profondĂ©ment vraie. »

Des images d’enfants courant et riant dĂ©filaient. Des Ă©clats de rire et des parfums sucrĂ©s habillaient l’air, renvoyant le vieil homme Ă  son lointain passĂ©.
— « Vos plus beaux souvenirs sont la clĂ©. Partagez-les-nous et forgeons ensemble le monde de demain ».

Enfin, le prospectus retrouva son aspect initial et l’obscuritĂ© triste du box s’installa Ă  nouveau. Le sifflement du vent Ă  l’extĂ©rieur ramena le vieil homme Ă  la rĂ©alitĂ©. Il regarda par la fenĂȘtre ; le contraste fut brutal.
Depuis la Grande Catastrophe, propulsĂ©e par la folle pĂ©riode d’abondance, plus de la moitiĂ© des ĂȘtres vivants avait disparu. L’autre moitiĂ© Ă©tait devenue stĂ©rile. Un dĂ©sert de terre rouge avait remplacĂ© la nature verdoyante, l’air Ă©tait lourd et chargĂ© de poussiĂšre. Les citoyens ne sortaient plus que pour se rationner aux heures imposĂ©es ou pour aller travailler dans les serres.
Pour instaurer un ordre et dans l’espoir d’un renouveau, l’Imperium avait rapidement pris le contrĂŽle de la planĂšte. Il dirigeait la base spatiale de l’Oasis, vĂ©ritable terre d’asile pour les humains. HĂ©las, tout le monde ne put ĂȘtre emmenĂ©. Les PrivilĂ©giĂ©s partirent en premier, laissant derriĂšre eux une terre dĂ©vastĂ©e dont les OubliĂ©s durent s’occuper.
Pour perpĂ©tuer la race humaine, l’Imperium incubait des embryons artificiels. Ces enfants de l’espace avaient pour mission de reconstruire une civilisation. Afin de garder cet objectif en tĂȘte, ils devaient se
plonger rĂ©guliĂšrement dans la machine des Temps passĂ©s. Cette technologie pouvait faire revivre les souvenirs dans les moindres dĂ©tails. Elle Ă©tait capable d’extraire des instants de vie afin que les plus belles Ă©motions des femmes et des hommes d’autrefois puissent ĂȘtre partagĂ©es. Ainsi, l’avenir ne pouvait qu’ĂȘtre un espoir merveilleux pour ces enfants du futur et leur mission une conviction religieuse. Pour les OubliĂ©s, la chance de pouvoir enfin rejoindre le reste des hommes Ă©tait arrivĂ©e. Leur mĂ©moire serait leur laissez-passer.
Ainsi, le vieil homme allait participer Ă  la reconstruction de l’humanitĂ©. Il allait pouvoir revivre un souvenir prĂ©cieux. Il sentirait son coeur battre Ă  nouveau et cet instant en ferait naĂźtre des milliers d’autres. Enfin, il partirait pour l’Oasis.

Dans la piĂšce sombre et silencieuse de l’Imperium, on affubla le vieil homme d’un casque. Pas un mot ne fut prononcĂ©. Il ferma les yeux.
Le chant d’un oiseau vint rompre le silence. Un cantique clair et mĂ©lodieux , celui d’un matin d’étĂ©. Un clapotis rond et rĂ©gulier trahissait la prĂ©sence d’un ruisseau, tandis qu’au loin des sons de cloches retentissaient, de celles suspendues au cou des bĂȘtes. La douce caresse du soleil lui donna un frisson empli d’émotions. Il remarqua qu’il Ă©tait assis, ses mains posĂ©es dans les hautes herbes. Il reconnaissait au toucher les fleurs sauvages des champs bleus d’antan. Ses narines frĂ©mirent. Des parfums familiers lui parvinrent ; celui de la lavande, de la terre sĂšche et du bĂ©tail. Le mistral emportait toutes ces odeurs et les assemblait dans une valse enivrante. L’arĂŽme subtil des terres de son enfance l’envahit, il fut alors pris d’un vertige merveilleux.
Il ouvrit les yeux. Devant lui s’étendaient les vallĂ©es aux mille couleurs, celles qu’il avait tant aimĂ©es, tant parcourues, tant vĂ©cues. Le ciel pur et d’azur teintait l’horizon de sĂ©rĂ©nitĂ©. Mais ses songes furent chahutĂ©s par des rires cristallins. Des mains maladroites l’enlacĂšrent et deux galopins l’embrassĂšrent. Ils sentaient la pomme et le bois humide. Ils repartirent en courant. Il voulut les retenir, leur dire de ne jamais cesser de s’émerveiller, mais il ne put que les contempler, les chĂ©rir du regard.
Puis il sentit dans son cou un souffle l’effleurer. Un baiser naissant qu’il vint cueillir en se retournant. Ses lĂšvres aux saveurs divines et ses cheveux aux senteurs dĂ©licates le firent voyager plus intensĂ©ment encore. Ses douces mains caressaient son visage. Lorsque leurs lĂšvres se sĂ©parĂšrent, il plongea son regard dans le sien. Des yeux sincĂšres et sans nuages, dont les pensĂ©es trahissaient un amour exaltant. Il l’aimait. Aussi fort qu’il le pouvait. Et alors qu’ils se regardaient, de tout son ĂȘtre, de toute son Ăąme, il les remercia d’ĂȘtre la promesse de lendemains chantants.
Le retour fut brusque. La froideur de la piĂšce envahit chaque centimĂštre de son corps. C’était terminĂ©.
Il n’entendait plus que les cliquetis incessants de la machine poursuivre leur dĂ©sagrĂ©able concert. On lui demanda s’il Ă©tait apte Ă  marcher car il avait retrouvĂ© son corps fatiguĂ© et abĂźmĂ©.
Il reprit la route, seul. Le paysage Ă©tait dĂ©sert, sec et poussiĂ©reux. Le vieil homme se sentit hagard, perdu. Il sentait un vide en lui. Ses Ă©motions se bousculaient, elles semblaient se livrer bataille. Son esprit Ă©tait embrouillĂ©. Il essayait de se souvenir, mais n’y parvenait pas. Il regarda alors le papier qu’il tenait dans sa main. C’était la preuve qu’il avait Ă©tĂ© utile. L’espoir qu’il pourrait permettre au prochain monde d’exister, que ce souvenir permettrait le retour de la vraie vie. MalgrĂ© son hĂ©bĂ©tement, il savait qu’il avait vĂ©cu un instant prĂ©cieux. Le plus prĂ©cieux de tous. Il sentait qu’il venait d’ĂȘtre heureux, mais comme cela Ă©tait prĂ©vu par l’extraction, il ne savait pas et ne saurait plus jamais pourquoi. Marchant vers le soleil couchant, foulant la poussiĂšre des routes dĂ©sertes, le vieil homme avançait vers un lendemain nouveau. Un jour dont le passĂ© semblait plus vide, mais le futur chargĂ© d’espoir. Un monde Ă  venir plus beau que l’amer prĂ©sent. Un autre jour, une autre vie.


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· Texte d’AthĂ©naĂŻs Grave ·

Ils n’auraient jamais dĂ» se rencontrer. Et pourtant, la vie est parfois pleine de surprises. Inattendues. Ils n’auraient jamais dĂ» se rencontrer. Et peut-ĂȘtre pour eux qu’il aurait mieux fallu. Cela leur aurait Ă©viter les souffrances de leurs cƓurs. Ils n’auraient jamais dĂ», pour eux. Mais pour le monde, leur brĂšve rencontre cache un espoir dont mĂȘme eux n’ont pas idĂ©e.
Ce ne sont que deux adolescents. Que tout oppose. Que le monde ne souhaite pas voir rire ou jouer ensemble. Et pourtant, leurs chemins se sont croisés. Un aprÚs-midi.
Lui, n’aurait pas dĂ» se trouver lĂ . Mais quand on a quinze ans, on aime dĂ©sobĂ©ir. On se sent invincible. Et l’interdit a ce quelque chose d’irrĂ©sistiblement attrayant. Le danger a ce quelque chose de sensuellement romanesque. L’inconnu a ce quelque de dĂ©cidĂ©ment sĂ©duisant. C’est pourquoi il a franchi les murs. Qu’on est idiot et inconscient Ă  quinze ans.
Cet aprĂšs-midi lĂ  Ă©tait ensoleillĂ©. Cet aprĂšs-midi lĂ  Ă©tait censĂ© ĂȘtre un aprĂšs-midi de trĂȘve. Il ne courrait donc aucun danger ? Il s’était alors dĂ©cidĂ© Ă  se glisser dans les rangs ennemis. Il voulait les voir. Il voulait savoir s’ils Ă©taient tel qu’on lui avait dĂ©crit. Il voulait les connaĂźtre, car un jour ce serait son tour de les affronter, quand il serait enfin devenu un homme.
Ce fut ainsi qu’il la vit. Assise sur une large pierre blanche. Ses rares mĂšches de cheveux noirs, Ă©chappĂ©es de son foulard rĂ©glementaire qui la protĂ©geait des assauts du soleil, dansant dans le vent. Il fut frappĂ© par le contraste de ses yeux clairs avec sa peau halĂ©e. Elle Ă©tait belle. Belle malgrĂ© les Ă©preuves. Belle malgrĂ© la guerre sourde. Belle malgrĂ© les souffrances. Pourtant, on les lisait nettement dans ses yeux. Deux livres ouverts sur sa vie.
Il s’approcha, prĂ©cautionneusement, pour ne pas l’effrayer. Elle devait avoir Ă  peu prĂšs le mĂȘme Ăąge que lui. Si semblable et en mĂȘme temps si diffĂ©rente. Elle fit un geste de recul en l’apercevant. Il s’arrĂȘta alors net, et leva les mains pour montrer pattes blanches. Avant de reprendre lentement sa progression.
Elle, ne fuyait pas. Elle Ă©tait intriguĂ©e par ce garçon, qui avait eu l’audace de franchir leurs lignes. Elle se plongea dans ses yeux espiĂšgles. Ils ne dirent rien. Ils se sourirent.
Le garçon sortit de sa poche un jeu d’osselets. Et ils commencĂšrent Ă  jouer. Le langage du rire est international. Ensemble, ils ne virent pas les heures passĂ©es.
Malheureusement le monde est cruel, mĂȘme avec deux jeunes innocents. Les sirĂšnes rĂ©sonnĂšrent. La trĂȘve Ă©tait terminĂ©e. Ils Ă©changĂšrent un dernier regard avant de chacun trouver refuge dans leurs camps respectifs.
Peut-ĂȘtre que dans d’autres circonstances ces deux-lĂ  auraient pu devenir de grands amis. Mais pas sous le joug de la loi des grandes personnes et de leur soif de pouvoir. Plus tard, peut-ĂȘtre, nos deux rebelles d’un jour se retrouveront-ils ? Un autre jour, une autre vie.


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· Texte de Bernard Mollet ·

Comme tout un chacun, j’ai subi deux annĂ©es bizarres, deux annĂ©es dĂ©sastreuses d’enfermement, d’isolement, d’ennui, de libertĂ© surveillĂ©e et je viens juste de reprendre pied dans la vraie vie.
Enfin, dans ce que certains osent appeler la vrai vie

Car comment vivre normalement dans ce monde ?
Je me suis interrogĂ© longtemps et j’en suis arrivĂ© Ă  un rejet d’une humanitĂ© qui ne peut plus marcher sans un tĂ©lĂ©phone Ă  la main, qui ne respecte plus les vieillards, qui pollue continĂ»ment cette pauvre planĂšte qui n’en peut plus d’essayer de reprendre son souffle

En fait, je viens de m’en apercevoir Ă  l’instant, je n’aime plus les gens, dĂšs qu’ils sont rassemblĂ©s, les foules hurlantes des dĂ©filĂ©s syndicaux ou des stades de football, les masses fanatiques des concerts ou des Ă©normes spectacles tĂ©lĂ©visĂ©s qui sont comme manƓuvrĂ©s tous ensemble par un grand manipulateur qui les fait applaudir ou huer.
Je rĂȘve d’un nouveau Panurge qui parviendrait, en amenant au fleuve un meneur de ces multitudes, Ă  faire s’y jeter ce grouillement moutonnier Ă  sa suite, prouvant ainsi que les cerveaux rĂ©unis en communautĂ© dans ces occasions sont mis en veille.
J’ai besoin de calme, de silence, de ne plus voir ni entendre de tas de tĂŽles si laids et si bruyants, mais sur le moindre banc de square, dans le moindre coin de fin fond de vieux bistrot, et mĂȘme cachĂ© sous un drap dans mon lit, je suis dĂ©busquĂ©, envahi de bruit, de parlotes et de cris, de pĂ©tarades ignominieuses, de marteaux-piqueurs et de rappeurs Ă  cent dĂ©cibels.
Je crois que je deviens fou, je suis prĂȘt Ă  n’importe quoi, je repasse en boucle dans ma tĂȘte tous les endroits que j’ai visitĂ©s pour en garder un dans ma ligne de mire, un oĂč j’avais trouvĂ©, en y passant, un peu du calme que je recherche.
Et voilĂ , je crois que je l’ai enfin trouvĂ©, ce lieu de retraite, dans un vieux, trĂšs vieux souvenir d’une excursion oĂč, enfant, je m’Ă©tais ennuyĂ© car pour moi, Ă  cette Ă©poque de mon adolescence, il n’y avait rien !
Et rien, c’est justement ce que je veux, avidement, rapidement, totalement.
Mon futur port d’attache, mon jardin secret ?
Une üle

Une Ăźle toute simple, toute grise, toute bĂȘte, toute plate, au large de tout continent, jetĂ©e lĂ  au milieu de l’eau comme une poignĂ©e de terre et de cailloux venue de nulle part.
Pas celle de la magnifique carte postale toujours ensoleillĂ©e qu’on aime envoyer aux amis envieux.
Non, un amas hétéroclite de limons gris et de rochers usés et battus par des vents furieux !
Pas de merveilleuse et inoubliable lagune bleue Ă  l’eau tellement transparente qu’elle donne envie d’y retrouver tout au fond ses lointaines origines maritimes

Non, une crique fangeuse et déchiquetée, tantÎt envahie brutalement par une mer impétueuse couleur de plomb, tantÎt laissée à découvert, toutes algues dehors, abandonnée de la moindre trace de vie comme un bourbier insalubre.
Pas de cocotiers Ă  l’horizon pour y suspendre son hamac, nul filao ombreux pour s’y protĂ©ger des ardeurs solaires redoutables !
Non, quelques rares roses trémiÚres rachitiques, quelques rosiers nains rabougris à force de vent chargé de froide humidité.
Pas de ces sortes de lĂ©zards multicolores et lents ou d’animaux exotiques improbables Ă  peine diffĂ©rents de leurs ancĂȘtres prĂ©historiques.
Non, quelques chats famĂ©liques et sales venant en bande se frotter Ă  vos jambes dans l’espoir de recueillir quelque hypothĂ©tique provende avant de repartir vers les vieilles masures pour y traquer la souris percluse.
Pas de ces magnifiques et inoubliables oiseaux de paradis tellement semblables à des fleurs totalement inventées et pleins de couleurs folles et fluorescentes.
Non, des vols entiers de mouettes tapageuses aux cris discordants venant troubler le soudain silence qui circonscrit deux vagues tumultueuses.
Pas de champs démesurés de cannes à sucre aux millions de feuilles vibrant à perte de vue sous la douce brise des alizés

Non, des espaces exigus d’anciennes cultures d’artichauts dont il ne subsiste que les tristes bĂątons, pauvres moignons noirs tendus vers un ciel maussade.
Pas de plantations d’ananas alignĂ©s comme Ă  la parade et aux couleurs aguichantes amenant dĂ©jĂ  Ă  la bouche le subtil goĂ»t sucrĂ© du fruit

Non, Ă  perte de vue, des champs sinistres vides de pommes de terre, rendus bourbeux par les cafardeuses pluies quasi quotidiennes.
Pas de sable tellement fin couleur de miel oĂč il fait si bon s’Ă©tendre, pas de galets polis et lustrĂ©s par les vaguelettes incessantes mais douces.
Non, d’abruptes roches brunes qui ne s’interrompent brutalement que pour laisser place Ă  la vase malodorante ou Ă  la mer agressive !
Pas de jolies naĂŻades aux couleurs pain d’Ă©pices se dorant aux rayons avenants du soleil, ni de beaux surfeurs blonds se jetant courageusement dans les rouleaux pour dĂ©fier les eaux !
Non, Ă  marĂ©e basse, quelques autochtones bougons en vieilles bottes jaunĂątres Ă©quipĂ©s de crochets rouillĂ©s et de cageots d’un autre Ăąge, Ă  la recherche illusoire de crabes suicidaires ou de coquillages perdus.
Pas de myriades de poissons exotiques multicolores et fluorescents venant vous suçoter la peau ni de petits requins maladroits cherchant aventure

