Participations au Rendez-Vous des Plumes – Octobre 2022

Bonjour à tous 😊

Vous proposer des champs lexicaux proches de la nature pour que vous livriez vos meilleurs textes inspirĂ©s, telle Ă©tait la mission de l’appel Ă  textes d’octobre, dont vous pourrez dĂ©couvrir les participations ci-dessous. GuidĂ©es ou non par le thĂšme suggĂ©rĂ© “ElĂ©ments”, les plumes ont encore une fois fait preuve de beaucoup d’imagination !

Les textes ne sont relus qu’au moment de leur publication, et ce uniquement dans le but de vĂ©rifier qu’ils ne contreviennent pas au rĂšglement de l’atelier d’Ă©criture. Si le cas devait se produire, le texte ne serait tout simplement pas publiĂ©, sans autre recours possible de son auteur. La Petite Boutique des Auteurs n’est pas responsable des coquilles, fautes d’orthographe, syntaxiques ou grammaticales Ă©ventuellement prĂ©sentes dans les textes qui participent au Rendez-Vous des Plumes.
Merci d’en prendre note avant lecture.

Amelia

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· Texte de Delphine Martin · 1Úre place

In memoriam

Je ne vois pas la mĂȘme chose que vous quand je regarde le refuge. A mes yeux, c’est dĂ©jĂ  une bĂątisse hors d’usage. Au paysage rĂ©el, je superpose une vision que j’ai eue il y a des annĂ©es, lors d’un sĂ©jour dans une autre zone montagneuse. AprĂšs une montĂ©e essoufflante en lacets sur ce qui n’était dĂ©jĂ  plus une route, mais un chemin accidentĂ© progressivement rendu Ă  la pierre, Ă  la vĂ©gĂ©tation et Ă  ce qui fait obstacle Ă  la volontĂ© humaine, on parvenait Ă  un hameau en ruines. Le dernier dĂ©tour du chemin rĂ©vĂ©lait un panorama si peu vraisemblable qu’il faisait l’effet d’un photomontage. Les quelques maisons dispersĂ©es Ă  flanc de colline Ă©taient surplombĂ©es d’un bloc de pierre disproportionnĂ© qui semblait posĂ© sur un promontoire rocheux. Des fenĂȘtres mĂȘme les plus basses, la vue Ă©tait spectaculaire, permettant la circulation du regard jusqu’Ă  l’ocĂ©an. C’Ă©tait du moins ce que je pouvais calculer de l’extĂ©rieur. J’imaginais Ă  l’intĂ©rieur, compte tenu du nombre d’ouvertures, un vaste rez-de-chaussĂ©e sombre, et des chambres spacieuses alignĂ©es sur quatre Ă©tages. L’ensemble, abstraction faite d’un panorama extraordinaire, ne prĂ©sentait aucun intĂ©rĂȘt sur le plan architectural. C’Ă©tait un de ces hĂŽtels construits dans la prĂ©cipitation pour satisfaire un engouement passager pour la montagne, et qui avait fait faillite. Nous n’en sommes pas lĂ , me direz-vous, en voyant monter Ă  votre refuge, sur une route convenablement entretenue, des camionnettes de ravitaillement et, sur le sentier, des randonneurs Ă  la file. Vous y viendrez.
Les touristes arrivĂ©s Ă  la nuit se restaurent et vont se coucher. Au lever, quand la brise a Ă©loignĂ© les brumes, ils dĂ©couvrent Ă  l’horizon de leur parcours, dans le noir et blanc des premiĂšres lumiĂšres, une masse gigantesque, sombre, Ă©crasante. Rien n’est reconnaissable du paysage photogĂ©nique qu’ils poursuivaient hier encore. A l’enthousiasme du rĂ©veil succĂšde une sensation d’oppression, une angoisse d’autant plus difficile Ă  desserrer qu’elle est sans cause immĂ©diatement identifiable, qu’elle ne se s’accroche Ă  rien de tangible. Le volcan leur fait soudain peur. Ils s’extasiaient encore, la veille, en plein jour.
Le malaise perdure au cours de l’ascension. Le vert se fait de plus en plus rare. Apparaissent des plantes grasses aux formes inquiĂ©tantes, une vĂ©gĂ©tation Ă©tique succĂ©dant aux arbres Ă©panouis. Puis, au dĂ©tour d’un virage, le volcan s’approche soudain et montre des flancs arides, comme nus, oĂč roulent des caillasses et des Ă©boulis. Aux demi-cercles plus clairs qui se dessinent sur le cĂŽne, les marcheurs repĂšrent le tracĂ© du sentier qui mĂšne Ă  son sommet et devinent que les moitiĂ©s complĂ©mentaires se trouvent de l’autre cĂŽtĂ©. De fait, Ă  ces hauteurs instables, le sentier ne monte pas en lacets sur un seul flanc, mais s’Ă©lĂšve lentement en tournant autour de la montagne.
Sous le soleil, la masse noire compacte aperçue Ă  l’aube se laisse voir dans son hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©, faite qu’elle est de rochers, de pierres et d’Ă©boulis. Comme gravir le sommet s’annonce fastidieux, les randonneurs se rassurent en pensant Ă  la perspective que leur offrira la hauteur. Comme toute plaine volcanique, celles qu’ils verront est densĂ©ment peuplĂ©e. La fertilitĂ© des terres rend acceptable la dangerositĂ© d’une cheminĂ©e gĂ©ante d’oĂč s’Ă©chappent constamment des fumerolles. La nĂ©cessitĂ© fait sacrifier le futur au profit du prĂ©sent. Que le risque devienne catastrophe, c’est une affaire de probabilitĂ©s. D’ailleurs, ces rĂ©flexions sont oiseuses lorsque l’on travaille dur une terre qu’on n’a pas choisie plus qu’une autre, Ă  laquelle le hasard vous a donnĂ©, et qui s’est attachĂ©e Ă  vous. Et parmi tous les dangers qu’il y a Ă  vivre sous un volcan, mourir enseveli sous la boue n’est pas celui auquel on pense spontanĂ©ment. C’est la lave qui vient Ă  l’esprit. La lave, c’est une providence ambigĂŒe : deuils et fertilitĂ©.

C’est l’hiver. Le refuge a fermĂ©. Les randonneurs ne reviendront qu’au printemps. La neige tombĂ©e abondamment fait du volcan une masse gris blanc. Des fumerolles s’Ă©chappent du cratĂšre, et des cendres. Se calfeutrer pour ne pas s’encrasser les poumons est la consigne en pareil cas, et nous sommes des gens disciplinĂ©s. Mais on ne pense pas toujours Ă  tout. C’est ainsi que les foyers deviennent des piĂšges. Le cĂŽne se rĂ©chauffe. Depuis les hauteurs, les neiges fondues entraĂźnent avec elles la terre, qu’aucune vĂ©gĂ©tation ne retient. Les flancs du volcan dĂ©goulinent de boues qui vont alimenter les riviĂšres en contrebas. Les lits dĂ©bordent, et dans ces zones montagneuses, dans des couloirs Ă©troits, l’eau comprimĂ©e prend de la vitesse, et une puissance devant laquelle tout cĂšde. Les cours d’eau se chargent de caillasses de toutes tailles, de troncs d’arbres arrachĂ©s aux rives, et mĂȘme de morceaux de roches dĂ©tachĂ©s des canyons. ArrivĂ©s dans la plaine, ils s’Ă©talent et gardent suffisamment de vitesse pour enlever sur leur passage, pĂȘle-mĂȘle, les rĂ©coltes, le bĂ©tail, les voitures, les infrastructures les plus imposantes et, bientĂŽt, toute une ville et ses habitants pris au piĂšge dans l’intimitĂ© de leurs maisons.

Et maintenant nous sommes les morts. Nous avons encore les poumons, la trachĂ©e, la gorge, la bouche, emplis d’eau boueuse. Nos membres sont gonflĂ©s, nos visages mĂ©connaissables. Nos yeux noirs enfoncĂ©s dans nos orbites ne sont plus humains. Ils vous laissent entrevoir un au-delĂ  du rĂ©el qui vous effraie. Nos corps ont Ă©tĂ© emportĂ©s par la coulĂ©e. Ceux que vous avez pu enterrer ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s dans leur course, comme d’autres dĂ©bris, par des murs, des piliers, coincĂ©s sous des fondations, Ă©crasĂ©s par des toits. Les autres ne sont pas des corps de disparus, comme vous l’Ă©crivez dans vos registres : ils ont Ă©tĂ© emportĂ©s. Disparus pour vous qui voyez tout Ă  votre mesure. Les autres, vous les avez enterrĂ©s. Certains avec plus d’honneurs. Vous continuez Ă  agrĂ©menter leur tombe, vous les visitez, en pĂšlerinage. Si vous pouviez les entendre, ceux que vous admirez parce qu’ils ont su souffrir et mourir dans la dignitĂ©, ils cracheraient des mots qui repousseraient vos offrandes. Non contents de les avoir regardĂ©s crever, vous venez Ă  prĂ©sent leur demander des services aprĂšs leur mort. Qu’ils reposent en paix ? Hypocrites. Cette poignĂ©e de morts devenus des icĂŽnes parce qu’ils ont agonisĂ© sans heurter vos tympans, nous aurions voulu qu’ils hurlent, invectivent, se rebellent devant la mort, que l’expression de leur visage renvoient la monstruositĂ© de ce que quelques-uns subissaient du fait de l’aveuglement collectif.

Vous avez fini par rouvrir le refuge. Pas tout de suite, je vous l’accorde. Il a fallu deux annĂ©es de, disons, deuil, pour que vous repensiez au potentiel touristique des lieux. Deux annĂ©es pour la dĂ©cence. AprĂšs tout, les vivants vivent ; les morts se taisent. Tout est dans l’ordre. Jusque-lĂ , les faits vous donnent raison : la fermeture, l’abandon, la reconquĂȘte par les Ă©lĂ©ments naturels ne sont pas d’actualitĂ©. Si j’Ă©tais un tant soit peu cruel, je donnerais un coup d’accĂ©lĂ©rateur au processus : j’irais bien noircir de boue pendant la nuit la face du randonneur qui se repose confiant, lui emplir le nez d’eau putrĂ©fiĂ©e, le faire s’Ă©veiller dans des terreurs enfantines, de celles qu’aucun discours rationnel ne peut apaiser, lui faire passer l’envie de chercher un plaisir sur des lieux de malheurs. Mais on ne se refait pas, mĂȘme dans la mort. L’indulgence l’emporte sur la colĂšre. Quel espace sur cette terre serait habitable sans une part d’oubli ? Vous n’allez pas vous enterrer sous les morts. Alors laissons les choses se faire Ă  leur rythme. Je sais ce que je dis, moi qui suis de l’autre cĂŽtĂ© : votre monde est dĂ©jĂ  dĂ©passĂ©.


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· Texte d’AthĂ©naĂŻs Grave ·

L’Amour

L’Amour est comme la terre. Elle peut parfois ĂȘtre rugueuse comme un rocher ou douce comme un tapis de mousse. Si on n’en prend pas soin, elle peut s’effriter, telle une falaise de calcaire aprĂšs les affres de la pluie. Et quand il est sincĂšre, il est immuable, telle une montagne dressait en protectrice au-dessus d’une ville.
L’Amour est comme le vent. Il file Ă  une allure folle, un clignement de cil, et nous laisse dĂ©vastĂ©s aprĂšs sa tempĂȘte. Mais de temps en temps, il se pose en douce brise qui vient nous caresser la joue. On se sent alors lĂ©ger. Tellement, qu’on pourrait voler. D’ailleurs, notre cƓur s’envole ; il s’est Ă©chappĂ© de notre poitrine ; et maintenant il caracole, au milieu d’un vol de cygnes.
L’Amour est comme l’ocĂ©an. Il nous berce de ses vagues, autant qu’il fait chavirer notre navire. On se noie, on s’étouffe, on sombre. Et pourtant, on se jette Ă  corps perdu dans ses eaux, ivre de son sel, ivre de ses remous, ivre de sa libertĂ©. Car qui ose affronter ses dangers, dĂ©couvrira sous sa surface, mille merveilles, un trĂ©sor immergĂ©.
L’Amour est comme le feu. Celui d’un volcan, dont la lave nous consume Ă  mĂȘme la peau. On se brĂ»le pour lui. On laisse nos chairs et nos Ăąmes s’embrasser Ă  sa chaleur. On se perd, volontaire, dans ses flammes voluptueuses. Et tandis que l’on se brĂ»le, qu’il nous carbonise, jamais nous n’avons Ă©tĂ© aussi vivants.
L’Amour n’est rien, et Ă  la fois tout. Il simple et divinement complexe. L’Amour est plein de petites choses, un ensemble de dĂ©tails. L’amour est une brĂ»lante respiration moite rocailleuse. L’Amour est le cinquiĂšme et ultime ÉlĂ©ment.