Non, des os de seiche blanchis et flottants, des carapaces d’Ă©trilles rĂ©curĂ©es jusqu’au plus minuscule trĂ©fonds, d’Ă©normes et hideuses mĂ©duses bleuĂątres Ă©chouĂ©es, perdant en un mĂȘme filet s’écoulant lentement leur eau et leur Ăąme.
Pas de nacres chatoyantes ou d’écailles chamarrĂ©es laissant entrevoir dans les yeux des femmes des envies de ces colliers sans fin de souvenirs diaprĂ©s.
Non, des coquilles d’huĂźtres blanchies et usĂ©es Ă  force d’ĂȘtre emmenĂ©es et ramenĂ©es par les flots, des restes Ă©brĂ©chĂ©s de moules brisĂ©es extirpĂ©es des bouchots par les lames brutales d’une mer jamais apaisĂ©e.
Pas de fier trimaran blanc constellé de logos publicitaires et au spinnaker aux tons éclatants largement déployé battant sous les vents portants.
Non, un antique et bruyant chalutier puant le vieux gas-oil, tout mal rafistolĂ© et recyclĂ© cahin-caha dans le ramassage difficile du goĂ©mon croissant sans fin au fond d’une baie grise.
Pas de case typiquement crĂ©ole, colorĂ©e et garnie de lambrequins, construite de bric et de broc ni d’hĂŽtel tropical prĂ©tentieux mais accueillant, frais et ombragé 
Non, un antique phare rescapé et délavé tout rempli de cicatrices et misérable témoin de mille pitoyables naufrages meurtriers.
Pas de restaurant-snack-crĂȘperie-bar-souvenirs accueillant inexorablement le sempiternel touriste dĂ©barquĂ© par la navette matinale de dix heures et rembarquant Ă  seize heures, heureux de repartir car mourant d’ennui, bourrĂ© de cidre et de crĂȘpes, chargĂ© de cartes postales et de mauvaises photos !
Non, une unique, minuscule, quasi introuvable et ancestrale Ă©choppe-Ă©picerie-dĂ©pĂŽt de pain-cafĂ© assurant vaillamment par tous les temps et tous les jours de l’annĂ©e le ravitaillement entier du village, avec de vieux boutiquiers d’un autre Ăąge servant patiemment la goutte ou la chopine aux trois Ă©ternels clients habituĂ©s du lieu.
Et pourtant, pourtant, comprenne qui peut, c’est lĂ -bas, dans cette Ăźle ingrate, que j’ai envie de faire enfin une pause, c’est lĂ -bas, dans ce bout de planĂšte perdue, que j’aimerais vraiment m’arrĂȘter un moment, lĂ -bas que je voudrais tellement faire enfin le point, Ă©couter s’exprimer mon corps, laisser discourir mon Ăąme, m’extraire sans bruit du monde de ceux qui se croient encore vivants, m’évader enfin un temps de la civilisation par trop envahissante

Je veux ĂȘtre une sorte d’ermite occupant une vieille cabane, se nourrissant de ses trouvailles et se chauffant au bois flottĂ©, avec pour seul son celui de la mer.
Dans mon souvenir forcĂ©ment enjoliveur, cette Ăźle, elle est remplie de lumiĂšre, calme, parfumĂ©e, accueillante, verte, aux plages vides et aux maisons rares, dans ma mĂ©moire d’ancien enfant, cette Ăźle, mais bien sĂ»r, voilĂ , c’est celle de Robinson !
Alors, pour de bon, cette fois c’est dĂ©cidĂ©, je vais faire mon sac, j’y vais, je pars, disons

Vendredi !
Un autre jour, une autre vie.


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· Texte de Mallory Besson ·

Bulle

Ce matin, comme chaque jour je me rĂ©veille dans ce petit appartement que je partage avec ma meilleure amie, CĂ©leste. Je sors de notre immeuble dĂ©labrĂ©, je monte sur la petite barque et je pars Ă  la recherche de nourriture, cette denrĂ©e est de plus en plus compliquĂ©e Ă  trouver, sous cette bulle qui nous Ă©touffe. L’état nous dit que c’est pour nous protĂ©ger de l’extĂ©rieur, mais qui a-t-il de si dangereux Ă  l’extĂ©rieur de notre prison de verre. Un garçon passe devant moi sautant de plateforme en plateforme. Je rame plus vite, je ne l’ai jamais vu, Ă©trange pour une petite ville comme Bulle. Je le rejoins sur une ancienne terrasse en bois. Grand, Brun, tatouĂ©. TatouĂ© ? Comment peut-il ĂȘtre tatouĂ© c’est un dĂ©lit ici, il risque la mise Ă  mort sur la place publique. Qui serait assez inconscient pour se faire tatouer Ă  Bulle. A moins qu’il ne vienne pas d’ici, serait-ce un Ă©tranger, comment est-ce possible ? Viendrait-il de l’extĂ©rieur ? Qui est-il ? Voyant mon regard intriguĂ©, il se prĂ©sente sous le nom d’Alex. Il me sert la main, je lui donne mon prĂ©nom : Thalya. Son regard est dĂ©stabilisant, il me dit qu’ici tout est totalement diffĂ©rent de chez lui. Il me chuchote que je suis la premiĂšre habitante aimable qu’il rencontre, que jusqu’à prĂ©sent il c’était fait poursuivre par des hommes en uniforme violet. Je lui demande de rĂ©pĂ©ter, des uniformes violets, mince, il faut fuir, on risque tous les deux gros Ă  rester Ă  la vue de tous. On monte sur ma barque et je rame aussi vite que possible pour rentrer Ă  l’appartement. Les marches montĂ©es 4 Ă  4 j’ouvre la porte Ă  la volĂ©e en appelant CĂ©leste. Elle rĂ©pond prĂ©sente inquiĂšte par mon ton de parole, je lui explique que je viens de me mettre dans une histoire pas possible Ă  cause d’un homme, charmant certes mais tout de mĂȘme. Elle me traite d’inconsciente et dit au garçon, nous observant, qu’il faut qu’il parte. Il lui rĂ©pond qu’il a essayĂ© mais que le trou par lequel il a rĂ©ussi Ă  traverser la paroi de verre est maintenant surveillĂ© pars des hommes. La panique commence Ă  monter dans cette minuscule piĂšce. Le son des trompettes raisonne dans la bulle, ce n’est pas vrai ce n’est pas le moment. CĂ©leste il faut qu’on descende. Que se passe-t-il ? nous demande Alex. Une exĂ©cution sur la place principale, tous les habitants de Bulle sont obligĂ©s d’ĂȘtre prĂ©sent, c’est un exemple, on sait ce qui nous attends si on ne respecte pas les rĂšgles. Je lui demande de rester dans l’immeuble et de ne pas sortir. CĂ©leste et moi sortons et nous ramons jusque-lĂ  place principale. CĂ©leste me murmure de regarder sur le rocher. Je n’y crois pas c’est ThĂ©o, c’était un de mes amis d’enfance. Le chancelier lĂšve le bras du garçon comme pour exhiber Ă  toute la ville qu’il a le pouvoir, il lui montre la chaise. C’est horrible je dĂ©teste ces moments. Son regard, vide, en la regardant. De retour, chez nous, j’appelle Alex, aucune rĂ©ponse. CĂ©leste me dit que c’était probablement la meilleure chose. Je ne peux m’empĂȘcher d’ĂȘtre déçus, je ne verrai plus ses yeux me transperçant, ses lĂšvres pleines. Toutes les deux sur la vieille banquette qui nous sert de lit, nous discutons, quand des coups acharnĂ©s se font entendre contre la porte en bois rouge. Je l’entrouvre, et je vois des boucles brunes, ses boucles brunes. Je lui libĂšre la place pour qu’il puisse passer, il rentre Ă  toute vitesse, mouillĂ© de la tĂȘte au pied. CĂ©leste arrive Ă  son tour, mais que fait-il ici ? Me demande-t-elle. J’en ai strictement aucune idĂ©e. Mais oĂč Ă©tais-tu Alex ? J’étais parti chercher une seconde sortie non surveillĂ©e, quand un garde en uniforme violet ma poursuivis. J’ai sautĂ© dans l’eau, et je me suis cachĂ©, quand il ne pouvait plus me voir je suis revenu ici. Mais tu es complĂštement inconscient, que s’est-il passĂ© dans ton misĂ©rable crĂąne, tu veux nous faire tuer ou c’est simplement de la stupiditĂ©. CĂ©leste lui criait dessus, pendant que je me balançais d’un pied sur l’autre, ne sachant oĂč me mettre. Si nous risquons d’ĂȘtre exĂ©cutĂ©es, c’est de ma faute, c’est moi qui l’ai ramenĂ© ici. Doucement miss dragon, certes je nous ai mis en danger mais j’ai trouvĂ© un moyen de nous sortir tous les trois de cet endroit. Nous en sommes restĂ©s abasourdi, comment avait-il pu trouver une sortie en une aprĂšs-midi alors que cela fait 16 ans que nous cherchons sans la moindre piste. Avant d’élaborer un plan, Thalya, j’aimerai te montrer un endroit que j’ai dĂ©couvert aujourd’hui. C’est d’accord mais enfile quelques choses pour qu’on ne voit pas tes tatouages.
Chose faites il me prit par la main et m’emmena Ă  travers ce qui restes des immeubles. Je me demande comment cela peut-ĂȘtre Ă  l’extĂ©rieur de la bulle. Nous slalomons entre les dĂ©bris, sautons de plateforme en reste de planche. Puis nous arrivons au bas d’un immeuble, vers l’ouest de la ville. Il me tira Ă  l’intĂ©rieur et nous grimpons les marches. AprĂšs plusieurs Ă©tages, il ouvrit une trappe au plafond et nous nous retrouvons dans un petit jardin rempli de plantes, comme je n’en avais jamais vu auparavant. A Bulle, rien ne pousse, aucune fleur, aucun arbre comme nous pouvons le voir dans les livres. Mes yeux pĂ©tillaient d’admiration, il mit une main sur ma taille, et il me dirigea vers un magnifique arbre avec des fleurs roses et blanches. C’est un cerisier me dit-il. Il leva son tee-shirt et laissa apparaĂźtre un tatouage, un cerisier, j’en dessina le contour avec mon index. Le cerisier et signification de nouveau dĂ©part et de rĂȘve. Me murmura-t-il. C’est joli, lui rĂ©pondis-je. Il prit ma main toujours posĂ©e sur son abdomen, il se rapprocha de moi. L’air commençait Ă  me manquer, quand il posa ses lĂšvres sur les miennes, plus rien n’avait d’importance. L’heure tournait, bien trop vite, le couvre-feu se rapprochait, nous avons dĂ» rentrer. A la maison, CĂ©leste lisait Ă©ternellement le mĂȘme livre. Pendant que je prĂ©parais le repas, nous Ă©laborions un plan pour fuir de cette ville. Le couvre-feu commençait Ă  21heure Ă  partir de cet horaire, les gardes faisaient une ronde toutes les 1h. Nous avions 1 heure pour traverser la ville et sortir sans se faire prendre, sinon c’était la mise Ă  mort assurĂ©e. Quand le garde, passa devant notre immeuble Ă  22h12 nous descendons les escaliers Ă  toute vitesse sans faire de bruit. Alex nous guidait dans la nuit, comme s’il connaissait la ville comme sa poche. Nous louvoyons entre chaque obstacle. Une quarantaine de minutes plus tard nous Ă©tions devant notre sortie. Un trou, d’environ 1 mĂštre sur 75 cm. Alex passa le premier Ă  quatre pattes suivit de prĂȘt par CĂ©leste et moi. Nous avançons le plus rapidement possible, des camĂ©ras Ă©taient disposĂ©s dans la ville et nous n’avions pas eu le temps de voir si l’une d’entre elle Ă©tait placĂ©e dans les alentours, plus vite nous sortirons plus vite nous serons sains et saufs. La bulle Ă©tait bien plus Ă©paisse que je ne le croyais. Nous continuons notre traversĂ© calmement. J’apercevais un halo de lumiĂšre un peu plus loin. Nous sommes arrivĂ©s nous dit Alex. Des morceaux de bois bouchaient la sortie. Alex donna de grand coup de pied, et les planches de bois ne rĂ©sistĂšrent pas longtemps. Il dĂ©blaya le passage et nous avons pu enfin sortir. De l’herbe couvrait le sol, un soleil brillait dans le ciel. A peine sorti de Bulle, tout Ă©tait dĂ©jĂ  diffĂ©rent. Contrairement Ă  ici il n’y avait aucune verdure et un ciel gris permanent. CĂ©leste me prit dans ses bras, un sourire gravĂ© sur son visage. Alex me prit Ă  son tour dans ses bras et posa un dĂ©licat baiser sur mes lĂšvres. THALYA ! Debout ! Il est 7h45 tu vas ĂȘtre en retard pour prendre ton bus. Ma mĂšre cria mon nom du bas des escaliers. Je sortis difficilement de ma couette et me frotta les yeux, encore perturbĂ©e par ce rĂȘve troublant. Je sorti de ma maison pour aller Ă  mon arrĂȘt. Quand un jeune homme, grand, avec de jolies boucles brunes, tatouĂ©, passa devant moi. Alex ? L’appelais-je. Il se retourna et me dit que je devais faire erreur. Ma dĂ©ception se lisait sur mes traits. Un autre jour, une autre vie.


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· Texte de Luc André ·

Combien de rendez-vous manquĂ©s, d’occasions ratĂ©es, de secondes dilapidĂ©es, d’amours envolĂ©s ?
Dans ce monde oĂč tout n’est qu’éphĂ©mĂšre, oĂč l’éternitĂ© mĂȘme est une chimĂšre, laissons enfin notre esprit vaquer Ă  son insouciance, les yeux Ă©bahis d’avoir trop scrutĂ© l’horizon, contrĂ©e de l’espĂ©rance

Alors un jour peut ĂȘtre, au dĂ©tour de l’existence, tout deviendra possible et les regrets ne seront plus que les longues rides d’un passĂ© Ă  prĂ©sent balayĂ© par ce futur aux couleurs majestueuses d’un crĂ©puscule de printemps, plus que jamais plein de promesses, dĂšs demain qui sait, un autre jour, une autre vie



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· Texte de Luc Baudot · Coup de ♄

Nelle regardait la rĂšgle. Denis, son collĂšgue, l’avait sortie de son tiroir lorsqu’elle l’avait invitĂ© Ă  venir boire un verre pour ses quatre fois dix ans. Sans aucune empathie et fidĂšle Ă  son humour caustique, il lui avait mis sous le nez les 40 cm de plastique en lui affirmant : “tu vois cette rĂšgle, c’est ton espĂ©rance de vie, et toi, tu es au milieu, c’est-Ă -dire lĂ  !”. Il lui montrait le tiret des 20 cm. Ce fut comme un rĂ©veil brutal, une rĂ©vĂ©lation cruelle : elle Ă©tait arrivĂ©e Ă  la moitiĂ© de son existence !
Elle n’en avait pas dormi de la nuit et avait passĂ© les sept heures nocturnes allongĂ©e Ă  visualiser cette fichue rĂšgle et Ă  retracer le parcours qu’elle avait suivi jusque lĂ  : 40 ans ; 20 cm ; un cm pour deux annĂ©es.
0cm : j’Ă©merge de la tiĂ©deur du cocon, mes poumons sont assaillis par l’air et je pleure
 3cm : j’ai de la vie plein la tĂȘte, je vis au prĂ©sent
 6 cm : je veux intĂ©grer le groupe qui m’entoure et perd ma spontanĂ©ité  10 cm : “cherchez le garçon”, c’Ă©tait un titre de Taxi Girl
 18 cm : Rupture d’avec Gill, aprĂšs neuf annĂ©es de vie commune

Le samedi, elle se leva, déjeuna, passa par la salle de bain et se recoucha.
20 cm : premiĂšre claque mentale et premier bilan, Ă  cause de Denis qui lui avait foutu sa journĂ©e en l’air. Elle avait rĂ©ussi Ă  refouler son dĂ©sarroi durant le pot mais la façade s’Ă©tait Ă©croulĂ©e ensuite. DĂ©pitĂ©e, elle avait mĂȘme ramenĂ© la rĂšgle chez elle ; une petite vengeance car elle savait que son collĂšgue remuerait tout le bureau pour retrouver sa sacro-sainte rĂšgle, mais aussi une punition, de voir cette ligne de vie transparente, rectiligne et graduĂ©e sur sa table de chevet.
C’est vrai qu’elle vivait seule aujourd’hui, dans un appartement Ă©troit situĂ© dans un quartier morne d’une ville quelconque. C’est vrai qu’elle faisait un boulot sans grand intĂ©rĂȘt qui lui permettait de payer le loyer, qu’elle avait peu d’amis et passait ses soirĂ©es dans une routine Ă©tablie. C’est vrai qu’elle avait relĂ©guĂ© ses espoirs, ses envies au placard, Ă  cĂŽtĂ© du balai. Comment en Ă©tait-elle arrivĂ©e lĂ  ?
Le samedi passa, horizontalement, avec juste quelques pauses pour les besoins vitaux, Ă  ruminer sur cette vie qui l’avait endoctrinĂ©e, formatĂ©e, aplanie.
Seconde nuit sans sommeil.
Le dimanche matin ressembla au samedi jusqu’Ă  ce que Nelle se remĂ©more les moments heureux de sa vie. Cela lui fit du bien. L’aprĂšs-midi, elle s’assit mĂȘme un instant pour noter tout ce dont elle se souvenait de ses envies, ses projets, son rĂȘve de faire du thĂ©Ăątre, de devenir une actrice reconnue. La table Ă©tait prĂšs de la fenĂȘtre et, finalement, la vue Ă©tait assez jolie de son quatriĂšme Ă©tage. Elle voyait le dessus des arbres, sa “canopĂ©e”, les oiseaux qui venaient s’y poser, une fois mĂȘme, un Ă©cureuil.
TroisiĂšme nuit : le sommeil ne vint toujours pas.
Le lundi Ă©tait fĂ©riĂ©, heureusement, merci, mois de mai, Ă  mi chemin entre le printemps et l’Ă©tĂ©. Enfin un truc sympa !
Elle consacra sa journĂ©e Ă  faire le point : que voulait-elle vraiment pour sa seconde demi-vie ? La premiĂšre moitiĂ©, finalement, Ă©tait bien remplie et n’avait commencĂ© Ă  s’engluer dans une routine Ă©dulcorĂ©e que sur la fin, insidieusement, une chose Ă  la fois. C’Ă©tait toujours la mĂȘme grenouille que l’on mettait dans l’eau froide et qu’on rĂ©chauffait petit Ă  petit de façon Ă  rendre les degrĂ©s supportables et l’endormir pour la cuisson finale. Était-elle une grenouille ?
Ce jour lĂ , elle resta plus longtemps Ă  la table, Ă  noter tout ce qu’elle avait en tĂȘte. La lumiĂšre passait par la vitre et lui faisait du bien, Ă©claircissant ses idĂ©es. Elle devait reprendre sa vie en main mais elle opĂšrerait le changement progressivement. Elle avait coupĂ© le gaz juste Ă  temps pour que la grenouille survive et puisse se retrouver nageant dans l’eau froide en se rĂ©veillant. Ce retour vers les fondamentaux devait se faire en douceur afin d’Ă©viter tout choc thermique.
Il existait un petit thĂ©Ăątre pas trĂšs loin et, le mardi soir, il y avait des sĂ©ances d’improvisation. Elle ne serait certainement jamais une star mais elle pouvait se faire plaisir. Elle passerait voir demain soir. Ce serait bien pour commencer. Ensuite, elle irait voir

En fin d’aprĂšs-midi, La petite liste des choses Ă  faire Ă©tait bien Ă©tablie dans sa mĂ©moire. Nelle prit alors le morceau de plastique graduĂ©. Ce n’Ă©tait qu’une rĂšgle d’Ă©colier sur laquelle Ă©tait notĂ© “incassable”, mais ce n’Ă©tait qu’un mot sĂ©rigraphiĂ©. Elle la tordit, força un peu, crac !
Demain, elle reposerait les deux morceaux sur le bureau de Denis, et le remercierait de lui avoir ouvert les yeux. DĂ©senvoutĂ©e, elle s’endormit, enfin !
Demain serait un autre jour.
Un autre jour, une autre vie.


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· Texte de Marina Leridon ·

Je ne pouvais pas m’empĂȘcher de regarder. Cela m’avait pris pendant le confinement. Toutes ces journĂ©es et ces nuits Ă  attendre que quelque chose se passe. À rester enfermĂ© pour ne pas risquer la mort. J’ai cru devenir fou.
Je me suis mis Ă  la fenĂȘtre pour passer le temps. Le problĂšme c’est qu’il ne se passait rien dehors. Alors j’ai pris l’habitude de regarder l’immeuble d’en face. Tous ces gens enfermĂ©s chez eux, il y a toujours de l’animation. Les deux messieurs qui habitent ensemble. La dame qui peint des tableaux. Le couple qui se fait bronzer sur son balcon.
Puis nous avons à nouveau eu le droit de sortir, de revivre. J’ai repris ma vie d’avant sauf que

L’espionnage de mes voisins est devenu une vĂ©ritable obsession, une drogue. DĂšs que je rentre, c’est plus fort que moi, je dois regarder l’immeuble d’en face. Parfois je renonce Ă  une sortie entre amis tellement j’ai besoin de mon spectacle vivant.
Mais les feuilles ont poussĂ©. Je ne vois presque plus l’immeuble d’en face. Pourtant il me faut ma « dose ». Je scrute la façade et dĂ©couvre deux fenĂȘtres que je n’avais pas encore remarquĂ©es : une chambre et une cuisine. Je suis heureux comme un gosse qui vient de recevoir un nouveau jouet. J’ai hĂąte de voir le dernier Ă©pisode de la vie.
Une femme prĂ©pare le dĂźner dans la cuisine. Elle semble lasse et triste. Vit-elle seule ? A-t-elle perdu un ĂȘtre cher ? Je m’installe confortablement avec des biscuits Ă  grignoter et une bouteille de soda. Elle disparait quelques minutes puis rĂ©apparait et ainsi de suite : c’est un ballet incessant. À chaque fois, elle emporte quelque chose et se hĂąte de manger ce que je devine ĂȘtre un croĂ»ton de pain quand elle revient dans la cuisine. J’ai l’impression que ses Ă©paules se voĂ»tent au fil de la soirĂ©e. Pendant qu’elle fait la vaisselle, quelqu’un allume la lumiĂšre dans la chambre. Elle n’est donc pas seule.
J’aperçois un homme assis au bord du lit. Il est grand et costaud, l’air peu engageant. Quand la femme entre, il se met Ă  crier. Elle se recroqueville aussitĂŽt au pied du lit. Ils ont une dispute. Elle ne dit que quelques mots. Il lui met une claque puis deux. Elle se met Ă  pleurer et quitte la piĂšce Ă  petits pas rapides. Elle revient en chemise de nuit aprĂšs un long moment, les yeux rougis et gonflĂ©s, et se couche. L’homme est allongĂ© de l’autre cĂŽtĂ© du lit. Ils se tournent le dos. Elle Ă©teint la lumiĂšre.
Le lendemain matin, je ne vois rien. Il faut dire que je ne suis pas matinal. Je me dĂ©pĂȘche de rentrer le soir pour reprendre mon observation. La mĂȘme histoire recommence.
Le troisiĂšme soir, l’homme entre dans la cuisine, prend la main de sa femme et la presse sur la plaque de cuisson. Je vois la femme changer de tĂȘte et pousser un hurlement muet : il lui a volontairement brĂ»lĂ© la main. Elle sort en courant de la cuisine et je ne la revois plus.
Le quatriĂšme soir, elle ne dĂźne toujours pas avec lui. Sa main est bandĂ©e. Ils se retrouvent dans la chambre. Il l’attrape, la jette sur le lit, dĂ©fait sa ceinture et commence Ă  la battre avec la boucle du ceinturon. Il lui Ă©crase le visage contre le lit, sĂ»rement pour que les voisins n’entendent pas les cris.
Et c’est ainsi tous les jours. Chaque matin, je me persuade que j’ai rĂȘvĂ©, que ça n’existe que dans les films. Et je continue mon voyeurisme.
Un soir, l’homme est seul. Il mange dans une boüte de conserve, le regard perdu. Tout à coup, il sursaute, prend un air interrogateur et sort de la cuisine. Je ne vois plus personne.
Le lendemain, je lis les gros titres des journaux en passant devant le kiosque. Aujourd’hui, un titre m’interpelle dans la gazette du quartier : un homme a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©. Il a battu sa femme Ă  mort.
J’achùte la feuille de chou et remonte chez moi à toute vitesse. Je claque la porte, glisse par terre et tente de lire l’article. Ma vue se brouille. Mes oreilles bourdonnent.
Je me rĂ©veille je ne sais combien de temps aprĂšs, Ă©berluĂ© : que m’est-il arrivĂ© ? Le journal est prĂšs de moi avec la photo de l’homme qui battait sa femme. Tout me revient. Non seulement, je n’ai rien dit mais je l’ai regardĂ© jour aprĂšs jour. Je me fais horreur.
Je me relĂšve d’un bond, allume mon ordinateur portable et commence fĂ©brilement mes recherches. Les associations pour aider les femmes battues sont nombreuses, trop nombreuses tellement ce flĂ©au est rĂ©pandu. J’en sĂ©lectionne une, un peu au hasard mĂȘme si le nom m’est familier.
La nuit tombe. Mon regard est irrĂ©sistiblement attirĂ© par les fenĂȘtres de l’immeuble d’en face. Je ferme le rideau et file me blottir sous ma couette. Demain commencera un autre jour, une nouvelle vie.


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· Texte de Nicolas Glady ·

La tĂȘte parvient enfin Ă  briser la coquille ! L’eau est sombre et sale. Il est impossible d’apercevoir quoi que ce soit. Le corps s’extrait peu Ă  peu de son chorion, et, malgrĂ© la difficultĂ©, cette libĂ©ration tant attendue provoque une exultation qui se propage dans l’ensemble du corps telle une dĂ©charge de plaisir violent. Libre, enfin ! Mais il ne faut pas rester lĂ  : l’immobilitĂ©, c’est la mort.

Les membres se dĂ©tendent. Lentement d’abord, puis par saccades. Plusieurs dizaines – peut-ĂȘtre mĂȘme des centaines – d’autres tĂȘtes triangulaires sortent de leur Ɠuf en mĂȘme temps. Certains ne bougent pas, blancs et figĂ©s dans le sable cristallin. Sont-ils dĂ©jĂ  morts ? OĂč Ă©cloront-ils plus tard ? Peu importe ! Il faut se mettre en route ; les autres se dirigent Ă  toute vitesse vers la surface.

DerriĂšre les pierres qui recouvrent l’endroit, on peut apercevoir une lueur. Les premiers rayons du soleil font miroiter les vaguelettes Ă  la surface un peu plus haut. L’insecte se dirige prudemment vers sa destination. Des dizaines de ses soeurs la prĂ©cĂ©dent ; elles sont des centaines tout autour qui cherchent Ă  rejoindre la berge.

Une ombre gigantesque surgit soudainement d’une anfractuositĂ©. D’une bouche bĂ©ante, le monstre dĂ©vore en quelques secondes des dizaines des petites nymphes, bien incapables de s’opposer Ă  ce titan. Le combat est vain, le seul espoir des survivantes est la fuite.

Notre petite nage de toute ses forces vers la surface. La rive est en vue ! Mais la truite l’a aperçue et fonce vers elle à une vitesse terrifiante. Plusieurs de ses sƓurs se fond gober à leur tour sans autre son que celui du reflux de l’eau. Son envie de survivre tend tous ses muscles vers le salut.

Ça y est ! Elle atteint enfin le rivage ! Elle s’y hisse avec ce qui lui semble ĂȘtre les toutes derniĂšres rĂ©serves d’énergie qui lui restaient. Heureusement pour elle, le lac qui autrefois couvrait une Ă©tendue cinq fois supĂ©rieure a considĂ©rablement rĂ©duit depuis les sĂ©cheresses rĂ©centes. Son trajet n’en fut que plus court.

La nymphe s’immobilise soudainement. Une dĂ©charge de douleur lui traverse brusquement tout le corps. Ses membres semblent se dĂ©chirer. Une fissure apparait sur sa cuticule. L’insecte se contracte, et, comme des lances perçant un rideau, deux tiges surgissent sur son dos.

L’insecte s’extrait de sa mue. Ses ailes se tendent au dessus d’elle. Un peu de fluide gras subsiste sur son corps. La mĂ©tamorphose est complĂšte.

Elle s’élance dans les airs. La journĂ©e est si belle : le soleil chaud et rayonnant domine un ciel bleu limpide. Quelle joie de voler si librement sous cette brise lĂ©gĂšre et cette chaleur rĂ©confortante ! Elle se pose sur la feuille d’un arbre qui se balance lentement avec le vent. Un vieux chĂȘne plus que centenaires qui semble jouir de ses derniĂšres annĂ©es en cette lisĂšre de forĂȘt de moins en moins foisonnante. L’air est toujours plus polluĂ© et l’eau de plus en plus rare, ses feuilles se font donc de moins en moins nombreuses, et de plus en plus fragiles.

Mais un autre insecte vient voleter autour de notre survivante. Elle le suit. Rapidement, ils s’engagent tous les deux dans un ballet magnifique. Elle, virevoltant de gauche Ă  droite comme pour l’inciter Ă  donner le meilleur de lui-mĂȘme, lui l’entourant de figures de voltige toujours plus complexes et magnifiques.

Ils dansent ainsi pendant plusieurs minutes. Quelle joie que cette rencontre ! La femelle finit par se poser sur la branche d’un arbuste dessĂ©chĂ©. Le mĂąle se pose sur son dos. Une dĂ©charge d’extase et de douleur la saisit, et elle ne bouge plus pendant quelques secondes. AprĂšs l’accouplement, lui va se poser un peu plus loin, comme pour se reposer. Elle ressent une satisfaction mĂȘlĂ©e de fatigue. Et une Ă©nergie renouvelĂ©e, comme si leurs Ă©bats l’avaient vidĂ©e mais renforcĂ©e d’une nouvelle raison de vivre.

Une ombre passe au dessus d’eux. Un gros oiseau au bec acĂ©rĂ© vient se poser Ă  cotĂ© de son compagnon et d’un geste vif le dĂ©vore d’un coup sec. Le volatile tourne la tĂȘte vers la femelle et se jette sur elle d’un bond prĂ©cis.

La terreur s’empare de tous ses membres Ă  nouveau ! Mais elle arrive Ă  la derniĂšre seconde Ă  Ă©chapper au prĂ©dateur en glissant sur sa droite. Elle se rĂ©fugie dans un tronc mort. L’oiseau furieux se jette sur sa cachette et frappe de son bec l’écorce de son refuge. Tac, tac tac ! C’est toute le bois qui semble rĂ©sonner de ce glas terrifiant.

RecroquevillĂ©e au fond de sa cachette, l’insecte reste immobile. Les coups de boutoir du moineau ne semblent jamais prendre fin. Va-t-elle mourir ici, dĂ©chiquetĂ©e par le bec de l’oiseau ?

Soudainement le claquement s’arrĂȘte, et un battement d’ailes se fait entendre. Il est parti ! Elle n’ose y croire
 Est-ce une ruse ? Elle prĂ©fĂšre ne pas bouger pour rester protĂ©gĂ©e, recroquevillĂ©e au fond de son abri pendant plusieurs minutes.

Quelques temps plus tard, elle entend un grĂ©sillement sourd se rapprocher de plus en plus. Des dizaines de fourmis remontent l’arbre et s’approchent d’elle. Mieux vaut Ă©viter un danger direct et certain plutĂŽt qu’un danger potentiel : elle prend son courage Ă  deux mains et s’envole pour Ă©chapper Ă  la centaine d’insectes qui ne sont maintenant plus qu’à quelques centimĂštres d’elle.

Prudente, elle reprend son vol sans jamais trop s’éloigner du sol et d’abris potentiels. Le soleil commence Ă  se coucher Ă  l’horizon, lançant des rayons rouges et or sur les nuages. La journĂ©e arrive Ă  son terme. Elle est tellement fatiguĂ©e !

Elle va se poser sur un nĂ©nuphar flottant non-loin de la rive du lac. Son ventre lui semble lourd, comme trop gonflĂ© et trop chaud. Pour se soulager, elle pose le bas de son abdomen dans l’eau.

Brusquement, elle a l’impression que c’est tout son corps qui se dĂ©chire. Dans une douleur atroce, des centaines – des milliers se dit-elle – d’Ɠufs sortent d’elle pour aller se poser sur le sable plus bas. La faible Ă©nergie qui lui restait se consume complĂštement pour l’aider Ă  rĂ©aliser l’effort de la ponte.

Abasourdie et Ă©puisĂ©e, le dernier Ɠuf sort enfin de son ventre. Elle n’en peut plus. Elle s’immobilise lĂ , sur le bord du nĂ©nuphar, espĂ©rant pouvoir enfin profiter d’un repos bien mĂ©ritĂ©.