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· Texte de Martine Lenoir ·

Plus imprévisible que Nature

Marine dormait profondĂ©ment. Comme souvent elle rĂȘvait de paysages grandioses. Pourtant depuis huit mois ses jours en Ă©taient remplis.
Avec Julien ils Ă©taient partis de Brest pour un tour Ă  la voile dans l’ocĂ©an indien.
Le voyage d’une vie. Dix ans qu’ils l’imaginaient et plus de cinq ans qu’ils le prĂ©paraient.
À 33 et 30 ans ils avaient acquis une solide expĂ©rience de navigation en Ă©cumant la plupart des rivages bretons, la meilleure Ă©cole pour apprendre Ă  naviguer dans des conditions dĂ©licates.
Ils avaient achetĂ© un vieux voilier de 13 mĂštres qu’ils avaient remis en Ă©tat et Ă©quipĂ© d’un GPS marin avec sondeur pour visualiser les fonds marins.
PassionnĂ©s de voile depuis leur plus jeune Ăąge ils avaient commencĂ© leur carriĂšre professionnelle avec l’objectif de mettre un pĂ©cule de cĂŽtĂ© pour rĂ©aliser leur rĂȘve. À eux deux ils avaient Ă©conomisĂ© prĂšs de 20 000 euros. De quoi pourvoir aux frais du voyage.
Les brestois avaient longĂ© les cĂŽtes françaises, l’Espagne, le Portugal et avaient rejoint la MĂ©diterranĂ©e par le dĂ©troit de Gibraltar. Puis ils avaient atteint la Mer Rouge en passant par le canal de Suez et traversĂ© la mer d’Arabie pour gagner l’Inde et le Sri Lanka. Ils avaient quittĂ© Batticaloa Ă  l’Est du Sri Lanka pour aborder le Golfe du Bengale par le sud afin de rejoindre la ThaĂŻlande en faisant escale dans les Ăźles d’Andaman et Nicobar. Le retour se ferait par la partie sud de l’ocĂ©an indien et l’Afrique de l’Ouest.

Marine rĂȘvait qu’elle Ă©tait Ă  la RĂ©union en train de survoler le Piton de la Fournaise en irruption. Des coulĂ©es de lave glissaient jusqu’au rivage et offraient vu du ciel un spectacle Ă©poustouflant. Dans son rĂȘve pas de bruit de moteur, juste le grondement lancinant du cratĂšre bouillonnant entrecoupĂ© de lĂ©gĂšres explosions. Tout Ă  coup une dĂ©tonation monumentale la fit bondir. Elle se dressa brutalement sur son siĂšge et se cogna la tĂȘte sur la carlingue de l’avion.
Dans la rĂ©alitĂ© elle venait de frapper le plafond de sa couchette. Elle mit quelques secondes Ă  comprendre que le tonnerre d’un violent orage l’avait rĂ©veillĂ©e. BientĂŽt des Ă©clairs balafrĂšrent le morceau de ciel visible du hublot.
Marine se frotta le front oĂč pointait une bosse et tenta de se lever mais la houle l’obligea Ă  progresser avec prĂ©caution.
ArrivĂ©e sur le pont elle dut s’accrocher Ă  la main courante pour ne pas passer par-dessus bord tant le roulis Ă©tait gros. Des Ă©clairs fendaient le ciel, des trombes d’eau rendaient la visibilitĂ© nulle et la tempĂȘte malmenait le monocoque qui s’inclinait dangereusement. C’était la premiĂšre fois qu’il subissait un tel dĂ©chainement des Ă©lĂ©ments. La jeune femme commença Ă  s’inquiĂ©ter.
En rejoignant enfin Julien qui manƓuvrait la barre sa peur se transforma en angoisse. Son amoureux, habituellement calme et rassurant, affichait une mine dĂ©confite.
« Quand je suis venu vĂ©rifier le pilote automatique la foudre est tombĂ©e sur le GPS, hurla-t-il. C’était impressionnant. J’ai cru que ça allait provoquer un incendie. Heureusement la pluie s’est mise Ă  tomber, ajouta-t-il en lisant l’affolement sur le visage de sa compagne.
« Mais la mauvaise nouvelle c’est que nous allons devoir naviguer Ă  vue et sans sondeur et qu’il fait nuit. Pour le moment l’important est de ne pas dessaler, avec ce vent. Tiens enfile ça » dit-il en montrant un gilet de sauvetage.

AprĂšs une nuit particuliĂšrement stressante, le jour avait apportĂ© dans son sillage le beau temps. La tempĂȘte avait laissĂ© la place Ă  une agrĂ©able brise.
Julien bien qu’épuisĂ© avait retrouvĂ© son optimisme :
« Nous avions mis le cap sur les ßles Andaman du Nord. Mais je pense que le vent nous a fait dériver vers le Sud et la boussole confirme. Donc changement de programme : nous nous dirigeons maintenant vers Little Andaman, la plus au sud, affirma-t-il en consultant la carte en papier. On pourra certainement y faire réparer le GPS ou en trouver un autre. »
« Il faudra aussi faire le plein d’eau potable » ajouta Marine.

Les navigateurs se relayùrent à la barre en gardant le cap à l’aide de leur boussole. Vers 16 heures ils aperçurent avec soulagement une üle.
« Terre en vue », lança joyeusement le skipper.
La nuit commençait Ă  tomber quand ils s’approchĂšrent suffisamment pour constater que ce cĂŽtĂ© de l’üle Ă©tait inhabitĂ©.
« Nous allons mouiller ici, dĂ©cida Julien, je vois des rochers qui Ă©mergent prĂšs du rivage, et sans sondeur je ne veux pas risquer d’échouer. Demain Ă  la premiĂšre heure nous prendrons l’annexe et explorerons cette Ăźle mystĂ©rieuse ».
« Excellente idĂ©e, cette baie Ă  l’abri me parait idĂ©ale pour passer la nuit » approuva Marine.
Aux premiÚres lueurs du soleil les amoureux montÚrent sur le pont pour découvrir le site de jour.
« En effet la cĂŽte a l’air sauvage, s’étonna Julien. Je prĂ©pare le petit-dĂ©jeuner et ensuite on y va. J’ai hĂąte ».
Marine s’assit sur l’avant du voilier et scruta le rivage. Elle crut distinguer des mouvements sur la plage. Elle prit des jumelles pour s’en assurer.
Cinq jeunes enfants se tenaient accroupis Ă  la lisiĂšre de la forĂȘt face Ă  l’ocĂ©an.
Etrange, se dit-elle, que peuvent-ils faire lĂ  ?
Soudain ils se mirent Ă  ramper sur le sable par saccades comme s’ils jouaient Ă  1,2 3, soleil mais Ă  plat ventre. La navigatrice observait intriguĂ©e. Tout Ă  coup ils se levĂšrent de concert et se mirent Ă  jeter des cailloux en direction du voilier. Marine, stupĂ©faite, lĂącha ses jumelles. Elle vit alors les jeunes garçons repartir et disparaitre dans la forĂȘt Ă  toute vitesse.
« Quelle vue splendide, déclara Julien, en posant le plateau du petit-déjeuner sur le pont »
« Tu ne devineras pas ce que je viens de voir », assura la jeune femme légÚrement troublée.
« Une tortue, un requin peut-ĂȘtre ? » plaisanta Julien.
« Des gosses sur la plage qui lançaient des pierres dans notre direction. Comme s’ils nous attaquaient ».
« Au moins l’üle n’est pas dĂ©serte, c’est une bonne nouvelle », estima le jeune homme.
« J’espĂšre que les adultes sont plus accueillants » lança Marine en finissant son cafĂ©.
« On va vite le savoir. Je vais chercher les bidons pour l’eau. Sors les pagaies et on saute dans l’annexe ».
Le couple se glissa dans le petit bateau pneumatique et détacha la corde qui le reliait au voilier.
« C’est parti ! » cria Julien.
AprĂšs quelques coups de rames, Marine, Ă  l’avant de l’embarcation, poussa un hurlement : « Oh !! C’est pas vrai ! Mais c’est quoi ça ? »
Au mĂȘme instant son compagnon dĂ©couvrait une scĂšne surrĂ©aliste sur la plage :
Une dizaine d’hommes Ă  la peau couleur Ă©bĂšne, portant pour seul vĂȘtement un pagne et munis d’arcs leur lançaient des flĂšches en vocifĂ©rant des sons guerriers. Une dizaine d’autres sortaient deux par deux de la forĂȘt en portant des radeaux.
Le jeune homme réalisa immédiatement :
« Les sentinelles ! Vite, demi-tour ! » ordonna-t-il en pagayant avec la fougue que seul l’instinct de survie dĂ©clenche.
Marine s’exĂ©cuta sans rĂ©aliser vraiment ce qui arrivait sauf qu’il y avait danger.
En panique ils remontĂšrent sur le bateau.
« On ne peut pas partir Ă  la voile. Il n’y a pas assez de vent. Ils seront bientĂŽt lĂ  avec leurs radeaux, s’écria la jeune femme effrayĂ©e, je mets le moteur en marche ».
« Ça ne dĂ©marre pas », hurla-t-elle en pleurs alors que Julien lançait des fusĂ©es de dĂ©tresse en guise de menace mais que les agresseurs ne reculaient pas d’un mĂštre.
Le moteur brouta, cala, brouta Ă  nouveau sous les efforts dĂ©sespĂ©rĂ©s de Marine qui tremblait de tout son corps. Enfin le ronflement devint plus rĂ©gulier et le bateau vira de bord et s’éloigna de la cĂŽte.

« C’est qui ces sentinelles ? » demanda la rescapĂ©e encore choquĂ©e.
« Un peuple isolĂ© qui refuse tout contact et qui tue les curieux. Je suis dĂ©solĂ© je ne pensais pas que cette Ăźle Ă©tait North Sentinel Island. On n’a pas dĂ©rivĂ© au sud comme j’avais prĂ©vu »
« Tu connaissais l’existence de ces sauvages et tu ne m’as rien dit ? ».
« Je ne voulais pas t’affoler ma chĂ©rie, la veille avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă©prouvante ».
« Je crois que j’aurais prĂ©fĂ©rĂ© pĂ©rir en mer que de finir tuĂ©e par une flĂšche »


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· Texte de Pascal Dandois ·

Révélation

Au fil d’une dĂ©ambulation, d’une promenade aventureuse labyrinthique et hasardeuse, je m’arrĂȘte.
Je fais une petite pause en un lieu qui d’aspect « normale », c’est Ă  dire ayant l’apparence d’une « rĂ©alitĂ© » ordinaire, n’en contient pas moins tous les Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires qui ne peuvent que me faire aboutir Ă  cette Ă©vidence pour le moins extraordinaire.
C’est au bord de l’ocĂ©an, je me suis assis sur un rocher, un petit vent, une brise lĂ©gĂšre frĂŽle l’ensemble de mon corps, et le soleil a la couleur Ă©clatante de la lave d’un volcan. La couleur de ce magma qui bouillonnent sans cesse dans mon cerveau au contact de ce rĂ©el qui s’empare de tous mes sens.
Et voilĂ  que par une forme de gĂ©omĂ©trie mentale oĂč s’entremĂȘlent l’espace-temps avec toutes les probabilitĂ©s possibles et impossibles, imaginables et inimaginables auxquelles s’additionnent, pour cimenter l’ensemble, les mots, c’est Ă  dire le langage et la pensĂ©e, voilĂ  que je rĂ©alise que tout ce monde, cet univers est tout autant contenu dans mon crĂąne que partout autour de moi, que ce rĂ©el n’est autre que mon Ăąme.
Il me faut un nouveau mot pour cette mĂ©tamorphose, cette rĂ©vĂ©lation, ce nouvel Ă©tat d’ĂȘtre.
Je trouve soudain comme dans un rĂȘve le nom Ă©vident, ne pouvant qu’exister, de « NĂ©momĂ©tacĂ©phale ».


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· Texte de L. Gagnaire ·

Les abeilles prĂšs du lac

Le bruit de l’eau l’apaisait. Ça lui rappelait ses vacances au bord de l’ocĂ©an. Elle se sentait bien ; lĂ , allongĂ©e sur la couverture qu’ils avaient apportĂ©e pour le pique-nique et posĂ©e sur l’herbe. Ses paupiĂšres Ă©taient closes et elle apprĂ©ciait sentir le vent frais sur sa peau, comme une lĂ©gĂšre brise qui la frĂŽlait. Elle n’ouvrit les yeux que lorsqu’elle sentit comme une caresse sur sa jambe puis, des fourmillements et des guilis. Rien de grave. Juste une abeille. Le soleil s’était couchĂ©. Elle remarqua la pleine lune. Cela ne l’inquieta pas davantage de trouver des abeilles en pleine nuit. Ou alors, peut-ĂȘtre s’agissait-ils d’une Ă©clipse ? Elle referma les paupiĂšres. Elle n’avait pas Ă  s’inquiĂ©ter. Elle la sentit se promener le long de sa jambe. Il lui sembla qu’une autre arriva sur son bras. C’était marrant. Elle n’avait pas peur de ces petites bĂȘtes. Peut-ĂȘtre n’avaient-elles pas rĂ©alisĂ© sur qui elles Ă©taient. Un ĂȘtre humain. Parce que d’habitude, les abeilles, ça ne se posent pas sur les humains.
Elle en sentit d’autres ; un peu partout sur son corps. C’était une Ă©trange sensation ; c’était la premiĂšre fois que ça lui arrivait. Peut-ĂȘtre Ă©tait-elle chanceuse
 Quoi qu’il en soit, elle ne bougea pas. Elle les laissa faire. Enfin, ça c’était vrai jusqu’à qu’elle ressente une drĂŽle de sensation. Comme une piqĂ»re. Sur sa jambe. Elle ouvrit immĂ©diatement les yeux. C’était l’une des abeilles. Celle-ci lui buvait le sang, tout en grossissant Ă  vu d’Ɠil. Elle se sentait mal. Elle avait chaud, comme si elle Ă©tait envahie de lave. D’un coup de main, elle essaya de se dĂ©barrasser de l’abeille mais maintenant toutes les abeilles l’attaquaient en mĂȘme temps. Elle les avait laissĂ© s’approcher sans se mĂ©fier. AprĂšs tout, comment aurait-elle pu savoir que les abeilles Ă©taient des buveurs de sang ? Elle se dĂ©battait comme elle le pouvait mais c’était trop tard. Elle Ă©tait recouverte d’abeilles. Elle poussa un cri, comme pour appeler Ă  l’aide mĂȘme si elle savait cela inutile.
Ses yeux s’ouvrirent et elle se redressa. Quelqu’un riait Ă  ses cĂŽtĂ©s. Elle se tourna pour le regarder. C’était Lucien, adossĂ© Ă  un rocher.
— T’as fait un cauchemar ? Lui demanda-t-il.
Elle lui lança un regard noir et elle regarda tout autour d’elle. Elle Ă©tait toujours sur la couverture, lĂ  oĂč ils avaient fait le pique-nique. Elle s’était endormie. Son ami l’avait recouvert d’herbes et de feuilles. C’était donc ça, les abeilles
 Il tenait entre ses mains une petite branche. Cela expliqua les sensations de piqĂ»res.


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· Texte de Mauranne B. Poussart ·

Je pouvais sentir d’ici qu’il Ă©tait en colĂšre. On l’avait laissĂ© seul. Les beaux jours Ă©tant derriĂšre eux, les badauds avaient cessĂ© d’aller le visiter. Seuls quelques courageux foulaient encore le sable Ă  ses cĂŽtĂ©s, mais sans pour autant le remarquer. La brise emmĂȘlait mes cheveux tandis que mes pieds caressaient le sable froid et humide de ce mois d’octobre. Les algues s’amoncelaient le long de l’ocĂ©an, crĂ©ant une barriĂšre entre lui et moi. La texture spongieuse et gluante sous la plante de mes pieds me donnait la nausĂ©e mais il fallait que j’aille le saluer. Sa colĂšre redoubla tandis que j’avançais. Les vagues s’abattirent sur les rochers, violentes, bruyantes, sauvages. Indomptables, comme le feu qui me consumait de l’intĂ©rieur. Les vagues lĂ©chĂšrent enfin mes pieds, jusqu’à mes mollets. Je regardai autour de moi avant de souffler :
— Bonjour, ocĂ©an. Merci. Merci pour tout ce que tu fais pour nous. Pour tout ce que tu nous offres sans jamais rien demander en retour.
Le reflux d’eau salĂ©e me caressa Ă  nouveau, Ă©tonnement chaud cette fois. Comme si l’ocĂ©an me rĂ©pondait. Faisant fondre la lave qui embourbait mon esprit depuis si longtemps maintenant.


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· Texte de Jean-Jacques Camy · 2Úme place ex-aequo

Le vague à l’ñme
D’aprĂšs un tableau de LĂ©on SPILLIAERT

Quand l’ñme du peintre se faisait
en lambeau,
Il arpentait les rues et prenait
ses pinceaux


Il posait parfois ses tubes et ses instruments
devant cet océan bien trop paisible.
Cela aurait pu ĂȘtre un volcan de tourments,
un déluge de lave, irrépressible.

Mais ce n’était qu’un dĂ©sert de solitude,
mais ce n’était que le silence qui hurle.

Pas la moindre brise pour soulever le sable,
pas la moindre vague pour caresser de flots
le brise-lames. Aucun oiseau véritable,
nulle Ăąme qui vive dans le discret tableau.

J’avais, moi aussi, arpentĂ© les rues
avant d’entrer dans ce sombre musĂ©e
oĂč je contemplais, maintenant, la vue
du brise -lames au poteau, médusé,
le cƓur chahutĂ© d’un vague Ă  l’ñme incompris,
mes pensées qui divaguent face au tableau sans prix.

J’aurais voulu ĂȘtre rocher dans la tempĂȘte,
J’aurais voulu ĂȘtre castel un jour de fĂȘte !

Mais ce n’était qu’un dĂ©sert de solitude,
mais ce n’était que le silence qui hurle.


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· Texte de Sandrine Drappier Ferry · Coup de ♄

AdossĂ©e Ă  la porte de mes rĂȘves
Je me suis perdue dans l’insomnie
De mes nuits lune de plumes.
Dans l’embrasure d’un trop lourd silence
J’ai touchĂ© du bout des doigts
La tristesse du Diable.
Emportée par la brise du crépuscule
Dans une vallĂ©e d’Ă©meraudes
Je me suis abreuvée
A la fontaine de nos souvenirs.
Dans cette nuit fauve
Comme un flash dans mes nuits d’errance
Tu es apparu, mon magicien d’argent,
DĂ©poser un baiser de dentelles
Sur mes seins blancs.
Tel un rocher percuté
Sur le toboggan de mon désir
L’ombre de ta nuditĂ© offerte
Sur notre paillasse d’amour
J’ai caressĂ© les braises du temps.
A l’aube, les dĂ©bris de ton absence
Se sont échoués sur les rochers
Faisant exploser mon cƓur ouragan.
J’ai murmurĂ© une derniĂšre priĂšre
A l’ocĂ©an couleur de lave
Pour que ne se lĂšve pas le jour
Sur son fil frotté de sel.


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· Texte de Philippe Botella ·

La promenade sur le lac

La nouvelle attraction de cet Ă©tĂ© fut une rĂ©ussite. Proposer une promenade sur le lac marin du BarcarĂšs, en barque longue, effilĂ©e et plate, comme il sied Ă  ces eaux, avec comme nautonier un grand Ă©chalas, au visage taillĂ© Ă  la serpe, et qui plus est, muet comme une carpe, vĂ©ritablement muet, Ă©tait risquĂ©, mais l’idĂ©e a plu. Beaucoup. Les touristes se seraient presque battus pour avoir le privilĂšge d’ĂȘtre transportĂ©s par cet Ă©trange individu qui maniait si bien la perche, car il ne ramait pas.
La barque Ă©tait munie de trois perches. Trois tailles diffĂ©rentes, selon la profondeur des eaux. La petite mesurait trois mĂštres, la moyenne, six, ce qui est dĂ©jĂ  difficile Ă  manier, et la grande, dix ! LĂ , on frisait l’exploit. Et quand il la prenait, tout le monde priait pour qu’il ne chutĂąt pas dans l’eau.
Et moi, de la terrasse de ma maisonnette, sur le lac-Ă©tang aux eaux saumĂątres, je regardais son manĂšge, tout aussi sĂ©duit, mais bien plus patient, en attendant d’admirer les couleurs, toujours changeantes, des crĂ©puscules tantĂŽt dorĂ©s, tantĂŽt mauve, en pensant que ces tons avaient toujours existĂ©.

Vers la fin de la saison, je convenais avec lui, car s’il Ă©tait muet, il n’Ă©tait pas sourd, d’ĂȘtre son dernier client. Et nous prĂźmes rendez-vous pour le quinze octobre peu avant l’aurore. Et je prĂ©cisais bien: « peu importe la mĂ©tĂ©o ». Lui avait hĂąte d’en terminer, et moi, de dĂ©couvrir ces instants de silence, quasiment seul, Ă  sa prĂ©sence prĂšs, au milieu des eaux- miroir.
Et justement, ce matin-lĂ , il fallut que ce fĂ»t un de ces matins de brume comme il en y eut rarement. La brume faisait perler les perches et ramenait le monde Ă  un cercle de deux Ă  trois mĂštres de rayon. Le nautonier me regarda et son regard semblait me demander si cela me convenait. Et effectivement, c’est ce qu’il me demandait. Je lui rĂ©pondis que si pour lui c’Ă©tait OK, pour moi, ce serait de mĂȘme. Et nous voilĂ  tous deux partis dans un univers de ouate oĂč les moindres bruits, et il y en avait peu, Ă©taient Ă©touffĂ©s. Le lac Ă©tait plus silencieux que s’il avait neigĂ©. Seuls, de temps Ă  autre, les claquements des sauts d’un invisible mais sans doute gigantesque poisson rĂ©vĂ©laient qu’il y avait de la vie autour de nous. Sans doute un de ces mulets sauteurs si communs ici depuis la nuit des temps, le musĂ©e du port en exposant trois sous le forme de fossile.

Le temps sembla s’arrĂȘter lorsque la brume cĂ©da, contre toute attente, au brouillard. Tout devint alors subitement glauque, comme l’atmosphĂšre de ces ports dans les films du Commissaire Maigret, de certains tableaux impressionnistes. « ImprĂ©ssio-sinitres » . Il me semblait que j’Ă©tais, que nous Ă©tions totalement absorbĂ©s par le milieu ambiant. Tout n’Ă©tait qu’humiditĂ© et les perles oĂč brillait le plus pur argent avaient Ă©tĂ© remplacĂ©es par de grosses gouttes oĂč ne se reflĂ©tait que le gris triste et terne qui nous entourait.
Tout en conservant son flegme, mon batelier, retirant la plus grande des perches, parut surpris. Elle n’avait pas trouvĂ© pas le fond. Il lui adjoint par savante ligature la plus petite et reprit son geste, lent, silencieux, toujours recommencĂ© sans que le moindre bruit, ni Ă  son entrĂ©e, ni Ă  son retrait de l’eau ne parvienne Ă  mes oreilles. Le brouillard Ă©tait toujours aussi Ă©pais mais les poissons ne sautaient plus. C’est alors que parfois on entendait, comme venu du diable Vauvert, quelques cris d’oiseaux de facture assez lugubre, ce qui fit sourire mon nocher. C’Ă©tait sans doute un conciliabule entre flamands, hĂ©rons, ou quelques corvidĂ©s Ă©garĂ©s par l’opacitĂ© de leur Ă©lĂ©ment.
Avec la brume, nous avions immĂ©diatement perdu de vue toute terre. Et le brouillard accentuait encore plus cet isolement qui devenait aussi lugubre qu’excitant. On eut dit une fumĂ©e sans feu ni flamme. Tout Ă©tait, en effet, depuis le dĂ©but, de ce calme quasi-divin, d’abord rassurant, mais de plus en plus inquiĂ©tant. Depuis combien de temps errerions nous Ă  la surface de ce lac qui n’en finissait plus ? La perche avait une nouvelle fois Ă©tĂ© rallongĂ©e. Notre sillage flirtait-il avec la ligne droite oĂč Ă©tions-nous condamnĂ©s Ă  enchaĂźner cercles aprĂšs cercles, sans fin, dans un univers sans lumiĂšres donc sans ombres ?

Sans doute, et Ă  notre insu, nous avions depuis longtemps franchi les portes secrĂštes du lac. C’est alors que l’angoisse a commencĂ© Ă  dĂ©ployer ses lourdes ailes qui encadraient un corps serpentiforme dont les ondulations commençaient Ă  parvenir Ă  mes oreilles comme autant de sourds battements d’un large et grave tambour. Je ressentis soudain l’impression de me fondre, de me diluer, de me confondre avec ce coton sans fibre, inconsistant, qui avait dĂ©jĂ  avalĂ© mon passeur. Je ne le voyais plus, ni lui, ni sa perche, mais la barque avançait toujours, et toujours sans le moindre bruit.
Le soleil, qui avait eu toutes les peines du monde Ă  se dĂ©barrasser de sa grise pelisse nocturne, imposa finalement sa prĂ©sence et, en un instant, la ouate disparut laissant les eaux du lac Ă©tinceler et reflĂ©ter la lumiĂšre retrouvĂ©e. C’Ă©tait comme une fĂȘte !
AussitĂŽt, le vent se leva. Curieusement, il avait perdu son accent catalan. Non, ce n’Ă©tait pas l’habituelle Tramontane qui cingla l’air au son de ses flaviols, mais bel et bien le fier Mistral qui nous apportait ses notes enveloppĂ©es de fifres et de tambourins.
BientĂŽt, l’horizon apparut. Et nous Ă©tions comme perdus en pleine mer. Aucune terre en point de mire. Et cela dura des heures. Puis, soudain, au trĂšs loin, une ligne. « Terre ! » Aurait criĂ© un marin. Mais mon marin Ă©tait muet, et nous Ă©tions sur un lac, un petit lac, marin certes, mais un lac. Comment expliquer cela !