Est-ce l’épuisement qui l’a empĂȘchĂ© de la voir s’approcher ? Est-ce que, son devoir accompli, elle n’avait plus l’envie de vivre ? Quelque soit l’explication, elle ne bougeĂąt pas quand une grosse truite dodue – peut-ĂȘtre celle qui l’avait attaquĂ©e le matin-mĂȘme – vint par-dessous elle pour l’avaler d’un seul trait.

Plus tard, au point du jour, quand les rayons du soleil sembleront rĂ©veiller les rides de l’eau, Ă  quelques mĂštres de profondeurs, sous les pierres paisibles, des centaines de nymphes Ă©phĂ©mĂšres Ă©cloront Ă  nouveau. Qui sait ? L’une d’elle arrivera peut-ĂȘtre Ă  voler un peu plus loin, un peu plus longtemps, et dĂ©couvrira, si la chance lui sourit, une autre Ă©tendue d’eau, oĂč elle pourra dĂ©poser ses cocons avant de s’éteindre Ă  son tour. Un autre jour, une autre vie.


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· Texte de Patricia Forge ·

La faim de l’intimitĂ©

Le grand tilleul du jardin allongeait l’ombre de ses branches au-dessus de la table mise et des fauteuils d’osier. Une brise chaude agitait mollement son feuillage. Ce dĂźner ne ressemblerait Ă  aucun autre

Et pourtant, il n’y avait aucune festivitĂ©s mondaines de prĂ©vues, pas de grandes tablĂ©es, de dress code imposĂ©, de poses starlettes au bord de la piscine.
Non. Juste deux fauteuils en osier et une table Ă  l’inspiration champĂȘtre. Quelques Ă©pis de blĂ©s dans un vase, des assiettes aux couleurs du Sud et les senteurs du jardin.
Le seau Ă  champagne Ă©tait tout de mĂȘme de la partie. Vouloir un moment intime en toute simplicitĂ© ne voulait pas dire renoncer aux bonnes choses et Ă  la bonne chair.
La fĂ©e de son cƓur s’était affairĂ©e en cuisine. Il le savait. Elle aimait ce moment de crĂ©ation, faire des choses simples avec les produits frais rĂ©coltĂ©s le matin mĂȘme.
Désormais elle virevoltait dans le soleil couchant, son jupon provençal et son chùle andalou le rendant fou.
Elle Ă©tait un peu sauvage, un peu sorciĂšre lui dirait certains. Elle aimait rĂ©colter des feuilles qu’elle faisait sĂ©cher pour des infusions ou des assaisonnements colorĂ©s. Alors peut ĂȘtre lui avait-elle fait absorber un philtre puissant pour qu’il ne puisse se dĂ©rober Ă  cette passion qui l’habitait depuis qu’il l’avait rencontrĂ©.
Lui, l’homme des soirĂ©es couteuses, des vacances en club « tout inclus », des plaisirs bourgeois, il avait dĂ©couvert la vie simple de la campagne dans cette petite maison de pierres et de bois, entre champs de blĂ©s, prairies verdoyantes et l’orĂ©e du bois.
Bien sĂ»r, la rhinite allergique leur donnait du fil Ă  retordre tous les ans. Mais c’était le prix Ă  payer pour accĂ©der au Paradis sur Terre.
Ici, pas de klaxons tonitruants. Pas d’odeurs de pots d’échappements. Pas de cris, de passants pressĂ©s obnubilĂ©s par leur smartphone.
Non, ici, on entendait braire l’ñne dans le soir qui tombait, le cri de la chouette effraie. On admirait le vol des chauves-souris, se protĂ©geait des coups des hannetons et entre chiens et loups, un hĂ©risson cherchant sa nourriture passait Ă  petits pas.
Pour se simplifier la vie, ils avaient rĂ©ussi tous deux Ă  obtenir le tĂ©lĂ©travail. Ils devaient passer nĂ©anmoins deux jours par semaine en ville, pas les mĂȘmes jours pour chacun d’entre eux. Si lui s’en accommodait, sa bonne fĂ©e supportait difficilement ses jours Ă  retrouver la foule, les faux semblants et les odeurs. Surtout les odeurs.
Cela aussi il le savait. Il l’encourageait autant qu’il le pouvait lui montrant l’intĂ©rĂȘt de la chose, c’est si peu de choses deux jours par semaine quand le reste du temps on vit au paradis.
Elle aimait tournoyer au milieu de ses quelques chĂšvres tĂȘtues et rebelles comme elle. Il n’était pas facile d’obtenir le lait si parfumĂ© dont elle faisait ses fromages. Un cochon courait les glands sous les grands chĂȘnes sous le regard du chien loup, sauvage et fier.
Cette chienne Ă©tait la passion de sa fĂ©e. Longtemps elle en avait rĂȘvĂ©. Un chien au sang de loup, quand on aime aussi les chĂšvres, quelle drĂŽle d’idĂ©e.
Mais elle avait toujours des drĂŽles d’idĂ©es. Et il Ă©tait bien difficile de la dissuader. Pourtant tout se passait bien dans ce petit monde oĂč la LibertĂ© semblait avoir voulu se poser.
Pourtant ce repas l’inquiĂ©tait. Il le sentait. Une nouvelle idĂ©e trottait dans la tĂȘte de sa belle. Il le voyait Ă  son regard, Ă  ces absences parfois, assise sous un frĂȘne Ă  regarder l’aube se lever, Ă  ces conversations avec le petit bouddha posĂ© prĂšs d’un chĂątaignier.
Elle posait sa main plus souvent que de coutume sur l’Ɠil de tigre, ronde comme la Terre, qui pendait à son cou.
Il se doutait de l’idĂ©e et se sentait paniquĂ©. Pourtant il aurait dĂ» se douter que la question se poserait un jour. Comment n’aurait – elle pas pu se poser. On a beau ĂȘtre un peu sauvage, un peu sorciĂšre (ou fĂ©e c’est selon la vision des choses que l’on a dans ce monde) elle n’en restait pas moins une femme. Et une femme plus jeune que lui. Alors forcĂ©ment la question de l’enfant devait bien se poser un jour ou l’autre. Oui, mais voilĂ . Comment dire Ă  sa fĂ©e que lui n’en voulait plus ?
Il avait eu sa vie avant. Une autre vie. Une vie rĂ©glĂ©e avec femme et enfants. Ceux – ci dĂ©sormais Ă©taient grands. Ils menaient leur vie, trĂšs indĂ©pendants. Et se replonger dans les affres de la paternitĂ© ce n’était pas sa prioritĂ©. C’était mĂȘme une peur panique pour ce grand angoissĂ©. Depuis quelques temps, il dĂ©veloppait mĂȘme une Ă©co-anxiĂ©tĂ©. Alors ensemencer Ă  nouveau la vie il n’osait y penser.
Elle arriva enfin, un panier d’osier sous le bras. A l’intĂ©rieur, les tomates fraĂźchement cueillies patientaient dans un saladier du potier du village. Le fromage de chĂšvre et le basilic leur tenaient compagnie. Un bon pain de campagne qui sortait tout juste du four complĂ©tait le tout.
Et pour le dessert des lentilles vertes du puy aux fraises. Tout un programme de saveurs et de couleurs.
Pour dĂ©buter ce moment de plaisir et accompagner le champagne, elle avait prĂ©parĂ© des mousselines de courgettes, des beignets d’aubergines, des billes de melons dĂ©corĂ©es de bleuets. C’était un plaisir des yeux, un Ă©merveillement de la dĂ©couverte des trĂ©sors du panier.
Elle le trouvait un peu tendu, un peu absent. Sans doute ces deux jours Ă  la ville se disait-elle. Elle voyait dans ses yeux ce reflet d’angoisse qui habitait son esprit. Les infusions de tilleul-camomille aromatisĂ© au miel du village ne suffisaient pas Ă  apaiser son grand angoissĂ©. Comment ne pas ĂȘtre stressĂ© par ces journĂ©es oĂč les bruits tonitruants et les odeurs dĂ©sagrĂ©ables venaient agressĂ©s vos sens Ă  longueur de journĂ©e ?
Heureusement, pensait-elle, il allait se dĂ©tendre au fil du repas. Elle allait le faire sourire, le faire rire, le faire rĂȘver. Le romarin embaumait et son chat avait dĂ©jĂ  pris possession des genoux de son amoureux. Ha, ce chat. Noir comme il se doit. C’était une demoiselle cĂąline qui prenait grand soin d’éviter son chien loup de TchĂ©coslovaquie. Car tous deux n’étaient pas vraiment de bons amis. NĂ©anmoins, ils arrivaient Ă  trouver un consensus quand venaient les soirĂ©es d’hiver et qu’ils se partageaient alors le feu de la cheminĂ©e et les plaids du canapĂ©.
Elle en Ă©tait convaincue. Sa vie Ă©tait ici. Et ici Ă  cent pour cent. Qui veut la fin veut les moyens, se disait – elle rĂ©guliĂšrement. Elle avait donc mis en Ɠuvre les moyens nĂ©cessaires pour atteindre son but.
Il Ă©tait dĂ©sormais le moment d’annoncer Ă  son amant qu’elle allait concrĂ©tiser son rĂȘve. Elle savait qu’il allait un peu frĂ©mir d’inquiĂ©tude mais quand les premiers bĂ©bĂ©s seraient lĂ , il fondrait de bonheur et de joie. Elle n’en doutait pas.
Elle s’était beaucoup documentĂ©, avait ingurgitĂ© des quantitĂ©s de cours sur le sujet et elle savait que dĂ©sormais elle Ă©tait prĂȘte.
Alors quand arriva la fin du repas et que le champagne faisait pĂ©tiller leurs yeux Ă  tous les deux, dans la douceur de la brise d’étĂ©, elle se lança :
« – C’est dĂ©cidĂ©, j’ai dĂ©cidĂ© de remplir cette maison de bĂ©bĂ©. Je ne t’avais rien dit mais je viens de rĂ©ussir mon diplĂŽme, je vais devenir Ă©leveuse de chiens loups ! A partir de demain, un autre jour, une autre vie. »


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· Texte de Sophie Pauliac ·

J’ai l’impression de n’ĂȘtre jamais venue au monde, d’avoir vĂ©cu ma vie vieille.
Je n’ai pas de rides, je n’ai pas de cheveux blancs, j’ai tout ce dont j’ai besoin ; des poumons qui respirent, des jambes qui marchent, des yeux qui voient, des oreilles qui entendent. Mais rien ne va.
Je me pose trop de questions, voilĂ  mon problĂšme. Si je m’interrogeais momins, si je ne m’éparpillais pas dans tous les sens, la vie serait plus facile.
J’ai l’impression d’avoir passĂ© des annĂ©es au pied du mĂȘme carrefour, tiraillĂ©e entre deux chemins, et je suis la seule Ă  m’empĂȘcher d’avancer ou mĂȘme de faire un choix. Je passe des journĂ©es debout, Ă  courir dans tous les sens, soumise au temps et Ă  mon travail insignifiant. Ce n’est pas la vie que je m’imaginais avoir il y a 10 de cela. Et puis quel travail franchement ; mes actes et mes paroles n’ont aucun impact sur le monde, les clients sont tous les mĂȘmes, Ă  quelques exceptions prĂšs. « Bonjour madame, je peux vous renseigner ? » est le mot d’ordre, et puis elle me donne ses tailles, je vais les chercher et je l’installe en cabine ; et le processus se rĂ©pĂšte une trentaine de fois dans la journĂ©e jusqu’à ce que les vigiles chassent les derniĂšres clientes, jusqu’à ce que les lumiĂšres s’éteignent et qu’on passe notre badge Ă  la sortie. Figurez-vous qu’aprĂšs cette Ă©tape vient l’étape cruciale ; la vĂ©rification des sacs Ă  mains et des poches de chaque employĂ© par le personnel de sĂ©curitĂ© ; histoire d’ĂȘtre certain que les employĂ©s n’aient pas la main baladeuse pendant qu’ils rangent leurs rayons. Le pire, c’est que la majoritĂ© du temps, ils ne les attrappent pas, quoique, je pense Ă  l’histoire d’un vendeur qui Ă©tait lĂ  depuis pas plus d’un mois et qui avait trifouillĂ© dans la rĂ©serve jusqu’à voler plusieurs milliers d’euros.
Mais ce n’est pas une vie, c’est de l’auto sabotage. Au bout d’un certain temps on ne peut plus passer inaperçu, on est observĂ© Ă  longueur de journĂ©e par les nombreuses camĂ©ras du magasin. A chaque Ă©tage se trouve un bureau oĂč des personnes sont chargĂ©es de regarder nos moindres faits et gestes. Nul n’est Ă©pargnĂ© et, au final, on s’y habitue. Il vaut mieux vivre sachant que l’on est observĂ© plutĂŽt que de ne pas le savoir. Ou pas. C’est la question du rĂ©el et de l’illusion. Si vous aviez le choix, prĂ©fĂ©reriez vous vire dans l’ignorance dans une illusion ou vivre en ayant conscience de ce faux monde et de ce qui nous entoure ?
Tant que j’y pense encore, ce travail est Ă©pouvant, les gens y dĂ©filent et s’éparpillent comme des fourmis, ils vont tellement vite que l’on ne peut mĂȘme pas se remĂ©morer un seul visage. Nous les servons, c’est presque cruel la vie qu’ont les vendeurs dans le luxe, ĂȘtre Ă  proximitĂ© et effleurer un monde de paillettes, de cuirs, de soies que l’on ne pourra jamais atteindre. Je revois toujours les mĂȘmes scĂšnes : le couple constituĂ© du vieillard en pleine crise de la cinquantaine et sa nouvelle conquĂȘte, le couple de quadragĂ©naires Ă©trangers aussi froid que les plus hautes cimes des Carpates, les jeunes filles milliardaires auxquelles on a jamais appris Ă  dire « merci » et « s’il-vous-plaĂźt », l’amĂ©ricaine bien trop amicale qui n’achĂšte jamais rien, la mĂšre de famille bourgeoise qui parle bien trop vite et est dĂ©bordĂ©e avec ses enfants..ces catĂ©gories se crĂ©Ă©es malgrĂ© elles.
Je me remĂ©more mes premiĂšres journĂ©es, qui ne sont pas si diffĂ©rentes des derniĂšres ; accueillir les clientes et les conseiller, sachant que je ne savais mĂȘme pas de quoi je parlais, la mode ne m’a jamais intĂ©rĂ©ssĂ©e, et pourtant je me suis retrouvĂ©e lĂ . Notre devoir Ă©tait de les faire acheter non pas le plus d’articles possibles mais les articles les plus coĂ»teux, les vestes en cuir, les blazers en laine, les pulls en cachemire. Le jour oĂč j’ai vraiment rĂ©alisĂ© que mon travail n’avait aucun sens Ă©tait le jour oĂč l’on m’a chargĂ©e de reĂ©tiquetter certains articles. Voyez-vous, les prix avaient augmentĂ© – je m’étais dis que c’était en rapport avec l’inflation, mais que nenni. Les soldes Ă©taient prĂ©vues dans une semaine de cela, et on anticipait la baisse de prix pour ne pas perdre de chiffre ; une veste augmentait de 55 euros, pour finalement ĂȘtre remisĂ©e une semaine plus tard Ă  son prix d’origine. Le travail de vendeur n’a aucun sens, je ne veux pas contribuer Ă  cet univers consommateur, qui prend celles dont il dĂ©pend pour des cloches. La marque ne pense pas Ă  leur bien-ĂȘtre quand elle passe au « vert », elle ne pense pas Ă  elle non plus quand elle « baisse » ses prix, ni quand elle fait des offres et des bons d’achat. Il faut se dire que la marque n’est jamais perdante, les stocks ne sont jamais vides, on ne vous vend jamais la derniĂšre piĂšce dans la derniĂšre taille. Tout n’est que mensonge et facĂ©tie.
Et, une fois la journée terminée, je peux enfin reposer mon corps endolori par les vas-vient, les courses, les montées et descentes des escaliers. Le lendemain, tout recommence, un autre jour, une autre vie


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· Texte de Stéphanie Rault ·

La caverne

« Je vous le dis, mais ne le rĂ©pĂ©tez Ă  personne ». Omid ne s’Ă©tait pas fait prier longtemps pour verser ses mots. Eux rĂ©clamaient de savoir depuis son « FrĂšres, si vous saviez ce que j’ai vu ! ». Il s’Ă©tait rĂ©tractĂ© avant de cĂ©der et de distiller ses mots, sĂ»r de son effet ! C’Ă©tait il y a 20 ans dĂ©jĂ . Le monde avait tellement changĂ©, aprĂšs 


Depuis quelques jours, Omid ne cherche plus que les chaĂźnes d’infos sur son autoradio. DĂšs les premiĂšres paroles des journalistes, il stoppe sa voiture, au milieu de la chaussĂ©e. Le temps s’arrĂȘte dans la capitale. Ses mains tremblent. Ghani a fui, lui qui portait tous leurs espoirs. Les autres, eux, reviennent. Il regarde son client, s’excuse puis essuie ses larmes qui l’ont pris au dĂ©pourvu, avant de redĂ©marrer. Ses pensĂ©es le conduisent vers le village de son enfance, ce jour oĂč il a fait rĂȘvĂ© ses amis.
Ils Ă©taient insĂ©parables depuis l’enfance Ă  taper dans le mĂȘme ballon et Ă  rire des mĂȘmes blagues. Ce jour-lĂ , Younes et Ramin l’avaient Ă©coutĂ© raconter. Ils avaient vu, dans les yeux d’Omid, danser son enthousiasme. Ils avaient promis de garder ce secret.