Le soleil Ă©tait dĂ©jĂ  bien bas. BientĂŽt il disparut. Mon nautonier n’en paraissait pas affectĂ©. Il avait maniĂ© la perche toute la journĂ©e. Nous ne nous Ă©tions ni alimentĂ©s, ni dĂ©saltĂ©rĂ©s, et n’en ressentions aucune envie, aucun besoin.
C’est sous les Ă©toiles qu’il continuait de me promener, moi l’ultime passager de sa premiĂšre saison, pour cette balade qui peut-ĂȘtre serait vraiment la derniĂšre. BientĂŽt, des reflets de plus en plus prĂ©cis s’affirmaient sur l’eau. Puis nous croisĂąmes des pieux. Certains ressemblaient Ă  des « bricola », d’autres, Ă  des palines. Et nous naviguions au milieu d’eux, toujours sans bruit.
Entre nous et les Ă©toiles, trois vols de migrateurs se sont succĂ©dĂ©. D’abord, de majestueux cygnes, quelques instants aprĂšs, ce fut le tour d’Ă©lĂ©gantes grues. Étaient-elles cendrĂ©es, sĂ»rement, mais impossible Ă  voir. Enfin, aussi bruyantes qu’une clameur dans un stade, des oies cendrĂ©es. AprĂšs toutes ces heures de silence, que cela Ă©tait le bienvenu ! Mon muet regardait le ciel en souriant. Il me jeta un regard confiant qui se voulut rassurant.
Au petit jour, nous Ă©tions arrivĂ©s Ă  bon port. Mais pour aussi incroyable que cela pu nous paraĂźtre, nous n’Ă©tions Ă©tonnĂ©s qu’Ă  moitiĂ©. Devant nous, fier et droit comme un gnomon se dressait
 le Campanile de Saint Marc !
Et alors, il se mit à chanter



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· Texte de Thomas Giulliani ·

« Tu en as encore pour longtemps ? »
Je suis tentĂ© d’assommer NoĂ© avec le caillou entre mes mains. Je pourrais ensuite me servir de son corps comme combustible. Un chĂątiment mĂ©ritĂ© pour cet idiot qui a oubliĂ© les allumettes. Mais je me contente de l’ignorer et redouble d’efforts. Montrer les crocs ne ferait qu’envenimer les tensions qui Ă©lectrisent l’atmosphĂšre. Une heure que nous avons Ă©tabli le camp au bord du lac quand le soleil tirait dĂ©jĂ  doucement sa rĂ©vĂ©rence.
Au dĂ©but, tout allait bien, les enfants taquinaient l’eau avec quelques pierres et bouts de bois, improvisaient des jeux avec du matĂ©riel transportĂ© pour le week-end ou exploraient les alentours Ă  la recherche d’empreintes d’animaux. Bref, ils s’ennuyaient sagement en attendant l’heure du dĂźner.
Mais maintenant que la fraĂźche obscuritĂ© rĂ©duit de minute en minute notre champ de vision, que les estomacs animent la pĂ©nombre de leurs grognements affamĂ©s et que le feu de camp refuse d’apparaĂźtre, l’inquiĂ©tude s’échappe de plus en plus de leurs minuscules bouches qui ronchonnent pour ne pas se changer en glaçon. Pour couronner le tout, nous avons confisquĂ© tous les tĂ©lĂ©phones portables qui sont restĂ©s Ă  l’auberge pour Ă©viter que l’émerveillement des gosses ne soit trop perturbĂ© par une envie irrĂ©pressible de partager chaque petit bout d’existence sur les rĂ©seaux sociaux. Je mĂ©riterais qu’on me laisse couler attachĂ© Ă  un rocher pour avoir eu cette idĂ©e. Heureusement, il reste les lampes torches rudimentaires pour Ă©clairer timidement le cercle formĂ© autour de moi, en attendant un miracle. Quelle idĂ©e de partir explorer d’anciens sites druidiques perdus au pied des montagnes pour les vacances.
« Vous verrez, grĂące au rĂ©chauffement climatique, cet endroit reste propice au tourisme sauvage mĂȘme au mois de novembre. »
J’aurais dĂ» me mĂ©fier d’un crĂ©tin qui utilise les problĂšmes Ă©cologiques comme argument commercial. Le sol est boueux, l’humiditĂ© se glisse par l’extrĂ©mitĂ© de chaque vĂȘtement, et le vent s’acharne Ă  asphyxier toutes les misĂ©rables Ă©tincelles que je parviens pĂ©niblement Ă  extirper des brindilles.
« Il va me falloir encore un peu de bois
 Qui est volontaire pour la rĂ©colte ? »
Narquois, le silence me rĂ©pond. J’arrive Ă  identifier les visages Ă  la discrĂšte clartĂ© de la lune, et constate que chacun espĂ©re qu’un hĂ©ros va surgir des tĂ©nĂšbres pour cette mission.
« Il n’y a rien Ă  craindre. Nous sommes Ă  la lisiĂšre d’une forĂȘt, il y a du bois partout. »
« Mais peut-ĂȘtre que des bĂȘtes sauvages guettent
 »
« Comme des renards ou des lapins ? »
« Ou des monstres ! Il y a des lĂ©gendes sur cet endroit. Je l’ai lu sur WikipĂ©dia. »
Chaque enfant va de son commentaire, nourrissant la boule pĂąteuse d’angoisse qui enlise le groupe, membre par membre. Je dois dĂ©samorcer la situation et tends une perche Ă  mon collĂšgue pour qu’il fasse une plaisanterie :
« Ridicule. Qu’en penses-tu, NoĂ© ? Aucun risque de croiser des crocodiles ou des lions, n’est-ce pas ? »
« Non. Cependant il y a des loups et des ours qui descendent parfois des hauteurs pour taquiner le territoire quand les tempĂ©ratures redescendent. Mais c’est trĂšs rare, et puis, ils craignent le feu
 »
Les frissons redoublent en apprenant que la seule ressource capable de nous protĂ©ger est actuellement absente. Le mistral qui siffle de plus en plus fort au-dessus de nos tĂȘtes accentue la terreur en portant jusqu’à nous l’écho de bruits mystĂ©rieux que je n’avais pas remarquĂ© jusqu’à prĂ©sent. C’est Ă©trange, cette sensation que les sons se rĂ©veillent au fur et Ă  mesure que l’acuitĂ© visuelle diminue.
Des grĂ©sillements, des grommellements et des grondements qui dessinent de glaçantes formes imaginaires dans les fourrĂ©s. Et pourtant, les rĂ©sonances donnent l’impression de nous avoir dĂ©jĂ  encerclĂ©s, que nous sommes emprisonnĂ©s dans leurs graves cordes vocales.
« Je veux ma maman ! »
« C’est fini ! On va tous mourir ! »
Les pleurs commencent, et le virus est lancĂ©. L’épidĂ©mie se propage en quelques secondes, mĂȘme NoĂ© grelotte. Je dois reconnaĂźtre que moi-mĂȘme, je peine Ă  rester serein. Les sonoritĂ©s s’accentuent de plus en plus, l’impression que des cors vibrent Ă  l’unisson tout autour du lac. Une chorale de gigantesques coassements. Je m’acharne de plus en plus vite avec les pierres et les bouts de bois, espĂ©rant que le brasier va surgir d’entre mes mains et transformer cette horrible soirĂ©e en souvenir lĂ©ger.
« Dans l’eau ! Quelque chose bouge dans l’eau ! »
Le sol se met soudainement Ă  rugir, les enfants fuient la surface aqueuse en mouvement pour se rĂ©fugier derriĂšre NoĂ© et moi. Je tente de les regrouper avec mes bras, de me convaincre naĂŻvement que je serais capable de les protĂ©ger contre toute menace surnaturelle. Mon collĂšgue, lui, est recroquevillĂ©. Je crois qu’il attend la mort pour ĂȘtre dĂ©livrĂ©. Toutes les lampes torches sont braquĂ©es sur le lac en Ă©bullition. Et là

Je dois cligner des yeux plusieurs fois pour accepter cette rĂ©alitĂ©. D’abord une petite masse faisant office de crĂąne, puis des Ă©paules et ensuite des corps entiers. Des gĂ©ants qui Ă©mergent.
Nos faisceaux de lumiĂšres ne savent plus oĂč donner de la tĂȘte avec ses carrures digne de crĂ©atures mythologiques, composĂ©es de roches, de chairs, de vĂ©gĂ©taux et d’os. Des fossiles vivants qui s’immobilisent sur le rivage, Ă  quelques mĂštres de notre misĂ©rable troupeau tĂ©tanisĂ©.
Plus aucun son de notre part. J’observe le visage de l’abomination qui est la plus proche de nous, sans trop savoir s’ils attendent des salutations. Est-ce que ces morceaux de montagne humanoĂŻdes peuvent parler ? Sa mine est sĂ©vĂšre avec de brillantes pupilles brunĂątres qui sont peut-ĂȘtre capables de tirer des Ă©clairs. La sensation qu’une Ă©ternitĂ© s’écoule avant qu’une partie de sa mĂąchoire de granit ne se dĂ©tache enfin pour s’exprimer :
« Vous perturbez la forĂȘt avec votre peur. »
Personne n’ose rĂ©pondre. Je pense avoir mal compris et demande de rĂ©pĂ©ter.
« Votre peur ! Elle ronge les insectes prĂšs de vous. Votre effroi agresse les ĂȘtres vivants de ce lieu que nous avons pour mission de protĂ©ger. »
« Mais nous
 »
« Nous tolĂ©rons la venue d’humains, tant que vous ne brusquer pas la vie qui suit son cours. Cessez cet affront si vous ne voulez pas subir notre colĂšre ! »
Je sens derriĂšre moi l’agonie psychologique des enfants qui se retiennent de partir Ă  toutes jambes entre les arbres en hurlant. S’ils font cela, nous sommes foutus. Je rĂ©flĂ©chis vite, et tente une idĂ©e :
« Pardonnez-nous, vĂ©nĂ©rables colosses. Nous souhaitions juste allumer un feu pour nous rĂ©chauffer et nous rassurer avant le coucher. Nous avons Ă©tĂ© surpris par la nuit et
 »
« Un feu ? »
« Oui. Notre feu de camp. »
Le gardien jette un coup d’Ɠil au tas de brindilles sur lequel je me suis acharnĂ©. Impossible de deviner le fruit de sa rĂ©flexion.
« C’est donc cela qu’il vous manque pour vous calmer ? »
J’acquiesce, et j’ai envie de remercier le ciel en sentant que toute la troupe derriĂšre moi fait de mĂȘme.
« Bien. »
Il se penche dans notre direction, et je crains un instant de voir le trĂ©pas venir m’embrasser, avant de rĂ©aliser que son doigt pointe nos matĂ©riaux. Attentif, je l’entends murmurer dans un langage inconnu, puis aperçois de dansantes flammes violettes prendre vie. Parfaitement domptĂ©es dans un pĂ©rimĂštre de sĂ©curitĂ©, et Ă©clairant les alentours sur plusieurs dizaines de mĂštres. De la joie explose dans ma poitrine.
« Maintenant, nous pouvons repartir. »
Sans mĂȘme attendre la moindre rĂ©action de notre part, les gĂ©ants se retirent un Ă  un, engloutis par les profondeurs insoupçonnĂ©es du lac. Une fois le calme revenu, aucun de nous n’ose bouger, l’impression que nous sommes tous bloquĂ©s dans un rĂȘve absurde.
« Bon
 Maintenant, que ce problĂšme est rĂ©glé  Qui a faim ? »
Tous les enfants s’animent avec leurs ventres implorants. Une simple blague de NoĂ©, et ils ont digĂ©rĂ© le fantastique de cette rencontre. Je me sens vraiment vieux d’un coup, et ce n’est que le dĂ©but du week-end.


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· Texte de Chloé Pluchard ·

OĂč est le beau, oĂč est le moche ? Ce qui est imperceptible pour les yeux et visible pour nos coeurs LĂ  oĂč souffle le mistral, prĂšs des cĂŽtes : des vents et des tempĂȘtes embrasĂ©es. Contre les changements de saisons et le temps capricieux, il n’y a rien que l’on puisse faire. – Vous qui arborez vos flammes, face Ă  la beautĂ© de ces magnifiques paysages. C’est peut-ĂȘtre de lĂ  que surviennent les manteaux braisĂ©s et enflammĂ©s qui coulent sur vos lacs embrasĂ©s. Ouvrons grand nos cƓurs Ă©corchĂ©s. La terre et ces vastes fossiles. Lorsque les couleurs se mĂ©langent sur un fond sombre. Un ciel zinzolin, qui baigne de douceur. On Ă©coute le battement mĂ©tallique des colĂšres endormies.On entend encore les cris, qui se libĂšrent dans la nuit. Les bruits assourdissants des flammes. Tels des S.O S lancĂ©s dans les vastes horizons. De lourds silences drus et brĂ»lants frictionnent avec les reflets de ces lacs si calmes. Nous admirons, de beaux matins, les restes de ce que les flammes nous offrent, dĂšs que l’aube sur les hauts toits des limbes. OĂč vous dĂ©versez cette rage et cette grandeur.Les esprits de la nature qui ont dĂ©ployĂ© leurs arcs de flĂšches allumĂ©es. On bondit, comme des rosĂ©es chaudes sur les plaines somnolentes. Abondance de chutes d’étoiles couleur braise. Ce n’est guĂšre la saison des Ă©toiles filantes. Petite brise, sur les terres assĂ©chĂ©es et ardentes. On n’ose y dĂ©poser nos tente afin d’y faire un camp. Ce qui crĂ©pite sous nos pieds c’est de la coulĂ©e rutilante qui vient se dĂ©poser dans ce lac transparent. Pour se transformer en d’ immenses dĂ©serts de coulĂ©es fumantes. Ont ouĂŻe et vous rappelle Ă  quel point vous n’ĂȘtes que merveilles. Sur ces jolis tableaux oĂč l’on peins vos Ă©tincelantes valses endiablĂ©es. Les pinceaux qui glissent sur les tempo de vos aisance. Vous ĂȘtes les volcans les plus majestueux de l’histoire. Lorsque vous expulsez votre venin rutilant et poussiĂ©reux et que le mistral danse avec les particules de cendres. Cela dessine des histoires . Du bout de nos doigts, on applique ces amas de nuages. De curieux mĂ©langes Ă©clectiques de joie et de tristesse. Un peu de jazz et de mĂ©tal qui ne forme qu’une seule matiĂšre. Une symphonie, une synesthĂ©sie, qui se jouent tout un drame devant nous. Les cendres ont un goĂ»t de cookies noirci et les flammes brĂ»lantes ont un goĂ»t amer . Subtile et dĂ©licat comme ces danses entre ces tourbillons qui allument mon cƓur. Nous regardons, muets, ces Ă©lĂ©ments qui se dĂ©chaĂźnent. On capte la nature, on souhaite la voir et la sentir. Je retiens mon souffle. Autour de moi s’amoncellent les grains de folies et la tempĂȘte qui m’engloutit. La lune est si belle, lorsqu’elle se joue devant elle. Des rixes violentes. Nos cƓurs tressautent et ont virevolte comme les flammes de ces volcans. Nos respirations face Ă  cet Ă©lan splendide ! Se coupent net. Nous sommes comme les aiguilles d’une montre, le peuple vacille. Le tempĂ©rament de ces flamboyantes flammes. Comme devant une cheminĂ©e. Les mains tremblantes de peur, face Ă  la force de la nature. Je suis figĂ©e dans cet espace-temps. Tout petits que nous sommes, immortelle est cette atmosphĂšre. NĂ©anmoins si fragile Ă  la fois. Les substances abrasives qui virevoltent dans mes cheveux. Nous dote d’une chair de poule, qui soulĂšve les poils. Nous nous sentons suspendu dans le courant d’un mistral, nĂ©anmoins le vent ne nous transporte pas avec lui. Des tableaux pleins de paillettes argentĂ©es. N’est que les ternes reflets de notre triste rĂ©alitĂ©. Les battements incessants de mes tympans me dĂ©stabilisent. Je ferme alors les yeux, n’écoutant que ma voix intĂ©rieure.Qui me dit tout bas : que l’on ne peut rien y faire. Nous ne sommes rien, face Ă  ces splendeurs que nous donnent ces fusions. Tout ce qui n’est que mĂ©taphore, lorsque l’on gravit les hautes montagnes suffocantes de flammes. Qui montre Ă  quel point l’ĂȘtre humain peut ĂȘtre infĂąme malgrĂ© sa noblesse. L’intelligence est dangereuse et quelques fois lĂ©gĂšrement malsaine entre les mains de gĂ©nies prĂȘts Ă  conquĂ©rir notre siĂšcle. Ce que nous observons ne sont que de grosses usines Ă  fossiles nuclĂ©aires. Nous marchons tous droit vers une catastrophe pĂ©troliĂšre. Mais nous prĂ©fĂ©rons croire que ceci n’est qu’un lac sombre qui nous sera toujours abondant. La misĂšre est plus dure Ă  voir que la beautĂ© d’un paysage. On se montre plus fĂ©roces comme ces dinosaures il y a de ça 250 millions d’annĂ©es, Ă  la MĂ©sozoĂŻque. Nous observons les collines de poussiĂšres et de soufre. Ces Ă©tranges flammes qui Ă©teignent nos espĂšces comme autrefois. On avance vers le futur, une catastrophe se prĂ©pare-t-elle vraiment? Des annĂ©es lumiĂšres nous sĂ©parent de ce qu’ont vĂ©cu nos ancĂȘtres. Des vagues fossiles d’os et de chair. Peut-ĂȘtre que notre espĂšce s’éteindra. De la naissance des paysages Ă  nos jours. Les flammes et la peur.Nous cherchons la laideur dans nos desseins. L’homme n’est que roman Ă  l’eau de rose,, mais lĂ  oĂč les flammes grondes nos bonheurs sont effrontĂ©. La honte est laide, pleine de cruautĂ©. On prĂ©fĂšre de jolis paysages endiablĂ©s, des forĂȘts qui s’enflamment, des dĂ©chets fossiles. Nos yeux dessinent sur des toiles vierge et immobiles. Des volcans qui crachent leurs fumĂ©es noirĂątres. Nous marchons, mais nous sommes immobile, dans ce monde si abondant de merveille. Ne jetons pas nos rĂ©serves et nos ressources, si les forces de la nature nous dĂ©truisent.—Embellissons nos rĂ©gions, qui peignent sans raison. Leur envie du moment prĂ©sent. Les flammes dĂ©truisent mais la nature reconstruit. Nos ancĂȘtres nous ont prĂ©dit ces magnifiques dĂ©core, des pavĂ©s d’or. Nos pas resteront ancrĂ©s dans le sol bouillant de fiĂšvre. Humain Ă©coutons les chants de la nature sauvage. Nous ne sommes que des dinosaures, assoiffĂ©s de pouvoir et de talents. Ă©coutons notre dame nature. Sous nos pieds une mine d’or et de gloire. Si nous pensons tout savoir sur les monts de la vie, seuls les pĂ©tales de rose. Si dĂ©licates que notre peau. rĂ©trĂ©cissent lorsqu’ elles sĂšche. Nous ne voyons pas cette pollution, nous la subissons. Nous ne pouvons revenir Ă  notre Ă©tat d’origine. De simples gestes, seraient efficaces pour, dĂšs lors faire renaĂźtre nos fourrures et nos manteaux d’hiver, et nos cratĂšres refermeront leur Ă©cailles. —Nous ferons revivre ce qu’était la vie avant que l’intelligence humaine ne prenne le dessus. Les hommes tombent comme le blĂ© en saison hivernale, Nous fermons nos paupiĂšres et Ă©crivons un bonheur perdu mais ces volcans devant nous ne sont pas les volcans de nos ancĂȘtres.Sommes nous des ĂȘtres humbles, afin de nourrir les tableaux de grands peintres ? Ces verdures flamboyantes et ses maisons toutes fleuries. OĂč est passĂ© le temps oĂč l’on courait dans les bois, l’automne naissant. OĂč l’on cueillaient en chantant les chĂątaignes dans nos paniers en osiers . Les artistes transpire leurs arts de diffĂ©rentes façons. Nos fossiles se dĂ©terre Ă  coip d’outils, on dĂ©couvre chaque seconde de nouvelles choses. Peut-ĂȘtre que demain, la vie nous sourira de nouveau. On entache nos noms, depuis des siĂšcles et des siĂšcles. Certains sont des hĂ©ros, certains on voulu expĂ©rimentĂ©. D’autres sont allĂ©s beaucoup trop loin. Aussi longtemps que l’on vivra sur cette planĂšte. Aussi longtemps que les voiles noires de notre histoire baignent le sol. La nature rĂ©pondra : ont vous aura prĂ©venu, Les forces des Ă©lĂ©ments qui se dĂ©chaĂźnent et dĂ©ferlent sous vos yeux sont plus puissantes que l’homme. OĂč se trouve le beau du moche ? Si la vie nous fait survoler les montagnes, est-ce que demain des dĂ©serts fleuris feront d’eux les plus jolis paysages ? On peut gravir le mont Evrest, comme de petites collunes. Le bonheur est Ă  porter de mains et on doit pouvoir le touchĂ© de la pulpe de ses doigts. De couleurs en couleurs et de saisons en saisons, le bois nous fascine et cela demeurera ainsi jusqu’à l’inifini.


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· Texte d’Alexandra Morin ·

A l’orĂ©e de la forĂȘt, une petite tĂȘte jaillit de derriĂšre un rocher. AffublĂ©e d’un chapeau pointu, la lutine, Eole, remue son nez pour humer les odeurs alentours. Ne sentant rien d’autre que le pĂ©trichor, elle comprend que personne ne l’a suivie. Elle soupire de soulagement. Si l’ancien l’attrape, elle est bonne pour des mois de corvĂ©es. D’aprĂšs lui, tout ça est trop dangereux, mais pour elle, c’est l’espoir d’un futur.
Dans le monde d’Eole, il n’existe pas d’astres capables d’éclairer la nuit et de guider les voyageurs. Depuis les temps anciens, les crĂ©atures de l’ombre chassent et dĂ©vorent les plus faibles sans pitiĂ©. Elle grandissent toujours plus terrifiantes et malfaisantes. Le temps est comptĂ© et Eole le sait.
La survie des ĂȘtres qui ne voient pas dans le noir ne tient qu’à leur instinct et Ă  la lumiĂšre. Les ombres la craignent. Elle leur est fatale.
Hors des bois, de l’autre cĂŽtĂ© de la riviĂšre, s’étend une vaste plaine. Aussi loin du village, Eole ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Elle dĂ©tache de sa ceinture une petite lanterne de sa confection. Avec deux cailloux gardĂ©s au sec dans sa besace, elle crĂ©e des Ă©tincelles. La mĂšche s’embrase et le visage dĂ©terminĂ© de l’elfe s’éclaire. Il n’y a pas un instant Ă  perdre, chaque seconde est dangereuse. De son pas lĂ©ger et rapide, elle traverse les eaux sans se mouiller et se faufile dans la plaine. Elle semble glisser sur les brins d’herbe encore humides. Les gouttes perlent sur ses bras nus alors qu’elle se fraie un chemin dans l’étendue sauvage. De loin, on dirait une petite sphĂšre de lumiĂšre qui avance Ă  toute vitesse. Elle atteint rapidement une grande butte au sommet de laquelle elle s’arrĂȘte et observe les alentours. Elle tend l’oreille, mais tout semble paisible. Elle souffle alors sur la petite flamme de sa lanterne et ferme les yeux. Dans le silence et l’obscuritĂ© de la nuit, le temps semble suspendu. Mais ce doux rĂȘve ne dure que quelques secondes. Les crĂ©atures de l’ombre l’ont repĂ©rĂ©e.
Des hurlements démoniaques se dirigent vers elle, se rapprochant plus vite à chaque instant. Des grondements, des rùles, des jappements. Ils hurlent de rage, de faim, de folie. Ils font claquer leur mùchoire et leurs crocs acérés. Encore quelques secondes et ils la dévoreront. Sans pitié.
Encore quelques mĂštres. Elle se met Ă  trembler.
Encore quelques mùtres
 elle sent l’odeur du sang.
Encore quelques

Soudain, comme une gifle sùche et froide, la bise vient lui fouetter le visage. C’est le signal qu’elle attendait.
Les hurlements laissent place Ă  des jappements plaintifs, hĂ©sitants. Leur odeur pestilentielle a envahi l’espace et son intensitĂ© trahit leur proximitĂ©. Mais les crĂ©atures se sont arrĂȘtĂ©es. Les crĂ©atures s’enfuient.
L’elfe, tremblante, ouvre les yeux.
Tout autour d’elle, de doux tintements rĂ©sonnent. Le monde se transforme. Les plantes nocturnes s’éveillent, chatouillĂ©es par le vent. A son contact, la bioluminescence s’est activĂ©e et un circuit d’énergie parcoure la plaine dans un flux irrĂ©gulier. Les herbes tanguent au rythme du vent , la vĂ©gĂ©tation scintille d’une lueur bleutĂ©e et illumine les environs. Elle soupire de soulagement. Tant que la lumiĂšre est lĂ , elle ne risque rien.
La petite elfe dĂ©croche le cerf-volant attachĂ© dans son dos et le pose au sol. Quelques pas en arriĂšre pour tendre le fil et le voilĂ  qui s’envole dans un bruissement. EmportĂ© par les vents, sa toile composĂ©e de lierre s’illumine Ă  son tour. AussitĂŽt, des nuĂ©es blanches jaillissent des herbes. Des centaines de lucioles s’envolent et se joignent Ă  la danse du cerf-volant. Il les appelle, les guide et virevolte avec elles. L’elfe court sans s’épuiser et s’adonne Ă  une chorĂ©graphie imprĂ©visible. Elle laisse derriĂšre elle des sillons luminescents et teinte les cieux d’une traĂźnĂ©e Ă©nigmatique.
Bravant l’interdit, Eole risque sa vie. Sa quĂȘte de libertĂ© est trop importante, la survie de ses proches essentielle. Depuis trop longtemps, les peuples qui ne voient pas dans le noir sont attaquĂ©s, depuis trop longtemps ils risquent de disparaĂźtre et de laisser les dĂ©mons rĂ©gner.
Cette fois encore, comme Ă  chaque nuit oĂč la bise soupire, elle trace un chemin pour guider les lumiĂšres qui vivent dans l’obscuritĂ©. Parfois, des lucioles s’arrĂȘtent et choisissent de prendre position dans le ciel. Parfois, elles accompagnent Eole jusqu’à l’aube.
Lorsque le ciel s’éclaircit, d’autres nuances colorent la faune et la flore et le vent nocturne retombe. Lorsque le soleil rĂ©chauffe son visage, elle sait qu’elle ne risque plus rien.
On dit dans les lĂ©gendes que l’elfe et son cerf-volant guident les Ăąmes de la nuit dans une danse infinie. Que dans leur valse enivrante, ils se confondent avec les cieux et que de cette communion sont nĂ©es la lune et les Ă©toiles, Ă©clairant et guidant Ă  leur tour dans la ronde Ă©ternelle de la Terre.