Sa femme lui rĂ©clame de fuir depuis plusieurs jours mais il n’y a pas cru et il n’a pas voulu l’Ă©couter. Il se sent si minable d’avoir infantilisĂ© ses peurs, de l’avoir sentie fragile quand au contraire elle avait la force de proposer leur envol. Elle Ă©tait courage, prĂȘte Ă  tout pour sauver les siens et lui n’y a vu qu’une faiblesse de femme. Il ne vaut pas mieux que les autres ! DerriĂšre ses allures d’homme moderne, il reste entachĂ© de ces traditions qu’il a si souvent dĂ©noncĂ©es.
Alors, Ă  cet instant, dans son taxi, ses tempes frappent son obsession: rejoindre sa femme, Hosnia, et ses filles. Son client dĂ©posĂ©, il peut enfin tĂ©lĂ©phoner Ă  Hosnia. C’est la cavalcade des mots qu’il ne contrĂŽle plus. La voix calme de sa femme l’apaise et il accepte d’attendre le soir pour s’organiser. Inlassablement son esprit le ramĂšne ensuite devant la porte de leur « caverne » .
Le lendemain de LA rĂ©vĂ©lation, ils avaient attendu l’heure la plus chaude, que les rues soient dĂ©sertĂ©es. Puis ses amis l’avaient suivi. Rapidement ils avaient bifurquĂ©, tout en veillant Ă  ne pas se faire voir. Ils avaient rejoint cette vieille bĂątisse accolĂ©e aux rochers qui tombait en ruine et qu’on devinait sous la vĂ©gĂ©tation abondante. En silence, ils avaient fait le tour pour escalader un des murs et atteindre une fente dissimulĂ©e sous des feuilles. Les visages collĂ©s, Ă  sentir le souffle des autres, ils avaient regardĂ©.

Alors qu’il gare son taxi devant son immeuble, il reçoit un message de Ramin. Quand il l’ouvre, un Ă©lan d’une force incroyable le pousse Ă  rejoindre sa famille. A l’Ăąge adulte, Ramin Ă©tait restĂ© au village quand Younes et lui, Omid, avaient prĂ©fĂ©rĂ© rejoindre la capitale. Ramin vient de leur envoyer une photo de l’entrĂ©e de la vieille bĂątisse qu’il a apparemment nettoyĂ©, accompagnĂ©e de cette phrase : « Il va falloir rouvrir la caverne ! ». Omid se sent envahi par la mĂȘme tristesse que cet Ă©tĂ©-lĂ .
Elles Ă©taient cinq jeunes femmes, tĂȘtes nues Ă  rire et Ă  chanter entre ces murs dĂ©labrĂ©es. Elles faisaient tourner une cigarette tout en se racontant les anecdotes de leur quotidien. De lĂ -haut, avec Ramin et Younes, ils ne voyaient que ces cheveux dĂ©tachĂ©s et ces bouts de peaux qu’ils n’avaient pas l’habitude d’apprĂ©cier. Cette dĂ©couverte rĂ©veillait leur chair d’adolescents. La pudeur taisait les conversations sur ces corps de la « caverne ».
Au dĂ©but, ils observaient seulement. Parfois ils Ă©changeaient un sourire devant des danses dĂ©monstratives. Ils se remplissaient des formes et des couleurs de ces femmes, venues chercher un soupçon de libertĂ© entre ces murs. Se cacher pour s’accorder de vivre.
Et puis, avec le temps, ils avaient entendu, touchĂ©s, les dolĂ©ances. Tout en se maquillant , chaque femme y allait de son refrain et dĂ©taillait ses envies et ses besoins. Ils avaient Ă©tĂ© frappĂ©s par la simplicitĂ© de leurs rĂȘves : inlassablement revenait l’envie d’Ă©tudier, de regarder le ciel et non plus l’asphalte, de sentir le vent sur leur joue, d’ĂȘtre visible, et de sourire Ă  la vie, et mĂȘme aux hommes. MalgrĂ© eux, ils s’Ă©taient sentis coupables. Des « presque hommes », de cette espĂšce-lĂ . Cette culpabilitĂ© avait libĂ©rĂ© leurs paroles. Ils s’Ă©taient promis de ne jamais devenir comme les autres .

Lorsque Omid ouvre la porte de l’appartement, ses deux filles lui sautent au cou. L’imminence de leur dĂ©part les excite. Elles lui posent trop de questions auxquelles il ne sait rĂ©pondre. Il est perdu. Il y a seulement cette nĂ©cessitĂ© de partir. Le lendemain, ils vont rejoindre l’aĂ©roport. Younes a des billets pour fuir avec sa famille. Peut-ĂȘtre qu’il pourra les aider. Il espĂšre. Peu importe la destination. Peu importe le poids des valises de l’exil. Omid veut juste que ses filles puissent danser les cheveux au vent, du soleil plein les lĂšvres. Il veut qu’elles puissent vivre leur libertĂ©, bien loin des secrets des « cavernes » de Kaboul. Demain, ensemble, ils Ă©criront une autre histoire. Un autre jour, une autre vie.


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· Texte de Jean-Jacques Camy ·

La péniche

La péniche au ventre rebondi
avançait doucement sur le canal,
propulsée par un moteur loyal
qui ne se souciait pas des on-dit.

Mon cƓur souriait de la balade.
Un soleil opportun s’attardait un
peu sur nos tĂȘtes, et bien amical
nous donnait la fraternelle accolade.

Des oiseaux, sur le bord, nous regardaient
passer, d’un Ɠil rond et circonspect.
BientĂŽt, aux dire du marinier,
nous atteindrons les Ă©cluses gaillardes.

J’aurai voulu m’éterniser
dans ce jour parfait plein de joie,
Mais avais-je vraiment le choix ?
L’excipit m’était imposĂ© :

« Un autre jour, une autre vie. »


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· Texte de Jean-Charles Paillet ·

Sans sourciller
les ignares avalent d’un trait
la propagande mensongĂšre
de la dictature sournoise

Pour contenir et asservir le peuple
l’ennemi dresse des murs invisibles
qui ne tiennent que par l’obĂ©issance aveugle
des masses journellement manipulées

Et mĂȘme la cour des Ă©coles
n’est plus qu’une prison à ciel ouvert
pour les enfants sans défense

Parents laisserez-vous poindre l’injection
ou bien vous battrez-vous plutĂŽt pour
un autre jour une autre vie ?


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· Texte de Martine Férachou · 2Úme place

Alter… et go !

Mon aimé,
Nous avons vĂ©cu trois mois de bonheur intense qui resteront Ă  tout jamais gravĂ©s dans ma mĂ©moire. Mais si tu savais
 Durant ces jours heureux, j’ai oubliĂ© de te dire tant de choses. « OubliĂ© » : mot anodin qui Ă©voque une dĂ©faillance dans l’aptitude Ă  se souvenir et qui par consĂ©quent dĂ©responsabilise, Ă©teint les flammĂšches de la mauvaise conscience. Ainsi donc, j’ai oubliĂ©, j’ai omis de te parler de moi, ou plutĂŽt de nous, de te conter nos expĂ©riences de vie, nos malaises, nos anxiĂ©tĂ©s. Des mensonges par omission. Afin de ne pas t’effrayer, de ne pas te perdre, mais aussi afin d’assurer ma sĂ©curitĂ© voire ma survie. Tu Ă©tais amoureux de moi, Lina, et d’aucune autre. Tu n’en chĂ©rissais qu’une. L’originale ! Pas les onze ! Alors j’ai choisi de me taire, de savourer l’instant prĂ©sent et de botter en touche le moment fatal oĂč tout basculerait. La tĂąche s’est rĂ©vĂ©lĂ©e ardue : j’aimais pour la toute premiĂšre fois
 mais pas eux !
Maintenant, Il y a tant Ă  raconter, tant Ă  expliquer. L’ampleur de la tĂąche m’accable. Je ne sais par oĂč commencer. Et toi, mon aimĂ©, es-tu prĂȘt Ă  admettre l’incroyable, Ă  accueillir l’inacceptable, Ă  recevoir l’injuste et le rĂ©voltant ? Es-tu prĂȘt Ă  connaĂźtre la vĂ©ritĂ© dans toute sa noirceur ? Oui ? Vraiment ? Alors, voici quelques Ă©lĂ©ments d’une trop longue liste.
J’ai oubliĂ© de te dire
 C’est moi qui ai volĂ© le doudou de la petite voisine de palier ! Tu te souviens ? Un objet transitionnel sale et puant ! Une espĂšce de lapin rose affublĂ© de quatorze oreilles que la petiote ne cessait de mordiller et de tĂ©ter pour trouver le sommeil. Je le lui ai arrachĂ© des mains sans une hĂ©sitation alors que je la promenais tranquillement au parc dans sa poussette. Ce jour-lĂ , sa maman l’avait confiĂ©e Ă  ma garde pour se rendre Ă  un entretien d’embauche. MalgrĂ© les cris aigus et incessants de l’enfant, j’ai jetĂ© la peluche dans le fond de mon sac Ă  main. AprĂšs cela, les parents et le bĂ©bĂ© ont Ă©tĂ© en enfer
 Des pleurs ! Des vagissements ! Aucun doudou de remplacement ne faisait l’affaire ! Horrible, non ? HaĂŻssable aussi. Mais au moment du vol, je n’étais plus aux commandes de mon corps. Emmy avait switchĂ©. C’était elle la patronne, elle qui Ă©tait au front, ma Little alter de cinq ans ! Et cette gosse Ă©prouve une attirance exacerbĂ©e pour tout ce qui se nomme ourson, nounours, lapinou, tigrou, doudou
 Celui de la petite voisine a rejoint dans mon lit la collection dĂ©jĂ  remarquable d’Emmy. Elle refuse encore Ă  ce jour de rendre l’objet !

J’ai aussi oubliĂ© de te dire
 C’est moi qui ai fait dĂ©railler le repas d’affaire de la sociĂ©tĂ© vendredi dernier. J’ai jetĂ© mon tournedos Rossini sauce PĂ©rigueux Ă  la tĂȘte d’Albert Tongourian, l’homme puissant de la soirĂ©e, celui avec lequel nous devions signer le contrat du siĂšcle. J’avais pourtant fait preuve d’un grand professionnalisme dans la prĂ©paration de ce dĂźner-business : choix du restaurant (une fourchette au Michelin et proche du bureau de notre invitĂ©), rĂ©servation d’une table Ă  l’écart du tumulte, tenue des grands soirs, arrivĂ©e dix minutes avant l’heure afin d’accueillir chaleureusement « l’homme puissant » du jour
 et j’en passe. Mais mon stress Ă©tait palpable et l’invitĂ© de marque se montrait acerbe et arrogant. Harry n’a pas supportĂ©. Il s’est positionnĂ©, comme Ă  son habitude, en dĂ©fenseur du systĂšme. Il a pris les commandes afin d’éliminer le danger potentiel. Il s’est levĂ© d’un bond, s’est emparĂ© de mon assiette Ă  deux mains
 Tu connais les suites dĂ©sastreuses de ce regrettable incident. DĂ©semparĂ©e, je t’ai tout racontĂ© le soir mĂȘme, dĂšs mon retour Ă  la maison, mais en imputant la faute Ă  une personne imaginaire. En rĂ©alitĂ©, Harry en est l’auteur. Harry, mon alter protecteur ! Il a switchĂ© pour notre bien et a tout fait foirer !

J’ai Ă©galement oubliĂ© de te dire le plus grave. Te souviens-tu de cette affreuse semaine durant laquelle j’ai refusĂ© tout contact avec toi ? Ma mĂšre t’avait convaincu que j’avais contractĂ© le coronavirus et que j’étais terrassĂ©e par la fiĂšvre et la toux. Il n’en Ă©tait rien ! En rĂ©alitĂ©, Juliette avait pris le dessus. Elle n’en pouvait plus de porter Ă  elle seule l’essentiel de nos souvenirs traumatiques. Son Ă©tat psychique Ă©tait dĂ©plorable
 Elle n’avait qu’une idĂ©e en tĂȘte : mettre fin Ă  nos jours ! Nous Ă©tions en permanence au bord du gouffre. Au bout de cinq longs jours d’inquiĂ©tude, de pleurs, de cris, Harry a rĂ©ussi Ă  passer devant et Ă  fronter. C’est lui qui nous a sauvĂ© la vie.

VoilĂ , mon aimĂ©, quelques exemples de ce que j’ai oubliĂ© de te dire. Par peur de ne pas ĂȘtre crue. Par peur d’ĂȘtre jugĂ©e. Par peur de probables rĂ©actions nĂ©gatives qui seraient indubitablement pour nous un trauma supplĂ©mentaire ! La vĂ©ritĂ© est que je souffre de Troubles Dissociatifs de l’IdentitĂ©. Je suis un ĂȘtre multiple, l’hĂŽte d’un systĂšme comme on dit dans notre jargon. J’ai Ă©tĂ© diagnostiquĂ©e et le doute n’est plus permis. Pourtant, un fort sentiment d’illĂ©gitimitĂ© me paralyse encore et m’empĂȘche de parler de mes alters et de moi-mĂȘme. Se taire, c’est rester en sĂ©curitĂ© ! Mais je t’aime et nous devons aller de l’avant. Je crois sincĂšrement que ces quelques confessions trouveront le chemin de ton cƓur. Elles reprĂ©sentent aujourd’hui pour moi une vĂ©ritable source d’anxiĂ©tĂ©. Elles prouvent aussi ma volontĂ© de croire en toi, de croire en nous ! Ensemble, nous serons plus forts ! Ensemble nous ouvrirons le champ des possibles ! Un autre jour, une autre vie.