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· Texte de Ghislaine Victor · 3Úme place

Il frotta Ă©nergiquement ses mains l’une contre l’autre. La bise soufflait fort ce matin-lĂ  et il n’arrivait pas Ă  se rĂ©chauffer. MalgrĂ© ses Ă©paisses moufles, ses doigts Ă©taient comme des glaçons, gourds et maladroits. Il avait dressĂ© son camp non loin de la riviĂšre qu’il venait explorer. Comme la plupart de ses camarades, l’hiver prĂ©coce l’avait surpris assez loin de chez lui. Heureusement, ses moufles le quittaient rarement, mĂȘme en plein Ă©tĂ© ce qui lui avait valu le surnom de « moufle » justement. Cela le faisait sourire. Cette propension que les gens avaient Ă  vous mettre des Ă©tiquettes, des sobriquets, Ă  vous cataloguer. Il suffisait d’un tic de langage, d’une petite manie, d’un dĂ©faut physique pour provoquer chez les autres la trouvaille de surnoms pas toujours trĂšs tendres.
Il l’avait appris Ă  ses dĂ©pends lorsqu’il Ă©tait jeune adolescent. L’ñge oĂč l’appartenance Ă  un groupe est quasiment vital non seulement Ă  son dĂ©veloppement psychologique mais aussi Ă  sa survie. Ils avaient eu le choix, non seulement il Ă©tait petit pour son Ăąge mais en plus il n’avait pas de pĂšre. « Le nabot » et « l’orphelin » faisaient partie des mots doux qu’on lui adressait. Il ne leur serait pas venu Ă  l’esprit de l’appeler par son prĂ©nom tout simplement. Des mots comme objets de pouvoir, de soumission, de torture. Sa mĂšre qui l’élevait seule n’avait pas Ă©tĂ© d’une grande aide, elle lui rĂ©pĂ©tait continuellement « il n’y a que la vĂ©ritĂ© qui blesse ». Quelle phrase imbĂ©cile ! Ce n’est pas la vĂ©ritĂ© qui blesse, c’est l’absence d’amour, de compassion, d’intĂ©rĂȘt. La volontĂ© de faire mal car tu es identifiĂ© Ă  la proie, le bouc Ă©missaire, le catalyseur des colĂšres. Il avait alors dĂ©veloppĂ© un sens de l’autodĂ©rision qu’il Ă©rigeait comme bouclier Ă  la mĂ©chancetĂ© humaine. Et aussi une endurance Ă  la solitude qui l’avait emmenĂ© bien des fois explorer ce vide qui l’entourait et qui menaçait de l’engloutir.
Assis au bord de la riviĂšre, essayant de faire jaillir une Ă©tincelle d’une pierre Ă  feu, il repensait Ă  ses moufles justement. Personne n’avait pensĂ© Ă  lui demander pourquoi il les gardait toujours sur lui. Alors que le feu pĂ©tillait devant lui, il se leva et jeta un caillou dans l’eau. Raté  Il n’avait jamais su faire des ricochets. Sa gorge se noua et son coeur lui fit mal. Les moufles, le ricochet
 il avait baissĂ© la garde et les souvenirs remontĂšrent Ă  la surface comme les bulles qui accompagnaient la noyade du caillou qu’il venait de lancer. Il revit ce soir de NoĂ«l, il l’avait tellement revĂ©cu qu’il en connaissait les dĂ©tails par coeur. L’odeur du pain sorti du four, la lumiĂšre des bougies allumĂ©es dans le salon, et leur rire. Sa femme et son fils qui dansaient au son des musiques de fĂȘte, les courses effrĂ©nĂ©es dans la maison, les glissades sur le parquet et enfin l’ouverture des cadeaux. Il ferma les yeux, malgrĂ© sa volontĂ© de garder intact ces images lĂ , leurs visages Ă©taient devenus flous, seuls les autres sens avaient survĂ©cu au temps. Il avait neigĂ© toute la matinĂ©e et son fils tenait Ă  ce qu’il essaie ses nouvelles moufles, ils avaient dĂ©cidĂ© d’aller faire du patin Ă  glace sur le lac qui avait gelĂ© la nuit prĂ©cĂ©dente. A mi-chemin, il s’était aperçu qu’il avait oubliĂ© de prendre leur appareil photo. Sa femme et son fils avaient continuĂ© jusqu’au lac pendant qu’il faisait demi-tour. Il avait mis du temps Ă  remettre la main dessus.
En arrivant au lac, il n’avait vu personne. Un trou noir Ă©largissait la glace.


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· Texte de Sylvain Reybaut · 2Úme place ex-aequo

Quand mon grand-pĂšre dĂ©cidait aprĂšs tant d’annĂ©es de me rĂ©vĂ©ler enfin son fameux coin Ă  truite, duquel jamais il ne rentrait bredouille, j’ai tout d’abord pensĂ© qu’il se moquait de moi. Son fameux coin secret se serait trouvĂ© tout simplement au fond du parking de la station de lavage du quartier des lilas.
Devant mon air incrĂ©dule, il avait longuement insistĂ©, jouant la carte de la nostalgie entremĂȘlĂ©e de sentiments et de mystĂšre.
Ainsi me retrouvai-je Ă  l’aube du jour, sur le parking de la station de lavage et dĂ©jĂ  je commençais Ă  regretter de suivre ses idĂ©es farfelues. Combien de fois Ă©tais-je venu ici pour nettoyer ma voiture ? Trop souvent, et ce depuis plusieurs annĂ©es. Et pourtant jamais je n’avais vu un quelconque chemin partir au-delĂ  des derniĂšres places de parking. La seule chose qui s’y trouvait Ă©tait une Ă©paisse haie de buis, qui marquait la sĂ©paration entre le bitume et l’imposante forĂȘt du Bois de LĂ©ouvĂ© qui s’étendait bien au-delĂ .
Je remarquai rapidement qu’un olivier, dont la bise matinale faisait danser les feuilles, se dĂ©tachait et dĂ©notait sĂ©vĂšrement des chĂȘnes voisins. Était-ce lĂ  un premier signe Ă  l’énigme de grand-pĂšre ?
En examinant l’arbre, cachĂ© par son tronc, se trouvait une sente qui descendait en pente douce Ă  travers le sous-bois. Ma canne Ă  pĂȘche en main, et ma musette en bandouliĂšre, j’étais prĂȘt Ă  prendre ce chemin inouĂŻ.
Ma curiositĂ© grandissait au fil des pas, si bien qu’elle se mua en une forte impatience mĂȘlĂ©e d’excitation. J’accĂ©lĂ©rais alors, pressĂ© d’en savoir plus.
Au bout d’une dizaine de minutes, j’arrivai au second indice : le gros rocher.
Je devais trouver un petit chemin, qui descendait encore plus, situĂ© sur la gauche, juste avant ce gros caillou. Malheureusement, les bords du sentier Ă©taient fermĂ©s par des buissons si Ă©pais qui ne pouvaient ĂȘtre franchis.
Je remontai le sentier sur une cinquantaine de mĂštres, pensant que mon grand-pĂšre s’était trompĂ© dans les distances, et cherchait de nouveau un accĂšs, mais je ne trouvais aucune voie accessible.
Je redescendis alors vers le rocher, la mine dĂ©confite. Devais-je continuer Ă  suivre le chemin principal ? J’examinai une nouvelle fois la bordure du chemin quand un curieux buisson attira mon attention. En me rapprochant, je remarquais qu’il s’agissait d’une branche cassĂ©e. Je la dĂ©barrassai du rebord et dĂ©couvris le fameux sentier.
Je repris ma marche, rythmĂ©e par le bruit incessant de mes pas broyant les feuilles mortes dissĂ©minĂ©es sur le sentier, brisant ainsi le silence de la forĂȘt. Il m’était difficile de me faire discret tellement le chemin en Ă©tait envahi.
Quelques dizaines de minutes plus tard, je fus Ă  la fois surpris et ravi d’atteindre une clairiĂšre parsemĂ©e de grands trembles somptueux. À leurs pieds, des dizaines de morilles sauvages, d’une taille Ă  en faire baver un chef cuisinier, pointaient leurs chapeaux bien au-dessus des brins d’herbe d’un vert luxuriant. À dĂ©faut de truites, je ne rentrerai pas bredouille ce soir. Lors de ma cueillette, je me rendis compte du silence apaisant des lieux, et surtout perçu comme un bruit familier : un ruissĂšlement continu mĂȘlĂ© de clapotis. J’accĂ©lĂ©rai mon pas en direction de la source du bruit, qui grandissait et se transformait au fur et Ă  mesure que je m’en rapprochais. D’un clapotis faible, il Ă©voluait peu Ă  peu en un tumulte bouillonnant.
Et soudain, du haut de ma butte, je dĂ©couvris un miroir d’eau somptueux. Ici, la riviĂšre s’agrandissait pour former un petit lac d’une eau limpide et claire juste avant de se transformer en une belle cascade.
AssurĂ©ment, j’avais trouvĂ© le coin secret de grand-pĂšre : des arbres aux longues branches pendantes au-dessus de l’eau, un soleil direct rĂ©chauffant l’eau dĂšs les premiĂšres lumiĂšres, un courant continu : les conditions parfaites pour que le coin foisonne de poissons.
Je bridai mon envie de pĂ©cher et dĂ©cidai de me poser un instant sur l’herbe pour profiter du lieu. L’endroit Ă©tait vraiment fĂ©Ă©rique. Une douce symphonie naturelle orchestrĂ©e par les oiseaux sauvages raisonnait dans l’air ambiant. Mille questions vinrent assaillir mon esprit : comment un tel lieu pouvait-il exister Ă  quelques dizaines de minutes de la ville et tomber dans l’oubli ? Comment mon grand-pĂšre en avait-il eu connaissance ? Pourquoi ne nous y avait-il jamais emmenĂ©s ?
Ma rĂ©flexion fut interrompue par un poisson bondissant hors de l’eau pour attraper une mouche en plein vol.
Oui, sans aucun doute, c’était bien le coin secret de grand-pĂšre.
Je profitai d’ĂȘtre tirĂ© de ma rĂȘverie pour sortir la boite d’appĂąt, et attrapa une premiĂšre teigne, que je piquais Ă  travers l’hameçon. Puis d’un geste rapide et vif, je lançai ma ligne.
Le fil partit en cloche droit devant moi, et avant qu’il n’atteignĂźt la surface de l’eau, je le freinai d’un geste doux et prĂ©cis. L’appĂąt passa par-dessus le bouchon et plongea directement dans l’eau.
Je patientai une dizaine de secondes, jugeant que c’était le temps nĂ©cessaire Ă  l’appĂąt pour atteindre le fond, et commençai Ă  le ramener vers moi Ă  une vitesse proche du courant de l’eau.
À peine avais-je exĂ©cutĂ© quelques tours de manivelle, que je sentis le fil se tendre, et transmettre de grosses vibrations, signe qu’un poisson avait mordu. Je ferrai alors d’un coup sec et franc, et moulinai de nouveau, mais les vibrations cessĂšrent aussitĂŽt. Je patientai de nouveau, puis refis quelques tours de manivelle, et rapportai doucement ma ligne vers moi. Plus aucune touche. Je rembobinai complĂštement ma ligne et m’aperçus qu’il n’y avait plus rien sur l’hameçon. Sans tarder, je remis une nouvelle teigne, et lançai de nouveau mon fil au mĂȘme endroit.
Je rĂ©pĂ©tai les mĂȘmes mouvements que prĂ©cĂ©demment, et le poisson mordit aussitĂŽt. Je ne ferrai pas de suite et continuai de ramener la ligne au rythme du courant. La vibration se fit plus forte. Je patientai encore un peu, rĂ©sistant Ă  l’envie de ferrer, et donnai encore un tour de manivelle, quand la canne plia en deux sous la force du poisson. Je tirai d’un coup sec en arriĂšre, et ferrai le poisson qui se dĂ©battit aussitĂŽt. La ligne partit sur la droite du lac, et je desserrai le frein du moulinet pour Ă©viter la casse. Je tirai en arriĂšre et sentis le poisson aller en opposition m’obligeant Ă  abaisser ma canne vers l’eau. J’en profitai pour donner quelques coups de manivelles pour raccourcir le fil et sentis le poisson mettre plus de force m’obligeant Ă  ancrer mes deux pieds profondĂ©ment dans le sol. Je tirais de nouveau, faisant appel Ă  toutes mes forces, et le poisson sauta hors de l’eau. Les rayons du soleil filtrĂšrent Ă  travers les gouttes d’eau projetĂ©es telles des milliers d’étincelles inondant de leurs lumiĂšres les couleurs arc-en-ciel de la truite.
Je restais stupĂ©fait de la taille entraperçue du poisson, et abaissai de suite ma canne pour remettre le poisson Ă  l’eau. Je profitai du mou de la ligne pour raccourcir immĂ©diatement la distance entre la truite et le bord de la riviĂšre Ă  grands coups de manivelle. La truite se dĂ©battit encore un peu, mais dans cette eau peu profonde des berges, elle eut du mal Ă  continuer le combat. Je raccourcis encore le fil puis calmement je sortis le poisson hors de l’eau le dĂ©posant sur l’herbe fraiche. La truite entama sa danse de la panique, gigotant et sautant dans tous les sens, dans un but ultime de rejoindre la riviĂšre. Mais elle ne rencontra que ma musette. Je sortis mon ruban pour mesurer ma capture : quarante-sept centimĂštres. C’était vraiment un trĂšs beau poisson.
Fier de ma prise, je dĂ©cidai de rentrer rapidement afin de garder la fraicheur de la truite. Et surtout, je voulais rendre visite Ă  mon grand-pĂšre pour lui montrer mon trophĂ©e, et tout lui raconter. Je pourrai aussi m’excuser de ne pas l’avoir cru jusqu’au bout, et le remercierait de m’avoir partagĂ© son coin.
Sur le chemin du retour, une question vint me tarauder l’esprit : allais-je parler de ce coin secret à mes enfants ou ferais-je comme mon grand-pùre et le garder rien que pour moi ?


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· Texte de Sandrine B Holder ·

La bise soufflait sur la plaine, balayant la poudreuse en une multitude de petits tourbillons Ă©phĂ©mĂšres. À son approche, les rares animaux prĂ©sents s’enfuyaient, craignant d’ĂȘtre emportĂ© dans son funeste sillage. L’homme marchait vers cette contrĂ©e encore inconnue, qui l’attirait inexorablement. Nul n’aurait pu stopper sa destinĂ©e.
DĂ©barrassĂ© de tout son barda, il tournait le dos aux innombrables combats, Ă©cƓurĂ© par tant de cruautĂ©s oĂč l’humanitĂ© avait sombrĂ©. Des rides prĂ©coces creusaient son visage. Ses yeux dĂ©lavĂ©s scrutaient le crĂ©puscule Ă  la recherche d’un souffle de paix qui pourrait raviver un court instant l’étincelle qui naguĂšre animait son cƓur.
C’est alors qu’il le vit
 l’Espoir, Ă©garĂ© sur la grĂšve parsemĂ©e de petits cailloux.
Le bel enfant, parmi des corps meurtris, implorait la pitiĂ© de son regard larmoyant. Immobile, pieds nus, les vĂȘtements dĂ©chirĂ©s, il ne savait plus vers qui se tourner. La balle assassine siffla, le fauchant en un clin d’Ɠil. Il tournoya telle une feuille emportĂ©e par le vent et son corps gracile retomba aussitĂŽt dans le courant de la riviĂšre.
Un craquement fit se retourner le tireur isolĂ©. Une bleusaille, dont l’esprit empreint de folie, ne verrait plus jamais le jour se lever. Des doigts puissants comprimĂšrent sa trachĂ©e rageusement. Il n’offrit aucune rĂ©sistance.
Le soldat se jeta ensuite dans l’eau glacĂ©. Il voulait encore croire.
Illusion fugace. Le pantin désarticulé fut vite retrouvé, accroché à une branche immergée. Un trou béant dans la poitrine.
Le cri déchirant du soldat se fit entendre au-delà des plaines et des vallées. La nature faisant écho à sa douleur.
Le jour se leva dans un silence assourdissant. Un homme assis, fixait l’horizon Ă  tout jamais. Dans ses bras, un jeune enfant semblait dormir paisiblement. La nuit les avait emportĂ©s.


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· Texte de Marina Leridon ·

Ma principale rĂ©solution de cette rentrĂ©e scolaire Ă©tait de marcher tous les jours, mĂȘme si ce n’était que pendant une demi-heure.
Deux mois plus tard, je suis trĂšs fiĂšre de moi : je pars tous les matins, quel que soit le temps ou mes obligations. Je marche environ une heure. Puis je rentre, me prĂ©pare un cafĂ© bien fort et m’installe devant mon ordinateur pour Ă©crire mon troisiĂšme roman.
Cette routine me plait bien et, moi qui n’étais pas du tout sportive, je progresse de jour en jour.
Pourtant chaque matin, un phĂ©nomĂšne Ă©trange se produit : mes pas m’amĂšnent invariablement au bord de cette petite riviĂšre, mĂȘme lorsque je dĂ©cide d’aller Ă  l’opposĂ©.
L’eau a toujours Ă©tĂ© mon Ă©lĂ©ment prĂ©fĂ©rĂ©. Nous partons trĂšs rarement en vacances loin de la mer ou d’un lac.
TrÚs logiquement, un magnifique ruban argenté serpente non loin de notre maison, au milieu des bois.
Chaque jour, je marche donc sur sa rive parsemĂ©e de cailloux. Je m’amuse parfois Ă  le traverser en sautant de pierre en pierre.
Des Ă©tincelles m’éblouissent lorsque le soleil brille de tous ses feux. Je ne peux m’empĂȘcher de m’asseoir sur un rocher pour admirer ces lumiĂšres. J’ai parfois la chance d’apercevoir un poisson qui joue avec le mouvement de l’eau.
Avec l’automne sont arrivĂ©es les feuilles orange, jaunes, rousses ou violettes. Ce matin, elles tourbillonnent poussĂ©es de leur arbre par une bise lĂ©gĂšre.
Je traßne un peu, émerveillée par ce ballet incessant.
Mon roman se rappelle à mon souvenir : je visualise la partie déjà écrite et surtout la suite. Mes personnages prennent vie devant moi parmi les arbres colorés.
Soudain, je bloque : tout se fige jusqu’à ce qu’une feuille me frĂŽle le visage et me force Ă  fermer les yeux. Je reste immobile, les paupiĂšres baissĂ©es quelques instants. Et, comme par miracle, une Ă©tincelle de soleil m’éblouit juste au moment oĂč je les relĂšve.
Tout s’éclaircit alors dans mon esprit : la suite de mon roman est maintenant Ă©vidente. Je me presse de rentrer pour l’écrire.


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· Texte de Tuy Nga Brignol ·

Macrocosme et microcosme dans l’Univers

Selon les anciens Grecs, l’Univers est composĂ© de quatre Ă©lĂ©ments : Eau, Feu, Air et Terre. Cette thĂ©orie des quatre Ă©lĂ©ments comme unitĂ©s constitutives de la matiĂšre a Ă©tĂ© proposĂ©e il y a 2500 ans par EmpĂ©docle. Toute matiĂšre est alors composĂ©e de plus ou moins de ces quatre Ă©lĂ©ments. Les diffĂ©rentes propriĂ©tĂ©s des diverses substances s’expliquent par la diffĂ©rence de proportions du mĂ©lange des quatre Ă©lĂ©ments.
L’homme de l’AntiquitĂ© se sent en harmonie avec le ciel, avec ses astres et ses constellations. Admettre l’influence des astres sur les conditions mĂ©tĂ©orologiques semble en effet conduire nĂ©cessairement Ă  Ă©tendre cette influence aux fonctions des ĂȘtres vivants. L’homme est fait de quatre Ă©lĂ©ments comme l’Univers. Au VIIe siĂšcle, Isidore de SĂ©ville reprend les idĂ©es platoniciennes et introduit le terme de “microcosme”, abrĂ©gĂ© de l’Univers ou petit monde. Les Anciens appellent le monde cosmos et font de l’Univers un gĂ©ant immense ou « macrocosme ».
L’homme est comparĂ© Ă  l’Univers, et l’Univers Ă  l’homme. L’ĂȘtre, le corps humain est considĂ©rĂ© comme un monde en miniature dont chaque partie reprĂ©sente et correspond terme Ă  terme Ă  une partie de l’Univers. C’est sur ces principes, oĂč domine l’idĂ©e de correspondances entre l’ĂȘtre humain et le ciel, que repose la pensĂ©e dĂ©veloppĂ©e durant l’AntiquitĂ© et le Moyen Âge. Elle a Ă©tĂ© incorporĂ©e au christianisme. Le lien intime entre vĂ©cu intĂ©rieur et vie extĂ©rieure du monde a Ă©tĂ© alors particuliĂšrement soulignĂ© par la mystique Hildegarde de Bingen du Couvent des BĂ©nĂ©dictines en Allemagne. “L’homme a en lui-mĂȘme le ciel et la terre”. L’analogie entre l’homme et le cosmos est prĂ©sentĂ©e de façon dĂ©taillĂ©e dans son Scivias : la tĂȘte de l’homme est ronde, comme le ciel ; il possĂšde sept orifices (sept planĂštes) et deux yeux (le Soleil et la Lune) ; l’air circule dans sa poitrine, l’eau dans tout son corps ; les quatre saisons correspondent aux quatre Ăąges de la vie humaine.
Ce lien est le plus souvent guidĂ© par des analogies. L’Eau et son Ă©lĂ©ment opposĂ© le Feu constituent deux Ă©lĂ©ments prĂ©pondĂ©rants dans la nature. Lorsqu’on brĂ»le des rĂ©sineux, il y a beaucoup d’Ă©tincelles qui se dĂ©tachent du brasier, contrairement Ă  la flammĂšche qui dĂ©signe une parcelle plus importante de matiĂšre enflammĂ©e.
Lorsqu’il est Ă©quilibrĂ© dans le microcosme, l’Ă©lĂ©ment Eau apporte fluiditĂ©, lĂącher-prise et nettoyage. L’Eau en excĂšs entraĂźne la congestion. L’Eau correspond Ă  un tempĂ©rament variable, pouvant ĂȘtre colĂ©rique comme calme. Retisser des relations Ă©quilibrĂ©es et pacifiĂ©es avec l’Ă©lĂ©ment Eau et l’Esprit de l’Eau, d’abord en nous et avec les eaux de l’Univers permet de crĂ©er cet Ă©grĂ©gore puissant d’amour pour l’Eau.
Au sens allĂ©gorique, on peut dire que la nature humaine n’est plus seulement, comme disaient les Anciens, un microcosme ou un abrĂ©gĂ© de l’Univers : elle remplit l’Univers mĂȘme, elle le dĂ©passe, et se perd dans l’infini.
L’Ă©nergie vitale circule en nous comme une riviĂšre au cours rapide lorsque rien ne l’obstrue. Mais divers contextes tels que des Ă©motions bloquĂ©es, des dĂ©ceptions, des relations toxiques, des attachements malsains, des vibrations nĂ©gatives agissent comme de gros cailloux qui entravent le courant. Si nous les laissons s’accumuler, notre Ă©nergie vitale sera soit dĂ©viĂ©e de son cours, soit bloquĂ©e entiĂšrement, ce qui pourrait provoquer un manque de vigueur, des maladies
 En revanche, si nous prenons le temps d’Ă©liminer ces diverses forces, nous leur retirons le pouvoir d’influence nĂ©faste sur notre existence. Lorsque nous prenons des habitudes simples mais positives, comme effectuer avec rĂ©gularitĂ© des exercices de respiration, pratiquer la mĂ©ditation, entreprendre des bains purificateurs, nous nous protĂ©geons des influences extĂ©rieures et intĂ©rieures qui pourraient autrement entraver notre flux Ă©nergĂ©tique. L’analogie peut aussi ĂȘtre faite avec les jours de bise, accompagnĂ©s parfois de prĂ©cipitations par temps nuageux, froid, humide. Cela provoque des turbulences accentuant quelque peu les rafales de vent, gĂ©nĂ©ralement secs et responsables d’un temps froid.
Un champ Ă©nergĂ©tique fort et fluide est la clĂ© qui ouvre les portes de la paix de l’esprit et de l’auto-guĂ©rison. La conscience du flux d’Ă©nergie qui nous soutient nous permet de prendre en charge notre propre bien-ĂȘtre en prenant des mesures pour dĂ©bloquer, corriger et amĂ©liorer ce flux. La peur est probablement la principale cause. Lorsque nous ne pouvons pas identifier la source de la stagnation, nous aurons tendance Ă  avoir peur de lĂącher ce qui obstrue le flux.
LĂącher-prise peut ĂȘtre un dĂ©fi, mais le bien-ĂȘtre ressenti lorsque le flux sera rĂ©tabli est une rĂ©compense bienvenue et bĂ©nie.


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· Texte de Patricia Forge ·

Je suis une petite Ă©toile, un petit caillou brillant dirait certains. Je suis toute petite car ma lumiĂšre cĂ©leste n’a que deux ans de vie. Et deux ans de vie d’étoiles ce n’est pas beaucoup.
Avant, ma lumiĂšre a Ă©tĂ© terrienne. Terrienne et humaine. Et ma vie sur Terre a Ă©tĂ© loin d’ĂȘtre facile. La maladie a pris mes forces petit Ă  petit. Et ma lumiĂšre terrienne s’est Ă©teinte lentement aussi jusqu’à disparaĂźtre dĂ©finitivement un jour de juillet.
Mais ce qui semble ĂȘtre dĂ©finitif aux humains ne l’est pas forcĂ©ment dans le mystĂšre de la vie.
Et donc, quand ma lumiĂšre terrienne s’est Ă©teinte sur la planĂšte bleue, elle s’est allumĂ©e dans les cieux.
Je me nommais AngĂ©lique. Ici, les autres lumiĂšres qui m’entourent m’ont appelĂ©e CĂ©lestine. Et ce prĂ©nom me plaĂźt bien. C’est joli CĂ©lestine.
Ici, j’ai dĂ©couvert que la lumiĂšre circule constamment entre la Terre et le Ciel. Tous les ĂȘtres vivants prĂ©sents sur Terre deviennent un jour ou l’autre une lumiĂšre cĂ©leste. Et nous formons une riviĂšre d’étincelles.
Par exemple, je suis entourĂ©e d’une Ă©toile de la lumiĂšre d’un chĂȘne et d’une Ă©toile chat.
Et du coup, ici, j’ai appris pleins de choses incroyables. L’étoile chĂȘne m’a expliquĂ© que les arbres, comme les humains, ont des Ă©motions et des sentiments. Ils ont de l’Amour pour leurs enfants et leurs familles. Ils pleurent des larmes de feuilles quand l’un d’eux s’en va Ă  la suite d’un orage violent ou lorsque la hache d’un bĂ»cheron l’abat. Ils connaissent la souffrance, la faim, la soif, la colĂšre et la peur.
J’étais loin de me douter de ceci quand j’étais humaine.
La lumiĂšre chat, elle, m’a rĂ©jouie. Il se trouve que c’est une amie. Mon chat blanc que j’aimais tant. Elle m’a avouĂ©e regretter les moments passĂ©s sur mes genoux, dans notre canapĂ© moelleux et doux. Mais depuis que je suis arrivĂ©e, elle est enchantĂ©e.
GrĂące Ă  ceux qui m’entourent, j’ai eu d’autres informations. La maladie existe aussi pour les lumiĂšres d’étoiles. Une d’elles bien connue, le Soleil, souffre de violents rhumes. Une lumiĂšre d’aigle m’a racontĂ© qu’elle est placĂ©e (car oui, sur Terre, on dit le Soleil mais je vous informe que c’est LA Soleil !) en plein courant d’air. Une bise glaciale. Alors, elle passe son temps Ă  Ă©ternuer. Sur la belle bleue, on nomme tempĂȘte solaire ce qui est en fait un rhume d’étoile. Car il fait froid lĂ -haut. Sauf quand une comĂšte passe Ă  proximitĂ©. Personne ne sait vraiment qui elles sont. Elles vont si vite qu’elles ne font pas la conversation.
Il se murmure dans le monde Ă©toilĂ© que ce serait des lumiĂšres venant de Jupiter. Mais difficile de le prouver car personne n’a pu les questionner.
J’ai aussi voulu savoir ce qui se passe quand notre lumiĂšre d’étoile s’éteint car quand j’étais humaine j’ai appris Ă  l’école qu’il y avait des enfants Ă©toiles, des adultes et des Ă©toiles seniors. Puis, l’étoile explose et c’est la fin.
Et bien non, figurez-vous ! Il se passe encore quelque chose. En fait, la nature et la vie sont en recyclage permanent. Et la lumiĂšre repart sur Terre pour recommencer une nouvelle boucle, un nouveau cycle de vie. Mais attention, mon Ă©nergie lumineuse deviendra peut-ĂȘtre une algue, une coccinelle ou un prunier. Rien n’est fixĂ©.
En attendant, je veille sur ceux restĂ©s sur Terre et que j’aime de toute ma lumiĂšre d’étoile.
Quelle que soit la forme que la vie nous donne, la lumiĂšre de l’Amour ne s’éteint jamais.