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· Texte de Vincent Morival ·

LE CONTRAT D’UNE NOUVELLE VIE

Dix ans que j’attends ce moment et j’ai du mal Ă  aller jusqu’au bout, Ă  franchir la derniĂšre Ă©tape. Il faut dire que j’ai bien galĂ©rĂ© avant de pouvoir signer ce contrat et que je ne rĂ©alise pas encore que ce soit vraiment en train d’arriver. Je n’ai lu que la premiĂšre page et je sais que si je continue, je vais arriver Ă  la signature. J’hĂ©site Ă  la tourner, cette page, parce que je me demande si je suis vraiment prĂȘt. Les doutes m’assaillent, comme toujours depuis que j’ai dĂ©cidĂ© de me reprendre en main. Suis-je lĂ©gitime ? Pourquoi moi et pas un autre ? D’oĂč vient cette chance qui a enfin tournĂ© ?
Mon chien, Felix, le bienheureux qui porte son nom Ă  merveille, sent que je suis un peu stressĂ© et, comme il sait si bien le faire quand ça m’arrive, vient glisser sa tĂȘte sous mon bras pour que je le caresse. C’est fou comme ça me fait du bien ! DĂ©jĂ  six ans qu’il est avec moi et je ne regrette pas un seul instant de lui avoir sacrifiĂ© des places dans des centres d’hĂ©bergement trop coincĂ©s pour nous accepter avec nos amis Ă  quatre pattes. Ce labrador, c’est toute ma vie et je n’imagine pas mon existence sans lui. MĂȘme quand je n’ai pas assez Ă  manger pour moi, lui ne manque jamais de rien. FidĂšle, sans jugement, toujours lĂ  pour me soutenir, je ne pourrais espĂ©rer meilleur ami. Si je suis encore en vie aujourd’hui, je crois qu’il y est pour beaucoup.
Bref, je tourne la page et m’attaque Ă  la seconde feuille de ce contrat qui va changer tout pour moi. Finies les galĂšres, et j’en ai connues, je peux vous l’assurer. Les longues heures passĂ©es dehors dans le froid, l’humidité  Et la solitude. Je crois que c’est ça, mon pire souvenir. Contre les tempĂ©ratures glaciales, tu te couvres et ça passe. Surtout si tu rajoutes une petite biĂšre. Contre l’humiditĂ©, c’est plus compliquĂ©, mais au bout d’un moment, tu sais oĂč te mettre pour ĂȘtre Ă  l’abri et tu limites les dĂ©gĂąts. En revanche, pour la solitude, franchement, il n’y a pas grand-chose Ă  faire. Tu t’accroches Ă  tout, genre le sourire d’une jeune femme quand vos regards se croisent, le rire d’un enfant quand ton chien lui aboie dessus, le ticket de restaurant tendu nonchalamment par ce businessman qui veut se donner bonne conscience. Non, n’importe quoi, je te dis.
Et puis, il y a LA rencontre, celle qui va tout changer, celle que tu as attendu toute ta vie et qui n’est jamais arrivĂ©e. Et lĂ , quand elle se produit, tu n’y crois pas. Tu te dis tellement que ce n’est pas possible que tu fais tout pour faire capoter la relation avant mĂȘme qu’elle ne commence. Mais la petite jeune s’est accrochĂ©e. Elle est revenue encore et encore mĂȘme quand j’ai ratĂ© nos rendez-vous, mĂȘme quand j’y suis venu plus bourrĂ© que nĂ©cessaire, mĂȘme quand je l’ai insultĂ©e et que j’ai passĂ© ma colĂšre sur elle plutĂŽt que sur la sociĂ©tĂ© responsable de ma dĂ©chĂ©ance. Et en ce grand jour, elle est encore lĂ , toujours Ă  mes cĂŽtĂ©s. Elle me sourit et m’encourage Ă  continuer ma lecture, Ă  poursuivre mon chemin jusqu’au bout du document. J’hĂ©site car j’aimerais qu’elle soit toujours prĂ©sente pour moi, mĂȘme si je sais que c’est impossible. Elle a d’autres personnes Ă  accompagner, une carriĂšre Ă  envisager. Et moi, je suis au bout du parcours. En tous cas, du parcours avec elle car je vais faire face Ă  de nouveaux dĂ©fis, c’est sĂ»r, mais ce sera sans elle. Vais-je y arriver ?
— Tu es sĂ»re que j’ai bien tous les papiers qu’il faut ? Parce que sinon, ça ne sert Ă  rien de continuer
 bougonnĂ©-je, le stylo en main.
— Mais oui, gros bĂȘta ! Allez, va jusqu’au bout ! Fais-moi confiance.
Je le sais bien que j’ai tout ce qu’il faut, mais ça me plaĂźt de pouvoir encore la solliciter un peu, ma jolie assistante sociale. Il faut que j’en profite tant que c’est possible et je ne me gĂȘne pas. Je reprends ma lecture et me demande comment ça se fait que certaines personnes sont capables d’écrire de telles clauses, de les comprendre et de ne pas ĂȘtre perdues avec toutes ces nĂ©gations, ces conditions, ces interdictions
 Moi, je vois des lettres se balancer devant mes yeux et faire difficilement sens. Alors, je fais confiance, je me laisse aller et je parcours les lignes par acquis de conscience jusqu’en bas de la page que je tourne Ă  son tour.
J’arrive ainsi Ă  celle oĂč mon nom est imprimĂ© en lettres capitales. Quelle Ă©trange sensation de le voir sur ce document officiel. Je continue Ă  hĂ©siter de signer, j’avoue que tout est encore trop nouveau, mais le fait de voir ce patronyme qui me vient de ma mĂšre, cette femme courage qui m’a Ă©levĂ© seule, me permet de rĂ©aliser que le miracle est vraiment en train de se produire. Je ne sais pas pourquoi, mais contrairement Ă  la chanson de Brassens, j’ai envie de le graver, mon nom, au bas de ce parchemin. J’ai envie de crier au monde que oui, j’y suis enfin parvenu, j’ai rĂ©ussi. J’aimerais tellement que tous ceux qui m’ont rabaissĂ©, tous ceux qui n’ont pas cru en moi, m’ont condamnĂ© d’avance, tous ceux qui m’ont mĂ©prisĂ©, agressĂ©, que tous ces croquants et ces croquantes puissent me voir signer ce document synonyme de Nouveau DĂ©part et de Nouvelle Chance.
Maintenant que c’est fait, l’agent commercial de l’agence continue Ă  parler, Ă  me communiquer des informations sĂ»rement trĂšs importantes, mais je ne l’écoute plus. Je suis tombĂ© dans les bras de mon assistante sociale, en pleurs. Contrairement au passĂ©, ce ne sont plus des larmes de tristesse, de souffrance, mais ce sont des larmes de joie. Ce soir, je vais dormir chez moi. Dans mon appartement. Je n’arrive toujours pas Ă  y croire, pourtant ce sont bien mes clĂ©s que me tend l’agent avec un sourire. Je n’ose pas les prendre, j’ose Ă  peine les toucher mais je me fais violence. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour reculer maintenant ! Je rĂ©cupĂšre aussi mon contrat de location que je dĂ©pose presque religieusement dans mon sac, Ă  l’endroit oĂč j’ai stockĂ© tant de bricoles rĂ©coltĂ©es au grĂ© de mes pĂ©rĂ©grinations quotidiennes. J’y ai glissĂ© pas mal de bouteilles aussi, je ne le cache pas, mais maintenant tout ça est derriĂšre moi. Maintenant, je suis locataire. La rue, c’est terminĂ© pour moi.
La signature de ce contrat de location pour un petit appartement au troisiĂšme Ă©tage, c’est le signe pour moi que je peux laisser la Rue et toutes ses misĂšres derriĂšre moi. Je vais pouvoir commencer un nouveau chapitre de ma vie. Il fallait juste que j’arrive en bas de la page, tout en bas, au plus profond de la misĂšre pour qu’enfin je m’aperçoive qu’il suffisait d’un petit effort, d’une petite aide, pour rĂ©ussir Ă  relever le dĂ©fi de la soulever et la mettre derriĂšre moi. Cette page a Ă©tĂ© la plus compliquĂ©e de ma vie, elle m’a bien amochĂ©, je vais en garder des sĂ©quelles, mais maintenant que j’ai apposĂ© ma signature et que je suis locataire, je vais pouvoir me relancer. Et qui sait, peut-ĂȘtre que mes enfants viendront m’y voir un jour, que je les recevrai, fier du chemin parcouru, et que je leur raconterai cette page du passĂ© que j’ai tournĂ©e. Pas pour qu’ils m’admirent ou me fĂ©licitent, non, je ne suis pas un hĂ©ros, mais juste pour qu’ils me comprennent. DĂ©sormais, tous les rĂȘves sont permis mĂȘme si ce n’est pas pour aujourd’hui. Demain, peut-ĂȘtre, j’aurais vraiment tournĂ© la page. Demain
 Un autre jour, une autre vie.


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· Texte de Angie Roinel ·

Elle est toujours accompagnĂ©e d’un sac noir, avec, toujours encore, des chaussures Ă  talons, mĂȘme dans le froid. Elle portait Ă©galement un manteau diffĂ©rent chaque semaine d’automne et d’hiver. Le printemps commence Ă  peine, quelle a sorti sa collection de gilet colorĂ©s. Le rose lui va si bien. Ses cheveux ont poussĂ© en quelques mois. La douceur de l’air illuminent ses mĂšches presque rousses. Au mois de novembre, elle les rabattait sans cesse derriĂšre ses oreilles. Ce matin, et depuis quelques autres avant celui-ci, sa coiffure cache son visage. Une frange caresse ses tempes, trempĂ©s par cette pluie matinale. Le temps l’a fait changer. Il n’a pourtant pas eu ses yeux bleus persans. Ainsi que son sourire qu’elle aborde toujours, avec ses dents parfaites. Ce matin, elle s’est assise au milieu du troisiĂšme wagon, Ă  moitiĂ© vide. Elle tient un carnet et un stylo rose Ă  la main qu’elle fait crayonner sur le papier. ThĂ©o regarde par la fenĂȘtre du train, le paysage passe Ă  une telle vitesse pour lui. Il n’oserait certainement pas la regarder Ă  nouveau. Il doit se concentrer sur ses Ă©preuves de la journĂ©e, la derniĂšre annĂ©e avant d’entrer dans la vie active. Il continue d’imaginer son Ăąge, bien qu’elle ne semble pas plus jeune que lui. OĂč habite-t-elle ? Que peut-elle faire tous les jours ? Et puis, son nom aussi. Ils prenait le mĂȘme train depuis septembre maintenant, mais jamais ils n’avaient Ă©changĂ© le moindre mot. L’avait-elle au moins remarquĂ© ? Trop tard pour aujourd’hui, une occasion de manquer. Le train s’arrĂȘte, elle en sort. ThĂ©o est dĂ©sormais seul. Peut-ĂȘtre qu’un jour, il osera
Le lendemain le soleil ramĂšne avec lui une toute nouvelle beautĂ©. ThĂ©o entend pour la premiĂšre fois sa voix. Une voix si douce, basse et lĂ©gĂšrement aigĂŒe. Le train est en retard, alors ThĂ©o souffle plus fort qu’il ne l’aurait espĂ©rĂ©. Elle se retourne vers lui, avec son sourire et ses dents parfaites.
— Au moins, il fait beau aujourd’hui.
Les premiers mots qu’elle lui adresse, malheureusement, ThĂ©o ne lui a rien rĂ©pondu. Les premiers mots qu’il entend d’elle, et la derniĂšre fois qu’il l’a voit. Les matins suivant, elle n’apparait pas au quai. Elle n’est ni dans le train du matin, ni dans celui de soir. Une semaine, puis une deuxiĂšme, et enfin, cinq sont passĂ©es. Alors ThĂ©o s’imagine des multitudes d’histoires durant ses voyages matinaux. Et puis, il s’est resignĂ©. Elle n’Ă©tait plus lĂ . Et pourtant, elle doit bien ĂȘtre quelque part dans ce monde. Pour le moment, elle resterait dans la tĂȘte de ThĂ©o. C’est tout ce qu’il peut faire. En mai de l’annĂ©e suivante, le soleil fait son grand retour, et elle aussi. Ses gilets de couleurs ont cĂ©dĂ© leur place Ă  un tissu noir. Et ses cheveux, sont redevenus courts et ternes. ThĂ©o ne l’a pas reconnu. Son sourire aussi n’est plus le mĂȘme, celui qu’elle adresse Ă  l’homme lui tenant la main est timide, voir absent. Seule sa voix reste inchangĂ©e. Ce timbre qui est restĂ© dans l’esprit de ThĂ©o. Elle, et cet homme, s’installent dans le troisiĂšme wagon, toujours Ă  moitiĂ© vide. ThĂ©o ne peux s’empĂȘcher de les regarder. En descendant, elle s’arrĂȘte au niveau de ThĂ©o, de l’autre cĂŽtĂ© de la vitre. Leur regards se croisent, ses yeux abandonne leur clartĂ© une bonne fois pour toute. Le train redĂ©marre et ThĂ©o tourne la tĂȘte. Trop tard, se dit-il. Et pourtant
Laura regarde cet homme s’aligner. Elle n’a jamais su son nom, elle n’a jamais su s’il avait remarquĂ© sa prĂ©sence. Et pourtant. Si seulement. Ils auraient pu ĂȘtre amis au moins, ou autre, au plus. Il aurait pu l’aider, avec cet autre homme Ă  cĂŽtĂ© d’elle. Ils auraient pu vivre toute une vie ensemble. Elle est folle de le penser, n’est-ce pas ? Elle s’est dĂ©jĂ  imaginĂ© une vie possible, ensemble. Peut-ĂȘtre est-elle vraie, ailleurs. Le train s’Ă©loigne des yeux de Laura jusqu’Ă  ce qu’elle ne le voit plus. Oh oui. Ça aurait pu ĂȘtre possible. Ça peut l’ĂȘtre. Dans un autre monde. Un autre jour, une autre vie.


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· Texte de Tuy Nga Brignol ·

Apprentissage de l’amour de Soi

Il est temps de mettre « de nouveaux verres à mes lunettes » pour mettre les ténÚbres en lumiÚre, dissoudre les illusions et les distorsions, et avoir une vision claire de la réalité.
Apprendre Ă  s’aimer sans condition. Se regarder dans le miroir chaque matin, sa parler Ă  soi-mĂȘme sans se rabaisser. Choisir de se sentir bien avec soi de toute façon. Choisir de toujours reconnaĂźtre et d’aimer la lumiĂšre en soi. S’observer dans un miroir avec fascination, sans arrogance ni vanitĂ©. Ne pas se juger, ne pas se critiquer.
Je pourrais peut-ĂȘtre me traiter plus gentiment. Je pourrais peut-ĂȘtre reconnaĂźtre la bontĂ©, la vĂ©ritĂ©, la beautĂ© et la lumiĂšre qui sont en moi. Choisir de me valoriser, de reconnaĂźtre ma lumiĂšre. Choisir d’aimer mon cƓur toujours battant et mon esprit ouvert. Choisir. Mon libre arbitre est mon plus grand cadeau. Il est difficile de s’aimer quand les autres ne le font pas. Il est difficile d’ĂȘtre gentil-le avec soi-mĂȘme quand les autres ne le font pas. J’ai endurĂ© des Ă©changes moins aimants tout au long de ma vie – allant d’abus horribles Ă  des jugements peu aimables.
Je choisis de m’approprier qui je suis et comment je choisis de me voir dans ce moment prĂ©sent. Quel que soit le comportement de ceux qui m’entourent (ou mĂȘme du mien), rien – rien ! – ne peut diminuer la lumiĂšre que je suis rĂ©ellement. Rien ni personne ne peut me priver de l’essence mĂȘme de mon ĂȘtre. J’ai plus de mal Ă  m’aimer quand les autres ne le font pas, mais toujours, c’est Ă  moi de choisir. Je peux choisir d’aimer la lumiĂšre qui est en moi. Je peux choisir de m’élever plutĂŽt que de me rabaisser.
Je peux choisir de me parler avec douceur et gentillesse. J’ai le choix de me reconnaĂźtre et de m’aimer exactement comme je suis vraiment. Peu importe qui m’aime ou ne m’aime pas, je peux choisir de m’aimer moi-mĂȘme.
J’exagĂšre ce genre d’amour de soi jusqu’à ce que cela devienne une habitude. Car en choisissant d’aimer la lumiĂšre qui vit et respire en moi, je m’ouvre pour permettre Ă  la bontĂ©, Ă  la grĂące et Ă  la guidance que je mĂ©rite vraiment dans ma vie
 Il n’y a pas d’endroit comme la maison, et la maison est dans mon cƓur !
Je suis l’hĂ©roĂŻne de ma propre merveilleuse aventure dans la vie. Je me fĂ©licite pour chaque acte ou pensĂ©e aimante. Tout ce que je fais a un effet et me revient d’une maniĂšre ou d’une autre Ă  un moment donnĂ©. Si je fais quelque chose d’aimant, c’est exactement ce qui me reviendra. Inversement, si je fais quelque chose de non alignĂ©, cela me reviendra Ă©galement. L’amour de soi peut se manifester de diffĂ©rentes maniĂšres, tout comme le non-jugement, la comprĂ©hension et la compassion. En fin de compte, c’est toujours l’amour qui triomphe et qui guĂ©rit.
Si je suis sincĂšrement prĂȘte Ă  changer pour le mieux, prĂȘte Ă  me pardonner Ă  moi-mĂȘme et aux autres personnes impliquĂ©es, je peux mettre fin au cycle nĂ©faste. Un chemin plus agrĂ©able pourra commencer et fait en sorte qu’un nouveau dĂ©part soit possible.

Un autre jour, une autre vie.