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· Texte de Kouzik ·

Trois mois qu’il n’a pas touchĂ© son pinceau. Il dĂ©ambule seul dans sa maison. Sa femme et son adorable fille ne semblent ĂȘtre que des poupĂ©es sans vie. A vrai dire, c’est surtout lui qui joue la marionnette. Le pantin dit bonne journĂ©e Ă  sa fille sans mĂȘme la regarder, il embrasse sa femme, dĂ©pourvu de passion et avale son repas machinalement avant de partir s’exiler dans son atelier. Autrefois sa piĂšce favorite, son bureau des merveilles. Aujourd’hui, sa grande dĂ©pression, sa plus belle prison. Cette fois encore il ne prendra pas la peine de se mettre devant la toile. Il n’a mĂȘme plus idĂ©e de ce qu’il lui reste en stock. Peu importe si cette couleur est finie et si cette autre est en fin de vie, de toute façon il ne voit plus. Pourtant il Ă©tait si bien parti. Il commençait Ă  ĂȘtre exposĂ© dans la galerie du cĂ©lĂšbre Guilhem Pamart, lui qui expose maintenant dans les galeries du monde entier. Mais depuis que c’est arrivĂ©, ses nouvelles toiles ne sont plus acceptĂ©es.
La dyschromatopsie, liĂ© “sans doute” Ă  sa consommation de tabac. C’est tout ce qu’on a pu lui dire pour expliquer l’état de sa rĂ©tine, tout ce qui explique pourquoi il a perdu la perception des couleurs, ainsi qu’un bout de sa vie. Il ne l’a pas encore annoncĂ© Ă  sa femme, certainement par peur, mais de quoi ? De qui ? Elle qui pense naĂŻvement qu’il s’agit d’une mauvaise phase, d’une pĂ©riode de mĂ©lancolie ou de fatigue passagĂšre. Comment lui dire ? Comment lui avouer ? Combien de temps mettra-t-elle Ă  le quitter pour quelqu’un de plus utile, de plus habile ? Il s’attendait Ă  toute une panoplie de maladie en fumant son tabac, le cƓur, les poumons, la gorge, conscient des dangers. Il prĂ©fĂšrerait franchement un bon vieux cancer, comme ceux qu’il voyait sur ses paquets de cigarettes, mais non pour lui le sort en a dĂ©cidĂ© autrement.
Au dĂ©but il passait surtout son temps sur les forums de discussions et les groupes de soutien anonymes, mais maintenant il ne fait que scroller les rĂ©seaux sociaux sur son smartphone, jusqu’à ce que sa femme ou sa fille rentre Ă  la maison. Peut-ĂȘtre est-il Ă  la recherche d’un signe qu’il n’a pas Ă©tĂ© oubliĂ©, ou bien essaye-t-il de se convaincre que ses problĂšmes ne sont pas si graves Ă  cĂŽtĂ© de tous ce qui se passe dans le monde

Cette fois, c’est sa fille qui rentre en premiĂšre, mais encore une fois elle a perdu sa clĂ©. Son pĂšre se lĂšve, obligĂ© de sortir momentanĂ©ment de sa torpeur. Il va lui ouvrir et affiche son masque du sourire commercial, celui qu’il a travaillĂ© lors de son premier job. Elle s’excuse directement et tente une explication plus ou moins plausible de la façon dont sa clĂ© aurait pu s’échapper. Puis, elle enchaĂźne habilement sur le dĂ©roulement de sa journĂ©e pendant que son pĂšre hoche la tĂȘte rĂ©guliĂšrement, lĂąchant des “hm”, des “ah” ou encore des “hm hm” sans trop savoir Ă  quoi il rĂ©pond. Elle le force pourtant Ă  revenir Ă  elle quand elle insiste avec un “hein papa, tu voudras dis ?”.
— Pardon, je n’ai pas bien compris ma puce ? dit-il en se concentrant sur elle
— Ben, j’aurai bien aimĂ© faire des dessins avec l’ordinateur Ă  la maison aussi. Comme toi tu fais beaucoup de dessin je pensais que tu pouvais me montrer.
— Ah ! Euh si tu veux, on prend le goĂ»ter et on voit ça ?
Cela fait si longtemps qu’il n’a pas vu son sourire, si longtemps qu’il ne l’a plus regardĂ©. A dĂ©faut d’ĂȘtre un bon peintre, il essayera dorĂ©navant d’ĂȘtre un meilleur pĂšre. Cela fait un moment qu’il n’a plus d’appĂ©tit. MalgrĂ© cela ils s’installent Ă  table et la regarde patiemment manger sa brioche. AussitĂŽt fini, ils vont se laver les mains et s’installer devant le logiciel de peinture.
— VoilĂ , lĂ -dessus tu peux faire tout ce que tu veux, des ronds, des lignes, des carrĂ©s. Tu choisis ta couleur dans la palette et tu cliques.
— Chouette ! Mais
 il n’y a que ça comme couleur ?
Le pĂšre prend un temps avant de rĂ©pondre et un peu hĂ©sitant, fini par essayer une couleur au hasard dans le nuancier. La petite parait satisfaite et commence son Ɠuvre abstraite.
Pendant les jours suivants, ils rĂ©pĂštent ce mĂȘme rituel du goĂ»ter et profite de partager ensemble un moment de complicitĂ©. Sa fille est ravie de retrouver son pĂšre, mĂȘme s’il ne semble pas encore tout Ă  fait heureux. Puis en s’intĂ©ressant Ă  son nouvel outil elle lui demande soudainement :
— C’est quand mĂȘme embĂȘtant de ne pas pouvoir garder mes couleurs, Ă  chaque fois je dois passer beaucoup de temps Ă  retrouver la nuance que j’avais utilisĂ© le jour d’avant. Il n’y a pas un moyen plus facile pour ça ?
— Hm, si je pense que tu peux utiliser le classement hexadĂ©cimal.
— Euh
 c’est quoi ça l’hexadĂ©cimal ? demanda-t-elle, perplexe.
— Oh c’est un nom bizarre, ne fait pas attention, c’est juste une liste de toutes les couleurs qui vont du noir au blanc avec un petit code pour chacune.
— Comme un code secret ?
— Oui et regarde si on imprime la liste tu auras les couleurs du monde entier juste pour toi.
— Wah super ! Merci papa !
Il la regarde quelques instants d’un air satisfait, avant de brutalement rĂ©aliser ce qu’il venait de faire. Il a enfin trouvĂ© la solution, il peut repeindre ! Il lui suffit de regarder cette liste et toutes les nuances de couleurs sont de nouveau utilisables. Il embrasse sa fille en la remerciant et pour la premiĂšre fois depuis longtemps elle reconnait le vĂ©ritable sourire de son pĂšre. Le fantĂŽme s’en est aller, son papa est revenu. Pendant toute la journĂ©e suivante, il Ă©tiquette ses vieux pots de peinture, fait des recherches, lis les nomenclatures, il redevient actif en cette journĂ©e de renaissance.
Malheureusement, sa joie s’évanouie tout de mĂȘme lorsque, dĂ©cidĂ© Ă  reprendre le travail, il s’équipe de son matĂ©riel et s’installe devant sa toile, pinceau en main. Mais, rien ne vient. Son monde est toujours monochrome et la beautĂ© de ce qu’il capturait lui est toujours cachĂ©e. Il ne se dĂ©courage pas, il rĂ©essayera demain. Or le lendemain, il n’a toujours rien Ă  peindre. L’inspiration s’en est aller et ne semble pas dĂ©cidĂ©e Ă  revenir toute seule. Il continue de feindre ses Ă©motions pour ne pas dĂ©cevoir sa fille qui semblait si fiĂšre. Mais c’est un nouvel orage Ă  essuyer et il a cruellement besoin de soleil.
Cette fois-ci il dĂ©cide enfin d’en parler Ă  sa femme. SoulagĂ©e, elle lui propose d’attendre la fin de semaine pour partir faire un pique-nique en famille Ă  la clairiĂšre du mont TĂ©lica-de-lĂ©don. PersuadĂ© qu’elle va encore lui parler de sa mĂ©diation il soupire intĂ©rieurement, mais pour le coup, son regard est diffĂ©rent. Il va l’écouter, il n’a pas le choix. Dans ses yeux rĂ©side une autoritĂ© nouvelle, une fermetĂ© bienveillante. Leur jour de repos venu, la petite famille part donc s’aventurer Ă  travers les plaines, jusqu’à trouver un coin agrĂ©able, comme par exemple cette bande de verdure, avec un aulne blanc jouxtant une modeste riviĂšre. Les trois s’installent prĂšs de l’arbre et commencent Ă  mettre en place le dĂ©jeuner. Le moment est plaisant, les deux parents sont apaisĂ©s par cette pause dans leurs habitudes et ouverts aux bruits de la nature. Le temps de digĂ©rer, la petite jette un caillou Ă  l’eau puis s’en va quelques mĂštres plus loin regarder les papillons. Le plongeon de la pierre Ă©veille l’attention sur le bruit de l’eau, tandis que sa mĂšre savoure l’instant prĂ©sent. La bise les maintient Ă©veillĂ©s pendant que la digestion les forces Ă  ne pas trop bouger. Elle allonge volontairement sa respiration, la rendant quelques peu plus audible et profite de l’ouverture dans la tĂȘte de son homme pour le guider Ă  travers une sĂ©ance de sophrologie improvisĂ©e. Consciente qu’il l’imite souvent, mĂȘme s’il tient toujours Ă  faire ça discrĂštement, elle ralenti et allonge progressivement ses mouvements respiratoires, inhalant l’air revigorant de ce dĂ©but de printemps. Elle tend ses doigts comme pour saisir le vent et ouvre son ouĂŻe en invitant son bien-aimĂ© Ă  faire comme l’eau, laisser glisser les Ă©lĂ©ments et lĂącher prise sur la vie. C’est dans cette harmonie que son mari s’est senti libĂ©rĂ© et a vu de nouveau briller l’étincelle de sa crĂ©ativitĂ©.


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· Texte de Luc André ·

LĂ  sur cette Terre, minuscule caillou, frĂȘle Ă©toile perdue dans l’univers, scintille encore l’espoir sans doute un peu fou, d’un Amour providentiel, qui au cƓur de la nuit froide oĂč la bise traverse l’horizon de son long souffle nomade et caresse la campagne d’un sifflement glacial tout autant que chaleureux, rapprochera nos cƓurs d’un bienvenu foyer d’oĂč le matin venu, Ă  la lueur du jour, on entendra le murmure du ruisseau rejoignant la riviĂšre sous un vol d’étourneaux filant vers le soleil, il chuchotera alors Ă  qui saura l’entendre, ses secrets sur les chemins de nos vies qui resteront des mystĂšres, jusqu’aux origines d’un tout qui n’était que nĂ©ant avant cette Ă©tincelle qui devint un flambeau, transmis de main en main, de cƓur en cƓur, d’ñme en Ăąme par delĂ  les Ăąges, les frontiĂšres et les cieux pour permettre Ă  ce songe, l’Amour, de filer vers son rĂȘve, l’universelle ÉternitĂ© 



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· Texte de Jean-Charles Paillet ·

À tes lĂšvres masquĂ©es
bise et sourire ne sont plus
qu’un lointain mystùre
Ta bouche et ton nez camouflés
comme une riviÚre asséchée
font s’égarer le souffle vital

MasquĂ© jusqu’aux yeux
et mĂȘme jusqu’aux neurones
sans plus aucune Ă©tincelle
impassible tu t’abümes corps et ñme
et te fermes aux douleurs du monde

En bon mouton docile
tu as troqué une liberté illusoire
avec des injections expérimentales
et maintenant te voici avec le troupeau
Ă  bĂȘler violemment contre les Ă©veillĂ©s
en leurs jetant des cailloux

PortĂ©s par l’obscurantisme de ton maĂźtre
tu as besoin d’un bouc Ă©missaire
pour tenter de soustraire en vain
ton ignoble médiocrité notoire


Et pour terminer cette sélection, je vous présente le mien, hors concours :

gray steel chain on orange surface

· Texte d’Amelia Pacifico ·

La flamme postale ne donnait aucune indication sur la provenance du courrier. Une texture de papier ancienne, de celle qui gratte un peu la main, qui peluche comme un vieux fossile laisserait des particules de sa vie parcheminĂ©e entre les doigts qui le manipulent. L’odeur, quant Ă  elle, faisait penser Ă  ces grandes Ă©tendues que l’on voit dans les films, un lac Ă  la surface calme, paisible, bordĂ© d’arbres gigantesques aux cimes toujours plus imprenables. Une odeur rassurante et fraĂźche Ă  la fois. L’Ă©criture manuscrite ne me donnait aucune indication sur l’expĂ©diteur. IntriguĂ©e, l’enveloppe ne m’a rĂ©sistĂ© qu’une seconde, et l’intĂ©rieur, aussi Ă©nigmatique que le dehors, ajouta une intensitĂ© que je ne m’attendais plus depuis longtemps Ă  Ă©prouver en revenant de la boĂźte aux lettres. Alors que je dĂ©pliai la feuille, mon coeur augmenta sa cadence, m’obligeant Ă  prendre une profonde respiration pour le calmer. Peine perdue. Le mistral Ă©tait lui aussi de la partie. En une bourrasque, le vent m’ĂŽta toute possibilitĂ© d’assouvir ma curiositĂ© et c’est interdite, debout au milieu de ma cour, que je regardai la correspondance s’envoler loin de mes mains, de mes yeux et de mon coeur encore emballĂ©.


Merci Ă  tous pour vos participations et lectures !

A bientît 💋

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2 rĂ©flexions sur “Participations au Rendez-Vous des Plumes – Octobre 2022”

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