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· Texte de Céline C. ·

Le tissu d’un blanc crĂ©meux Ă©pousait ses formes Ă  la perfection. Plus je la regardais, et plus je me disais que l’homme Ă  ses cĂŽtĂ©s devait ĂȘtre le plus chanceux sur terre. Quant Ă  moi, j’étais la plus malheureuse. Plus je l’admirai, et plus je sentais les morceaux de mon cƓur encore intact se dĂ©tacher un Ă  un, et tomber, s’écraser au bas de ma cage thoracique. Comment en Ă©tait-on arrivĂ© là ?
Je l’ai toujours connue, nous avions grandi ensemble, comme deux sƓurs. Au dĂ©but, nous partagions nos jeux, nos secrets, nos peines d’enfant. Puis, plus l’ñge avançait, plus la conscience de soi, et de l’autre surtout, s’aiguisait. Un sentiment nouveau se mit Ă  me ravager les veines Ă  chaque fois que mon regard se posait sur elle. Je pensais que c’était peut-ĂȘtre mes hormones qui me jouaient des tours. C’est vrai, trĂšs tĂŽt j’ai su que je ne parlerai jamais de garçon. LĂ  oĂč les filles s’extasiaient sur une paire de pectoraux, moi, je ne rĂȘvais que de courbes douces et fĂ©minines. Je me trompais lourdement. Nous prenions encore de l’ñge, et ce sentiment Ă©tait encore lĂ . J’étais entiĂšrement consumĂ© par elle, par cette force qui me poussait vers elle.
La vie d’adulte nous happa bien trop vite, et avec elle, des relations sur lesquels elle me demandait mon avis, sans voir que cela me dĂ©truisait un peu plus chaque jour. J’affichai un grand sourire, quand elle se prĂ©sentait auprĂšs d’une nouvelle conquĂȘte, alors qu’au fond de moi, j’avais juste envie de hurler Ă  m’en briser les cordes vocales, lui crier que c’était dans mes bras qu’elle devait ĂȘtre, pas dans ceux de mec qui la balancerait de toute façon pour une autre dans quelques mois. Pourtant, je me taisais. Si elle Ă©tait heureuse, qui Ă©tais-je pour me mettre en travers de sa route ? Rester a ma place de meilleure amie, approuver, consoler parfois aussi et sĂ©cher ses larmes Ă  cause de pauvres idiots qui n’ont pas su voir sa valeur inestimable. Je ne voulais pas la perdre, gĂącher ce que nous avions et prendre le risque qu’elle disparaisse de ma vie
 J’enfermais mes sentiments Ă  double tour, espĂ©rant les noyer, comme je le faisais avec ma peine Ă  chaque fois qu’elle partait dans le lit d’un autre.
Jusqu’au jour oĂč mon cƓur dĂ©cidait de se rebeller, contre l’avis de mon esprit. Elle m’avait poussĂ© dans mes retranchements, me posant encore et encore cette mĂȘme question. « Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ? » Alors j’ai craqué  Nos lĂšvres se sont rapprochĂ©es jusqu’à se toucher et danser le plus beau ballet ensemble. Mon cƓur chantait sa joie Ă  grand coup de battement dans ma poitrine, pendant qu’une nuĂ©e de papillons virevoltait dans mon estomac. Sa bouche avait un gout de paradis, et pourtant, c’était bien en enfer que je dĂ©gringolais la seconde d’aprĂšs.
« C’était une erreur »  Mensonge
« Je ne t’aime pas comme ça. »  encore un mensonge
Elle n’avait simplement pas l’intention de se rĂ©vĂ©ler Ă  elle-mĂȘme, et encore moins aux autres. Par peur peut-ĂȘtre d’ĂȘtre jugĂ© sur ce qui n’était mĂȘme pas un choix. Depuis quand les sentiments Ă©taient Ă  la carte ? Elle a choisi la facilitĂ©, mĂȘme si ses regards et ses gestes ne trompaient personne, et surtout pas moi. Mais ne voulant pas me passer de sa prĂ©sence, j’ai acceptĂ©, lui disant que ce n’était rien. Qu’il fallait oublier ce moment et faire comme s’il n’avait jamais existĂ©. Mon cƓur dĂ©jĂ  fragile s’était comme fissurĂ©.
Et puis il est arrivĂ©. GĂ©rard ? Phillipe ? Non
 Felipe, je crois. C’est lui qui a donnĂ© le grand coup de masse Ă  mon petit organe dĂ©jĂ  bien abimĂ©. Je ne m’y Ă©tais pas attendu, et pourtant j’aurais vraiment dĂ» le voir venir. Le jour de mon anniversaire, nous Ă©tions au restaurant le soir. Et c’est Ă  ce moment-lĂ  que la bombe a explosĂ©. Une bague ornait sa main gauche, un sourire ravi Ă©tirant ses lĂšvres. Vous savez quel bruit fait un cƓur qui se brise ? Aucun
 certains vous diront que c’est comme du verre qui se fracasse sur un parquet, mais c’est faux. Mon cƓur s’est brisĂ© en silence mais la douleur Ă©tait bel et bien lĂ , pour me rappeler ce que cet homme m’avait arrachĂ©. Je devais me rĂ©jouir pour eux, faire bonne figure, mais je ne pouvais pas, je ne pouvais plus. Alors prĂ©textant une urgence, je suis simplement partie. Ce que j’avais vu dans leur regard, je ne pouvais plus le leur enlever. Elle a fait son choix, Ă  moi de panser maintenant mes plaies. Je me suis Ă©loignĂ© d’elle, jusqu’à ne plus lui rĂ©pondre ni a ses messages, ni a ses appels. Je voulais simplement rester allonger sur le sol de mon appartement, sa voix rĂ©sonante encore dans mes oreilles. J’essayais encore tous les jours de parler Ă  mon petit cƓur, de l’encourager Ă  battre, encore et encore.
« Aller relĂšve toi ! Tout ce chemin pour rester Ă  terre ? Tu es quand mĂȘme plus fort que ça non ? »
Faut croire que non. Petit cƓur en eut assez de ne songer qu’a elle, fatiguĂ© par toute cette tempĂȘte qui faisait rage depuis trop longtemps autour de lui. Les mĂ©decins appellent ça le Tako Tsubo, le syndrome du cƓur brisĂ©. Ironique quand on y pense non ? Une paralysie de cette petite chose si fragile, sous le coup du stresse et d’émotions trop vives pour lui. Sans consĂ©quence si pris Ă  temps et avec du repos. Ce que j’ai bien sĂ»r refusĂ© a ce compagnon sanglant.
Ce qui nous amĂšne a cette chapelle, oĂč je fus sorti de mes pensĂ©es par les paroles du prĂȘtre.
« Si quelqu’un s’y oppose, qu’il parle ou se taise Ă  jamais. »
Une idĂ©e folle germa alors dans mon esprit. Je pourrais peut-ĂȘtre me lever, comme dans les films, et lui expliquer tout l’amour que j’ai pour elle. Elle planterait lĂ  son fiancĂ©, devant l’autel, et on s’enfuirait toutes les deux.
« AllĂ© petit cƓur ! C’est l’occasion ! On le fait ? Je sais que tu as mal, je sais que tu es dĂ©chirĂ©, mais il doit bien te rester un peu de courage non ? C’est complĂštement dingue, mais qu’est ce qu’on peut faire d’autre ? »
Pourtant c’est ma tĂȘte qui me rĂ©pondit Ă  sa place.
« Regarde-les
 tu vois cette Ă©tincelle dans leurs yeux ? Tu veux vraiment briser ça ? Mais au nom de quoi ? L’espoir qu’elle accepte devant tĂ©moin ce qu’elle a toujours refusĂ© alors que vous n’étiez que toutes les deux ? Et si ça ne marche pas ? Si tu l’aimes, tu n’en feras rien  »
Ma tĂȘte avait raison, et petit cƓur le savait Ă©galement. Nous n’étions pas dans un de ces films romantiques. Alors je restais assise a ma place en silence, a les regarder Ă©changer leur veux. Je fermais les yeux au moment oĂč elle prononça le oui final, qui lierait sa vie Ă  la sienne. Une seule et unique larme roula sur ma joue. VoilĂ , c’était terminĂ©.
Le vin d’honneur suivit, les mariĂ©s passant de convive en convive pour les remercier de leur prĂ©sence. Elle arriva jusqu’à moi, alors que son mari Ă©tait parti voir d’autres personnes. Je pus respirer une derniĂšre fois son parfum quand elle me prit dans ses bras, me murmurant doucement Ă  l’oreille.
« Je sais que c’est dur pour toi, mais merci d’ĂȘtre venue. Ça compte Ă©normĂ©ment pour moi que tu sois lĂ . »
Ce fut la goute de trop. Si je n’avais pas eu la gorge nouĂ©e, si j’étais moins Ă©goĂŻste, j’aurais pu la fĂ©liciter, sourire et prendre sur moi. J’ai simplement hochĂ© la tĂȘte, sans un seul mot, refusant mĂȘme d’affronter son regard. Ce regard que j’aimai tant. Pourquoi ai-je acceptĂ© cette invitation ? J’ai tellement mal

Je me suis reculé, et je suis parti sans me retourner. Je suis monté dans ma voiture, laissant enfin les larmes contenues dévaler mes joues, brouillant ma vision.
« Tout le plaisir est pour moi », voilĂ  ce que j’aurai dĂ» lui dire.


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· Texte de Rodd ·

Enfin assise dans mon lit, j’attrape rapidement mon cahier et mon stylo. MĂȘme mon stylo me fait penser Ă  lui. Et oui ! Qui dit “souvenir de voyage”, dit “souvenir de lui”. C’est ça de partager ses rĂȘves avec la personne qu’on aime. Quand la relation se termine, nos rĂȘves nous font penser Ă  lui. AprĂšs ce bref constat, j’attaque ma feuille, je couche mes mots sur le papier. J’ai besoin d’Ă©crire ce que je pense, de l’Ă©crire pour que cela soit vrai. J’ai rĂ©alisĂ© qu’ĂȘtre en couple signifiait qu’on dĂ©cidait de ne pas abandonner la personne. C’est pour cette raison que je n’ai jamais rĂ©ussi Ă  rester avec quelqu’un. J’ai toujours voulu fuir, vivre. J’ai souvent pris mes jambes Ă  mon cou quand je finissais par dĂ©couvrir la vraie nature de mon conjoint. Il y a toujours un moment, oĂč je me dis que “non cette fois, je n’abandonnerai pas”, mais je finis toujours par le faire. Quand je rentre Ă©puisĂ©e par ma journĂ©e et qu’il ne m’aide pas. A quoi bon ĂȘtre en couple si cela est pour ne pas ĂȘtre aidĂ©e ? Etre seule mais en couple. C’est le destin des personnes en couple ou alors mon destin en couple : j’ai toujours finis seule et en couple. C’est Ă©puisant de tout porter : la responsabilitĂ©, le travail, la communication, le quotidien
 Je trouve toujours le moyen d’ĂȘtre dans des relations qui me prennent mon Ă©nergie. Je finis Ă©puisĂ©e et j’abandonne. Je finis par me connaitre Ă  force. Je sais comment la relation va se terminer. Mais ça n’a pas fonctionnĂ© comme cela avec celle-lĂ . J’ai dĂ©jĂ  fais des erreurs, Ă©tĂ© rejetĂ©e. Je m’en souviens d’ailleurs comme si c’Ă©tait hier. C’est souvent Ă  ce moment que l’on voit la vraie nature de notre amant. Comment peut-on annoncer Ă  la personne avec laquelle on vit qu’on ne l’a jamais aimĂ©e ? L’honnĂȘtetĂ© a des limites, non ? Je me souviens avoir pris mes affaires de rage et avoir claquĂ© la porte. Je me souviens ĂȘtre rentrĂ©e, avoir pleurer toutes les larmes de mon corps puis l’avoir rappelĂ© le suppliant de m’expliquer ce qui se passait. Je n’ai jamais su. Plus je lui parlais, plus j’enrageais de honte, de tristesse, d’incomprĂ©hension. Comment pouvait-il ĂȘtre aussi insensible ? Les semaines ont passĂ© et j’ai finis par comprendre qu’il ne me voyait pas, qu’il ne voyait pas celle que j’Ă©tais et finalement, je m’en suis trĂšs bien sortie. J’Ă©tais fiĂšre d’ĂȘtre devenue celle que j’Ă©tais aprĂšs cette rupture. Il voulait absolument ĂȘtre en couple avec moi. J’i compris pour quelles raisons plus tard. Il voulait ĂȘtre sĂ»r que je ne puisse jamais l’abandonner, que ce serait lui qui m’abandonnerait. A quoi bon ? Je suis bonne vivante, j’aime aimer, vivre de mes passions. Il n’y a qu’en amour que je ne suis pas aventureuse. J’ai le cƓur prĂȘt Ă  aimer, j’adore aimer. Mais il y a une personnes que je n’avais jamais osĂ© aimer. DĂšs notre rencontre, nous avons partager un rĂȘve, partir vivre Ă  l’Ă©tranger dans les pays nordiques. Il avait tout de l’homme dangereux pour mon cƓur. De ses yeux bleus perçants, il me sondait, m’apprivoisais lentement. Nous sommes devenus amis. Biensur, son cƓur appartenait Ă  une autre. Cela m’arrangeait bien. Je n’avais pas Ă  avoir peur, je pouvais lui faire confiance, ĂȘtre proche de lui sans m’embĂȘter Ă  ĂȘtre en couple avec lui. C’Ă©tait simple pour moi. Lorsque j’ai appris que son histoire Ă©tait terminĂ©e, je me souviens du rire nerveux qui m’a prise. Je n’ai jamais connu un tel Ă©tat
 Je me moquais de lui car son histoire ne fonctionnait plus depuis des annĂ©es, j’Ă©tais triste pour lui mais surtout j’Ă©tais terrifiĂ©e. Et si, dĂ©sormais, nous n’avions plus de barriĂšres ? J’ai pris mes distances. Quand nous avons commencĂ© Ă  de nouveau nous rapprocher, j’ai choisi un autre amant. Puis cette histoire s’est de nouveau terminĂ©e. Quelle idĂ©e d’ĂȘtre en couple ! Je savais bien que cela ne fonctionnait pas pour moi. Alors j’ai entamĂ© cette relation. Nous avons continuĂ© Ă  partager nos rĂȘves, il est devenu mon amant. Nous savions que ce mĂȘme rĂȘve de partir tous les deux vivre Ă  l’Ă©tranger allait nous sĂ©parer. J’ai consciemment commencĂ© cette relation Ă  durĂ©e dĂ©terminĂ©e. J’ai vĂ©cu la meilleure des relations que je n’ai jamais eu. Une fois, nous nous sommes disputĂ©s car j’ai passĂ© la soirĂ©e Ă  fumer avec un inconnu. Les disputes d’amoureux peuvent ĂȘtre bĂȘte. Il a pris ses distances piquĂ© par la jalousie. Le lendemain, nous avons discutĂ©, rĂ©glĂ© le problĂšme. Il m’en voulait, je n’Ă©tais pas d’accord, mais cela s’est arrĂȘtĂ© lĂ . Il n’a plus jamais pris ses distances par jalousie, je n’ai plus jamais eu ce comportement. Nous avions ce sens de la justice. Il Ă©tait honnĂȘte et me disait la vĂ©ritĂ© droit dans les yeux. Ce fonctionnement demandait des efforts Ă  maintenir. Mais nous Ă©tions heureux, j’Ă©tais heureuse. Nous faisions que ce qu’il nous faisait plaisir en tant qu’individu, sinon nous restions chacun de notre cĂŽtĂ©. S’il avait envie de sortir et pas moi, il sortait. Si l’un voulait aller Ă  la piscine et l’autre Ă  la patinoire, chacun faisait son activitĂ©. Il Ă©tait lui, j’Ă©tais moi, nous faisions Ă©quipe. J’ai finis par me prendre au jeu de cette relation, moi l’Ă©ternelle femme en couple. Je suis finalement restĂ©e dans cette relation longtemps sans mĂȘme voir le temps dĂ©filĂ©. Puis est venu le moment oĂč nos rĂȘves nous ont sĂ©parĂ©, comme prĂ©vu. On aurait pu ne pas se sĂ©parer, mais il voulait respirer, du temps seul. Ce qui, selon moi, n’Ă©tait pas incompatible. Je ne comprenais pas, j’Ă©tais perdue, cela m’Ă©nervait. Aucun des raisons qu’il me donnait ne fonctionnait. En soit, il n’avait juste plus envie. Je devais l’accepter, mais une part de moi refusait d’abandonner cette relation, alors que l’abandon en Ă©tait l’essence mĂȘme. Il allait suivre ses rĂȘves et je suivrais les miens. Au fond, je savais bien que ca irait, et que rien ne changerait Ă  ma vie. Mais impossible de me raisonner, j’avais peur de ne jamais retrouver cela. Rien ne s’est passĂ© comme la premiĂšre fois. Il ne m’a pas dit droit dans les yeux qu’il ne m’avait jamais aimĂ©. Il a essayĂ© de me donner toutes les raisons pour le haĂŻr : m’annoncer cela la veille de son dĂ©part, me sĂ©parer de mes amis, m’annoncer cela avant le passage de mon concours. Il a essayĂ© de me faire le haĂŻr et je l’ai haĂŻs pour avoir fait cela de cette maniĂšre. Mais comme notre relation avait le sens de la justice, la colĂšre n’est pas restĂ©e. Je savais qu’il me suffisait de lui envoyer un message lui disant que je ne l’avais pas trouvĂ© correct sur ce coup. Dans ma tĂȘte, il me rĂ©pondait qu’il savait et qu’il comprenait, et cela serait passĂ©. Je n’ai pas eu besoin d’envoyer ce message, la colĂšre est passĂ©e seule. Cette relation Ă©tait aussi simple que cela. J’adorais cette relation, c’Ă©tait la seule que je n’ai jamais pensĂ© abandonner. Mais nous n’Ă©tions pas en couple, il avait ses rĂȘves, j’avais les miens, c’Ă©tait le principe. Alors j’ai pleurĂ© un bon coup, longtemps. Puis j’ai arrĂȘtĂ©. Je me suis concentrĂ©e sur moi. J’ai pris soin de moi, j’ai poursuivi mes rĂȘves. Il est restĂ© dans mon cƓur. DĂ©sormais, lorsque je vois des traces de lui, je souris en me rappelant Ă  quel point je suis heureuse d’avoir pu partager ces moments avec lui. Je me rappelle que si notre relation Ă©tait aussi belle, c’est parce qu’on pouvait s’abandonner. J’aurais voulu qu’il sache que je l’aimais de cette maniĂšre, que je n’Ă©tais pas triste. “Tout le plaisir est pour moi”, voilĂ  ce que j’aurais dĂ» lui dire.


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· Texte de Camille ·

A instant particulier, rĂ©action particuliĂšre. Elle avait dĂ» me prendre pour une personne Ă©trange, une folle. Je ne sais mĂȘme pas ce qu’il m’a pris de lui proposer une telle chose. Un coup de tĂȘte, si l’on peut dire ça, j’ai juste rĂ©agi sur l’instant comme souvent, ne faisant mĂȘme pas attention Ă  qui je m’adressais, puisqu’elle Ă©tait de dos Ă  moi se plaignant qu’un de ses tendres bambins avaient abĂźmĂ©s la robe choisi pour le gala, et qu’elle n’en avait pas d’autres de secours. Au vu de l’importance de l’évĂ©nement, elle ne pouvait pas se vĂȘtir de n’importe quoi. Et moi, j’étais arrivĂ©e, comme un cheveu sur la soupe, toujours perdue dans mes pensĂ©es, un Ă©couteur Ă  l’oreille.
« Je suis couturiÚre, je peux tenter de retoucher votre robe. »
Cette phrase m’avait Ă©chappĂ© avant mĂȘme que je rĂ©flĂ©chisse vraiment Ă  la situation. Pour preuve, je ne les avais mĂȘme pas saluĂ©s, mĂȘme pas remarquer que les hommes Ă©taient armĂ©s, et donc des agents de sĂ©curité  Et surtout, j’aurai dĂ» la reconnaĂźtre mĂȘme de dos. Elle apparaissait tellement parmi les tabloĂŻds. D’un sourire poli, elle avait acceptĂ© ma proposition. Êtes-ce parce que la femme semblait dĂ©sespĂ©rĂ©e, sans vraiment de plan de secours ? Ou devant mon manque d’excitation face Ă  elle, comme beaucoup lorsqu’ils la croisaient ? Peut-ĂȘtre devrais-je remercier mon cerveau d’avoir « bugger » Ă  ce moment-lĂ . M’empĂȘcher momentanĂ©ment de remettre le nom sur son visage que je savais cĂ©lĂšbre. SĂ»rement le choc inconscient. Comme le fait de lui avoir parlĂ© naturellement dans sa langue, alors que ce n’était pas la mienne. On avait instinctivement continuĂ© en anglais, merci le travail au sein d’un lieu touristique, les amis virtuels internationaux, et le visionnage des sĂ©ries en VO. Les mains tremblantes, j’analysais sa robe, d’un tissu noble : forcĂ©ment. Malheureusement, je n’y pouvais rien, la dĂ©chirure Ă©tait trop nette. Son visage dĂ©composĂ© et pourtant trĂšs joli, me tordait les tripes et de nouveau, sans vraiment rĂ©flĂ©chir, agissant dans l’action, je choisis de m’engager Ă  lui en faire une autre en peu de temps. Avec un peu plus de jugeote, je n’aurais premiĂšrement pas osĂ© l’aborder, encore moins proposer mes services. Le challenge imposant par le manque de temps, l’importance de l’évĂ©nement et surtout l’identitĂ© de la cliente. Poliment, la brune prit mes coordonnĂ©es, promettant de me contacter le lendemain prendre des nouvelles de l’avancement. Ma fidĂšle jumelle en visio afin de bĂ©nĂ©ficier de ses connaissances sur la royautĂ©, je mettais lancĂ© dans le croquis du vĂȘtement, une musique envoĂ»tant en arriĂšre-plan permettant Ă  mon imagination de se mettre Ă  l’Ɠuvre. Coups de ciseaux, traçage, modifications imprĂ©vues, la robe prenait forme rapidement ayant chassĂ© l’idĂ©e de dormir au vu de la tĂąche, mais quel plaisir
 Le choix des matiĂšres, la façon de les superposer, de les faire fusionner. Opter pour des ornements discrets
 Le lendemain, ne manquant pas Ă  sa promesse, ELLE prit des nouvelles, curieuse, elle vĂźnt jusqu’à voir la robe. À nouveau, mon cerveau se mit sur un mode Ă©trange de fonctionnement. L’invitĂ© Ă  prendre place dans un des fauteuils, ou le canapĂ©, lui servir du thĂ©, puis de reprendre mon travail de couture. Je fis le choix de ne pas parler, me concentrant sur mes mains tremblantes et mon travail si passionnant de la crĂ©ation d’un vĂȘtement. AprĂšs un moment, je lui avais proposĂ© de l’essayer afin de voir si la robe lui plaisait, mais surtout si je devais faire des retouches. Et de rĂ©flĂ©chir ensemble si on rajoutait des dĂ©tails au vu de sa silhouette.
Étant plus une devise qu’un choix, je ne lui demandai pas d’autographe, simplement son accord pour prendre une photo de la robe en vue de la mettre dans mes archives personnelles de crĂ©ation. AprĂšs une Ă©treinte polie, et la princesse disparut avec mon invention sans que je n’ai le temps de rĂ©agir, pressĂ©e par son planning mais trĂšs certainement pour que je ne change pas d’avis et dĂ©cide de faire du chantage. Loin de moi cette idĂ©e. Je refermai la porte d’entrĂ©e, encore abasourdie par ce qu’il venait de se passer, alors que le son de ses talons rĂ©sonnaient contre les pavĂ©s de la rue et son rire s’élevait dans les airs. Quelle impolie j’avais Ă©tĂ© de quasiment pas lui adresser la parole, alors qu’elle venait de m’offrir un privilĂšge.
« Tout le plaisir est pour moi », voilĂ  ce que j’aurais dĂ» lui dire.


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· Texte de Sandrine Drappier · 3Úme place

Ils l’ont retrouvĂ©e comme ça. Nue et morte. Sur la plage de Dieppe. Le visage et le corps Ă©gratignĂ©s par les galets, comme si son corps avait roulĂ© sur la plage avant de retourner dans l’eau puis d’ĂȘtre encore et encore rejetĂ© par la houle.

Les gendarmes ont sonnĂ© Ă  ma porte le lendemain de la dĂ©couverte. J’étais la derniĂšre personne Ă  l’avoir vue vivante. Quand ils m’ont dit son nom, je n’ai pas rĂ©agi. Je ne le connaissais pas. Annick Contejean. Depuis, il emplit ma bouche, je dĂ©cortique ses syllabes une Ă  une. A/nick/Con/te/jean. Inlassablement. Sans me dĂ©partir de l’odeur de fer qui se mĂ©lange Ă  ma salive.

Je n’ai pas protestĂ©. Cela aurait servi Ă  quoi ? Mais j’ai hĂ©sitĂ©. J’ai pensĂ© aux interrogatoires sans fin. A une possible garde Ă  vue. Aux erreurs judiciaires. Je me suis vu, boulets aux pieds, dans un bagne en Louisiane. Pire ! Croupissant dans une prison insalubre, au milieu des rats et d’un codĂ©tenu Ă  la mine patibulaire. Au lieu de cela, j’ai refait le film de ma soirĂ©e.

J’étais arrivĂ© aux « Jours heureux Â», une boĂźte de nuit de la rĂ©gion nantaise, aux alentours de 23 heures. Non, je ne venais pas pour danser, monsieur l’agent. Je n’ai aucune appĂ©tence pour cela. Je suis aussi raide qu’un piquet. Mais ce n’est pas le sujet. Pour boire ? Non plus. En gĂ©nĂ©ral, je m’arrĂȘtais en sortant du travail chez le petit Ă©picier du coin de la rue. J’étais un habituĂ©. De ceux qui redescendent de chez eux Ă  4 heures du mat’ car ils sont Ă  court de munitions. Je prĂ©fĂšre, de loin, faire cela tout seul chez moi, Ă  l’abri des regards. J’ai dĂ©gluti. Il allait falloir avouer.

J’étais dans cette boĂźte pour les filles. Pour faire des rencontres ? Non, pour baiser. Pour juste en trouver une qui veuille bien me suivre et coucher avec moi. Vous ĂȘtes donc un habituĂ© des « Jours heureux Â» ? J’ai ri Ă  cette question. On peut dire cela. Enfin, c’est cyclique. Mais quand je suis dans mes pĂ©riodes oĂč je suis dĂ©chaĂźnĂ©, oĂč je ne pense plus qu’à cela, oui, j’y viens rĂ©guliĂšrement. Je n’ai pas attendu qu’il me pose une autre question.

J’ai rencontrĂ© cette femme –les syllabes qui emplissaient ma bouche A/nick/Con/te/jean ne voulaient pas sortir- presque tout de suite en entrant. Elle Ă©tait au comptoir et n’en Ă©tait pas Ă  son premier verre. Elle Ă©tait fort peu vĂȘtue. Une robe moulante lĂ©opard. La poitrine sortie plus que de raison. J’ai tout de suite su que ce ne serait pas compliquĂ©. Je lui ai offert un verre. Elle m’a embrassĂ©e en premier. Elle avait la bouche pĂąteuse. Nous sommes sortis de la boite de nuit. Je l’ai aidĂ©e Ă  marcher. Il y avait un terrain vague un peu plus loin. Les couples qui veulent baiser rapidos s’y rejoignent tous. Un vrai bordel Ă  ciel ouvert Ă  partir de deux-trois heures du matin. LĂ , il Ă©tait encore tĂŽt. Je n’ai pas entendu d’autres gĂ©missements que les nĂŽtres. Oui, on a fait notre affaire. Ça a Ă©tĂ© rondement menĂ©. Elle a su y faire pour. MalgrĂ© sa bouche pĂąteuse. Si vous voyez ce que je veux dire. Humm, excusez-moi. Et puis, ensuite, c’est moi qui aie repris la direction des opĂ©rations. Et elle a aimĂ© ça, c’est moi qui vous le dit. Ensuite ? Ensuite, elle avait soif. Oui, encore. Je l’ai emmenĂ©e dans un troquet Ă  cĂŽtĂ©. Elle avait froid avec son grand dĂ©colletĂ©. Elle a pris un cafĂ© et un croissant. Et puis, on s’est quittĂ©. Si je lui ai laissĂ© mes coordonnĂ©es ? Non. C’était pas utile, en gĂ©nĂ©ral je n’aime pas les revoir ensuite. Qu’elles ne s’imaginent pas des choses. Genre m’avoir mis le grappin dessus. Pas de promesses. Pas d’espoir d’une vie Ă  deux. Sinon, je me serais mariĂ© et j’aurais fait ça avec ma grosse
 Vous ĂȘtes mariĂ© vous ? Que je suis bĂȘte, ce n’est pas moi qui dois poser les questions. Mais je le vois bien Ă  votre regard que vous me mĂ©prisez, que vous me trouvez dĂ©gueulasse Ă  agir ainsi, en dĂ©pit des convenances. A utiliser ces filles comme de la marchandise. Je peux vous comprendre. Oui, ce n’est pas le sujet.

Ensuite ? Ensuite, je suis rentrĂ©. J’étais bien fatiguĂ©. Je me suis couchĂ© et au matin, en me rĂ©veillant, on m’a dit qu’un corps avait Ă©tĂ© dĂ©couvert sur la plage. Les nouvelles vont vite, ici, vous savez, dans cette station balnĂ©aire en plein automne quand tout est fermĂ©. Cela frise l’ennui, la vie ici, Ă  la morte saison. Alors un suicide, et d’une femme en plus, ça fait parler Ă  l’épicerie.

Il m’a alors demandĂ© ce que je pouvais dire pour certifier que ce n’était pas moi le meurtrier. Parce qu’aprĂšs tout, c’était si facile de trouver des indices de ma culpabilitĂ©. TĂ©moins, sperme, vous n’avez pas fait les choses Ă  moitiĂ© dans votre genre. J’ai demandĂ© s’il y avait eu des traces de coups, de disputes. A-t-elle Ă©tĂ© Ă©tranglĂ©e ? ÉgorgĂ©e ? Y’ a-t-il des traces de lutte sur la scĂšne du crime ? Il me rĂ©pondait. L’interrogatoire s’inversait. Apparemment non, mais il faut attendre l’autopsie. Tout peut ĂȘtre remis en question. L’avez-vous vue prendre de la drogue ? etc, etc â€Š Rien, non, je n’avais rien vu.

En fait, cette fille, je l’avais vue vivante et je ne l’avais pas vraiment regardĂ©e. Je n’avais pas cherchĂ© Ă  savoir qui elle Ă©tait, ce qu’elle faisait de sa vie. Si mĂȘme elle se droguait ou avait le sida. Je n’avais rien voulu savoir d’elle. Rien eu besoin de savoir d’elle, plus exactement. Je n’avais eu envie que de son enveloppe, de son corps. Est-ce qu’elle a fait une mauvaise rencontre aprĂšs m’avoir quittĂ© ? Est-ce que se donner Ă©tait la fois de trop pour elle ? Est-ce que j’aurais pu l’aider ?

Alors, j’ai eu des regrets. J’aurais dĂ» l’aborder autrement. Lui donner mon nom. Attendre le sien et dĂ©clarer, tout simplement, “Tout le plaisir est pour moi”, voilĂ  ce que j’aurais dĂ» lui dire.


Et pour terminer cette sélection, je vous présente le mien, hors concours :

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· Texte d’Amelia Pacifico ·

Lorsqu’il a posĂ© les yeux sur moi, j’ai immĂ©diatement senti que quelque chose n’allait pas. Quand il m’a adressĂ© la parole, les frissons qui ont remontĂ© mon Ă©chine ne m’ont pas trompĂ©e non plus. Son regard, le ton de sa voix, son sourire, tout en lui respirait l’homme dominant, lubrique et malsain. Je lui ai donnĂ© son dĂ», il est restĂ© Ă  me reluquer un certain temps. Je me suis occupĂ©e des autres clients, m’efforçant de ne pas faire attention Ă  lui, Ă  ses oeillades appuyĂ©es qui gĂȘnaient tout de mĂȘme ma concentration. J’ai renversĂ© le crĂšme d’une jeune fille qui s’est brĂ»lĂ© le doigt par ma faute. Quand il m’est arrivĂ© la mĂȘme chose avec le diabolo grenadine d’un collĂ©gien, je n’ai pas pu m’empĂȘcher d’aller le voir. Je lui ai demandĂ© s’il dĂ©sirait autre chose, Ă©tant donnĂ© qu’il avait terminĂ© sa consommation depuis trop longtemps pour ne pas avoir une autre idĂ©e derriĂšre la tĂȘte. Quelle qu’elle soit. Il a ri. Il me reluquait encore au moment oĂč j’ai dĂ©cidĂ© de tourner les talons sans un mot. Je ne l’ai pourtant pas attendu Ă  la sortie des toilettes devant lesquelles il m’a accueilli avec une lueur dĂ©mente dans les yeux. D’une main, il m’a attrapĂ© le sein et de l’autre, il a voulu me rapprocher de lui, pour… je ne sais pas trĂšs bien, je ne lui en ai pas laissĂ© le temps. D’un mouvement rapide, mon genou est parti Ă  la rencontre de ses parties intimes, mes mains repoussant violemment ses Ă©paules vers l’arriĂšre. Il est tombĂ© comme un vieux pommier tout moisi, avec grand bruit et aucune Ă©lĂ©gance. Quand il a beuglĂ© que j’Ă©tais une salope, une moins que rien qui savait plus aguicher les mecs que faire son boulot correctement, des larmes me sont montĂ© aux yeux, et je suis partie sans un mot.
En mĂ©langeant ma soupe en train de tiĂ©dir sur le rĂ©chaud, la certitude d’avoir perdu mon emploi de serveuse me permettant de payer mes Ă©tudes d’astronomie rĂ©trĂ©cissant mon estomac, je ressasse ce que j’aurais dĂ» faire, au lieu de m’emporter. Une petite voix dans un coin de ma tĂȘte prend vite le relais. Pour elle, aucun doute, la seule chose que j’aurais pu faire diffĂ©remmmet c’est de quitter les lieux avec une sortie magistrale. “Tout le plaisir est pour moi”, voilĂ  ce que j’aurais dĂ» lui dire.


Merci Ă  tous pour vos participations et lectures !

A bientît 💋

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